Plusieurs demeures dans la maison du Père

Publié le par G&S

Quel ne fut pas mon étonnement en passant mon aspirateur ce matin, que de me surprendre à chanter à tue-tête, comme pour couvrir les décibels de mon vieil appareil (il faudra que je le change d'ailleurs) ce vieux cantique de mon enfance : « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père »...

Une fois ma surprise passée, je laissai vagabonder mon esprit (les tâches ménagères ne prenant guère le cerveau), et me laissai travailler par l'Esprit, puisque de toute façon, sans mon accord, Il avait déjà commencé Sa tâche.

Différentes demeures

Depuis 2 000 ans, selon les cultures, les territoires, les charismes de ses clercs et bien d'autres facteurs, l'Église catholique est appelée à témoigner du Christ Ressuscité : là est bien le pivot central de sa foi et si hors de cette affirmation Sa foi est vaine, croire prend des chemins divers. Dieu vient à la rencontre de l'homme par le cœur, par l'intelligence, par l'émotion et par bien d'autres voies ; quant à l'homme il utilise depuis toujours de multiples langages pour célébrer et dire sa seule foi en son seul Dieu.

S'il n'y a bien qu'une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père, les façons de Le chanter utilisent des registres de voix différents.

Depuis quelques siècles et jusque naguère, pour les occidentaux du moins, la vie spirituelle et religieuse s'est concentrée principalement autour du clocher paroissial. L'église du village ou celle du quartier dans les villes organisait grâce à son curé, pèlerinages et processions, assurait la liturgie, écoutait les confidences des hommes et des femmes qui lui étaient géographiquement rattachés et présidait aux grands moments de la vie des croyants : baptêmes, mariages, enterrements.

Le prêtre clerc quelque peu notable était considéré et respecté et son avis comptait. Monsieur le curé savait ce qui était bon pour sa paroisse et ce qui convenait à chacun. Aucun croyant digne de ce nom n’aurait imaginé participer, remettre en cause les décisions de cet homme ayant donné sa vie sans retour, possédant la parole de celui qui sait parce que lui – homme du sacré – avait appris. Il préparait ses homélies, interpellait ceux qui venaient au prône et enseignait le catéchisme. La télévision et les nombreuses activités sportives de nos chers bambins n'ayant pas encore droit de cité, le patronnage et l'ouvroir pour les demoiselles occupaient la jeunesse et les dames assuraient les œuvres de bienfaisance.

Même si ce modèle est quelque peu dépassé, en occident du moins, et mériterait d'être nuancé pour aujourd'hui, j'ai envie de poursuivre ce texte au présent, car quelques traces de ce modèle survivent encore, en particulier chez les croyants qui ont uniquement la paroissse comme lieu de célébration de leur foi.

Le centre de la vie religieuse se déroule alors en paroisse sous la houlette de monsieur le curé qui réunit ausi bien les fervents pratiquants que les quasi indifférents. Hors confessionnal, très peu de place pour le cheminement individualisé, car ce qui prime c'est l'uniformité du grand nombre qui se manifeste au cours des grandes célébrations des quatres saisons : Noël, Pâques, Toussaint et 15 août. La cloche de l'église continue à ponctuer les heures joyeuses comme les heures sombres, même si la foule des croyants ne se presse plus pour l'office dominical.

Monsieur le curé se fait aider par quelques dames catéchistes et n'assure plus tout seul ce qui s'appelle désormais la catéchèse. Si il existe un conseil paroissial, ce qui est loin d'être systématique, sa raison d'être bien souvent est d'organiser et mettre en oeuvre les activités paroissiales, fixer le calendrier d'année mais certainement pas de réfléchir communautairement sur les orientations pastorales, voire même d'interroger, relire et réorienter la vie paroissiale.

Hormis le cadre paroissial, nul besoin d'autre lieu pour approfondir sa foi de façon personnelle ; le sacré se vit collectivement et uniformément au gré des bergers successifs que l'évêque envoie car si les ouailles sont permanentes le clergé se renouvelle.

Il est évident que le charisme propre du clerc ou parfois même de la communauté en charge de la paroisse vont colorer ce modèle, mais du côté de la communauté souvent bien vieillissante et formée dans sa jeunesse au modèle précédent je ne suis pas certaine que le rapport au prêtre et au lieu du culte soit différent.

Mais il y a plusieurs demeures dans la maison du Père et si la plupart des croyants pratiquants d'aujourd'hui vivent et célèbrent uniquement leur foi au sein de leur paroisse, d'autres, souvent plus jeunes, s'engagent dans d'autres lieux communément nommés mouvements. Dans ce cas l'adhésion à l'Église ne repose plus sur la géographie du lieu de vie.

Dans ce vivre en Église, le laïcat s'organise et se fédère, il permet la rencontre et le partage avec d'autres croyants lors des rassemblements diocésains voire nationaux et les responsables, hommes ou femmes, sont en capacité de faire des analyses vastes et pertinentes. Il arrive même parfois que ces militants qui pratiquaient de façon assoupie et automatique, prennent désormais leur foi au sérieux. L'engagement dans ces mouvements chrétiens amène ces croyants à lutter pour la liberté et la justice, au coude à coude avec des incroyants. Ils vivent une immersion réelle dans le monde et avec lui ; laïcs chrétiens, ils se sentent reconnus et responsables. Tout ne repose plus sur le seul clergé.

D'autres s'engagent au sein des diverses Pastorales diocésaines : la Santé, les Funérailles, le Rosaire et bien d'autres. Des formations propres leur pemettent de revisiter le catéchisme de leur enfance et leur offrent l'opportunité de choisir librement ce qui est source pour eux de croissance et de progression spirituelle en fidélité à l'Évangile.

Approfondir leur foi, partager la Parole devient indispensable pour conformer leurs engagements à Celui du Christ Lui-même. Les temps forts et les retraites auxquels ils ont le bonheur de participer leur donnent l'occasion de vivre des célébrations qui s'enracinent dans la réalité de leur engagement grâce à des aumôniers au fait des questions spécifiques qui les habitent.

Le lien à la paroisse n'est pas pour autant caduc puisque c'est en son sein que ces croyants célèbrent tout au long de l'année liturgique, les aumôniers nommés assurant plus une mission d'accompagnement que de célébration et le calendrier des rassemblements n'adoptant pas le rythme hebdomadaire dominical.

Ces pratiquants se retrouvent alors au croisement des deux modèles de l'unique Église célébrant son unique foi. Comme nous le soulignions dès le début de notre réflexion, la foi est unique et le langage pour l'exprimer, pour la célébrer se décline dans des registres vocaux différents.

Un ami me disait récemment qu'il y avait bien plusieurs demeures dans la maison du Père, et qu'il fallait veiller à ce que personne ne veuille en fermer les portes. Aussi est-il tout à fait possible et souhaitable de vivre successivement dans plusieurs demeures pour partager le repas de fête qui réunit les convives, en étant conscient que l'art de la table et le service du repas peuvent différer, convaincus que ce qui rassemble est bien plus grand que ce qui diffère. Celui qui rassemble se donne avec le même amour à chacun des convives, quelle que soit la façon dont ce dernier Le reçoit.

Et le chant choral se poursuit. En effet, il arrive que la spiritualité d'une famille religieuse rentre en résonnance avec la sensibilité de ces mêmes croyants et c'est en son sein que ces derniers se ressourcent mais cette fois-ci dans des petites communautés à taille humaine. Ce n'est alors ni le territoire ni l'engagement social ou ecclésial qui permet le regroupement mais le don que Dieu fait aux hommes de pouvoir dire leur foi conformément à celle d'un fondateur qui a répondu de manière personnelle puis communautaire à l'appel du Christ. On se regroupe alors pour partager sa foi, se soutenir, s'exhorter à la fidélité, célébrer Jésus-Christ et proclamer en actes la Bonne Nouvelle au cœur du monde. Cette Église apprend ainsi à raconter l'Évangile dans le langage de ceux qui l'environnent, elle est très axée sur la vie communautaire. L'Eucharistie est particulièrement festive, la prière de chacun est valorisée et chacun est invité à prendre la parole avec le plus de vérité possible. Il s'agit d'une église de frères, très peu hiérachisée avec peu de consignes venues d'un quelconque sommet mais avec un réel souci de dialogue pour que la communion s'établisse et soit féconde. Les prêtres sont indispensables, ils sont reçus comme don de Dieu. Ils sont signes sacramentels et honorés comme tels. Ils renoncent au pouvoir qui décide seul et à l'organisation qui dirige. Ils vivent le service où chacun, à sa juste place, participe au bien de tous

Cette église soucieuse de la mission ne cherche pas à recruter mais répond à sa vocation d'être signe du Royaume dans le monde pour former un véritable corps apostolique. Elle appelle et désire vivre la rencontre avec tous et son bonheur est de rendre compte de l'espérance qui l'habite.

Ces quelques lignes trop succintes décrivent différentes manières, et il y en a beaucoup d'autres, de vivre l'unique Église du Christ, « le corps n'est pas un seul membre mais plusieurs » (1Corinthiens 15).

Habiter différentes demeures

Tout en continuant mon ménage je pensais que certains croyants empruntent alternativement, conjointement ou successivement ces chemins divers, car heureusement aucune clôture ne délimite la vie de foi, que celle-ci s'exerce en paroisse, en diocèse, dans des mouvements ou dans des familles spirituelles. L'Esprit ne cesse de travailler le coeur des croyants au sein même de cette diversité. Sans aucun mépris pour aucune des formes de dévotion ou propositions diverses ils s'exercent à repérer ce qui est bon pour eux car si tout est bon, tout ne convient pas à tous. Pour exemple, si ma grand-mère semblait limiter l'expression de foi au chapelet quotidien, je ne me permettrais jamais de penser qu'elle se trompait. Elle avait trouvé une forme de piété adaptée à sa capacité et s'en acquittait certainement plus fidèlement que je ne pratique la relecture quotidienne auquelle ma famille spirituelle m'invite.

Ayant abandonné mon aspirateur, je “passai à la poussière” et tout en chantonannt, doucement cette fois-ci, je pensai combien il est difficile voire impossible aux ténors de chanter la voix de soprano car ils risquent fort de dérailler même s’ils le décident et s'y exercent. Par contre, une fois leur registre vocal découvert et confirmé, les croyants peuvent chanter à leur voix dans toutes les demeures, l'esentiel étant de rester ancrés en Celui qui donne le Souffle, Lui seul permettant à la corde vocale de vibrer.

Ces croyants de plusieurs demeures discernent leurs réponses aux diverses sollicitations ecclésiales qui ne manquent pas de surgir du fait de leurs différentes appartenance. Ils ne peuvent répondre présents en tout temps et à toute heure, d'autant plus que c'est en famille et dans le monde qu'ils sont appelés à exercer leur vocation de laïcs. Aussi donnent-ils parfois à penser qu'ils prennent uniquement ce qui leur plaît et font uniquement ce qu'ils veulent alors qu'ils s'exercent à vouloir ce qu'ils font tout en s'unifiant intérieurement : là réside leur liberté , celle que leur a donné le Christ puisqu'Il les a libérés (Galates 5). 

Il arrive que leur attitude ne soit pas comprise et puisse aller jusqu'à scandaliser, en particulier les croyants qui, comme le frère aîné, sont restés au bercail. Certes le jeune frère qui est parti s'est égaré en chemin, il a pris le risque de vivre des rencontres trompeuses parce qu'il a entendu le bouillonnement intérieur le poussant à respirer l'air du large. Tomber et se relever, re-tomber et se relever encore, s'oppose à la perfection du frère ainé resté bien au chaud dans la quiétude familiale. Cependant l'absence de conflit avec son père ne lui fit pas connaître la joie de la réconciliation.

J'ose croire qu'au retour du frère aventureux aucune explication n'a eu lieu, afin de laisser toute sa place au pardon d'où surgit la vie que le ressentissement risquait fort de maintenir prisonnière. Si le registre de l’explication maintient dans la rancœur et le passé, le pardon est vitalité, témoignage même de la force spirituelle et de la vigueur de la vie. Les bras ouverts du père sur le pas de porte de la maison devient signe que seul le pardon arrive à débloquer les situations les plus bloquées ; peu de phrases furent sans doute nécessaires.

En consentant au départ du fils, le père avait ouvert la voie.

Souhaitons que leur liberté mutuelle respectueusement accueillie permette à ces deux frères, si différents mais unis dans un unique Amour, de vivre enfin de véritables rencontres : celles qui permettent de connaître, dès ici-bas, la vie éternelle dans l'unique maison du Père (Jean 14,2).

Nathalie Gadéa

Note de la rédaction : cet article a été écrit par Nathalie avant qu'une chute la prive pendant plusieurs semaines de la station debout. Bon courage, chère Nathalie !

Publié dans Réflexions en chemin

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Francine Bouichou-Orsini 20/09/2013 17:14


Oui Nathalie : la foi n’est pas liée à une demeure. C’est vrai pour tout chrétien et particulièrement pour le laïc. Notre pape François
a voulu le rappeler, dans l’entretien qu’il avait accordé aux revues intellectuelles jésuites, en France et aux Etats Unis, (évoqué ci-après). « Dieu se rencontre dans l’aujourd’hui. (…)
Dans ce chercher et trouver Dieu en toutes choses, il reste toujours une zone d’incertitude (…) On doit entrer dans l’aventure de la recherche, de la rencontre, et se laisser chercher et
rencontrer par Dieu . (…) Dieu est toujours une surprise. On ne sait jamais où et comment on Le trouve ».


Oui Robert : le doute est possible, et François irait même jusqu’à le juger nécessaire. « Si quelqu’un dit qu’il a rencontré Dieu
avec une totale certitude et qu’il n’y a aucune marge d’incertitude, c’est que quelque chose ne va pas ».


Pour autant, cette invitation ne nous conduit pas à la passivité, mais  au contraire à miser essentiellement sur bon usage de notre liberté. Avec
Dieu, « la rencontre est l’objet d’un discernement. C’est pourquoi le discernement est fondamental. »


Ici, François le jésuite redoute tout légalisme et valorise le discernement. Attentif à l’usage que le chrétien fera de sa liberté, il rappelle que « Dieu est dans la vie de chaque
personne ». Ainsi, dans le quotidien de notre existence, il dépendra de notre désir de reconnaître et d’accueillir l’Esprit, tel qu’Il se manifeste, sous les modalités variées. L’Esprit,
promis par Jésus, avant d’achever sa mission terrestre.


Francine Bouichou-Orsini


 

Robert Kaufmann 16/09/2013 00:51


Diverses demeures, certes ! et diverses voies pour accéder à la foi. On pourrait presque dire : autant d'hommes, autant de voies personnelles.


Concernant le mot de Paul sur la foi vaine si Christ n'est pas ressuscité= nous avons déjà eu l'occasion d'aborder ce thème au cours des derniers mois. Certains d'entre nous sont parfois agacés
par son arrogance; que ce soit avant ou après sa conversion.(on peut changer son comportement mais on ne change pas sa nature ?...)


D'abord, foi en quoi ?...Si c'est foi en la résurrection, c'est une évidence qui n'a pas besoin d'être soulignée. S'il s'agit de la foi en Dieu, cette affirmation est un facteur certain de
fragilisation de notre foi car qui n'a jamais été saisi un moment du doute ?                                  
                                                       
              Et, je crois l'avoir déjà dit, il y a là un facteur de solidité, de résilience dans le Judaïsme Vs un Christianisme intransigeant : c'est la
FIDÉLITÉ, la confiance, l'espérance qui l'emportent sur un messianisme clairement identifié et qui ne supporte aucune alternative.


Robert Kaufmann