À quoi sert vraiment la Charte de la laïcité ?

Publié le par G&S

La Charte de la laïcité, présentée le 9 septembre par le ministre de l'Éducation Vincent Peillon, suscite un écho très favorable dans les milieux politiques et auprès de la plupart des syndicats du monde de l'éducation. Il faut dire que le contenu de la Charte semble incontestable.

Affichés dans tous les établissements scolaires publics de France, les 15 principes de la « Charte de la laïcité » énoncent des principes généraux de la Constitution, de la Déclaration des droits de l’Homme et de la loi de 1905, dite de « séparation des Églises et de l’État », qui régissent les relations entre les religions et la République. Parmi les innombrables réactions positives à l'égard de cette charte, citons celle de Michel Richard, secrétaire général adjoint du SNPDEN (le syndicat des chefs d’établissements), directeur d’un collège à Versailles. Pour lui, il s'agit d'un « nécessaire rappel des valeurs communes ». Autre réaction, celle de l'Observatoire de la laïcité pour qui cette charte est tellement importante qu'il faudrait l'afficher également dans l’école privée sous contrat. Ce qui est délicat pour les écoles catholiques, qui, par définition, sont des établissements confessionnels.

Néanmoins, la forme de la Charte et son degré d'utilité posent problème pour de très nombreux observateurs, notamment dans les milieux religieux. De fait, le gouvernement n'a pas expliqué pourquoi cette charte serait particulièrement utile en ce moment (la laïcité serait-elle moins respectée qu'avant ?). Il n'a pas non plus consulté les institutions religieuses du pays. 

Côté catholique, l'agacement est manifeste. Il n'y a pas eu de communiqué officiel, mais Mgr Bernard Podvin a fait connaître la réaction critique des évêques, en tant que porte-parole de la Conférence des évêques de France. Dans une interview accordée à La Croix sur la Charte de la laïcité, il dit l'attachement de l'Église à une « laïcité constructive, mais aussi son souci que les religions soient connues et estimées ». Ainsi, pour Mgr Podvin, « la laïcité ne doit pas être creuse, ni se borner à la négation, l’empêchement des religions. Elle doit au contraire se traduire par l’apprivoisement de la culture religieuse, de leur contribution positive à la société, à l’esprit civique. Une laïcité responsable ne peut se vivre uniquement dans la coercition. »

Au téléphone, Mgr Podvin nous a expliqué qu'il comprenait que le gouvernement voulait endiguer les expressions identitaires et fondamentalistes des religions. « L'Église le soutient évidemment dans ces efforts-là ». Néanmoins, le texte le « laisse perplexe ». « Il élude toutes les questions qui fâchent, comme par exemple les préceptes alimentaires ou les mamans voilées qui viennent avec leurs enfants à l'école ». Il s'inquiète par ailleurs de l'absence de sympathie ou de regard positif à l'égard des religions. Au contraire, il y voit une « exaltation de la laïcité ». La laïcité pour Mgr Podvin « doit être un service, mais on dirait qu'à travers cette charte qu'elle est vue pratiquement comme une religion de substitution. »

La Charte de la laïcité véhicule-t-elle une vision négative du fait religieux ? C'est assurément le point de vue de maints responsables musulmans. Pour le président du Conseil français du culte musulman Dalil Boubakeur, le texte risque surtout de renforcer le sentiment de stigmatisation dans la communauté musulmane. « 90 % des musulmans vont avoir l'impression d'être visés par cette charte alors que, dans 99 % des cas, ils ne posent aucun problème à la laïcité », a déclaré à l'AFP le président du CFCM. Il se demande notamment pourquoi il faudrait un rappel à la loi de 2004 qui interdit les signes religieux ostentatoires à l'école. Et se demande ce que vient faire le rappel à l'égalité fille-garçon dans ce texte sur la laïcité, si ce n'est pas pour jeter le soupçon sur les musulmans. Pour lutter aux atteintes à la laïcité, mieux vaudrait, selon lui, « s'attaquer aux ressorts socio-économiques ».

Les professeurs ne sont-ils pas trop souvent trop négatifs à l'égard des religions ? C'est le point de vue d'Édith Tartar-Goddet, psychologue clinicienne et psycho-sociologue, par ailleurs présidente de l’Association protestante pour l’éducation et l’enseignement, membre de la Fédération protestante de France. Citée par un article de La Croix, elle craint que la Charte ne soit qu’un « coup d’épée dans l’eau », alors que « ce qu'il faudrait est un rapport plus apaisé à la laïcité et d’une juste distance avec les religions ».

Autre critique du texte, celle portée par le directeur de la rédaction de La Vie, Jean-Pierre Denis, qui dans son dernier éditorial s'interroge sur l'utilité de ce qu'il appelle la politique de la punaise. C'est-à-dire une politique qui « prétend régler les problèmes en placardant des solutions officielles. En désignant « le bien », elle croit faire disparaître « le mal », ou feint de le croire. Or, si un affichage peut afficher beaucoup, en pratique il ne règle pas grand-chose. »

« Sur le fond, écrit Jean-Pierre Denis, on ne trouvera évidemment rien à reprendre au texte, qui rappelle l’essentiel du pacte laïque et du pacte éducatif de manière claire, intelligible, aimable. » Mais : « Pourquoi faut-il donc que cette valeur ultra-dominante nous soit sans cesse présentée comme menacée, agonisante, presque noyée par une sorte de déluge identitaire ou réactionnaire ? » Et : « Puisque des problèmes existent ici ou là, pourquoi ne pas se contenter, tout simplement, de faire appliquer les textes et les règlements en soutenant les éducateurs qui s’y emploient ? »

Ceux qui s'y connaissent le mieux sont sans doute les professeurs. Si plusieurs syndicats des enseignants soutiennent massivement le texte, bien des professeurs s'interrogent sur son utilité. Ainsi, Bernard Girard, prof d'histoire qui alimente un blog sur rue89. Pour lui, la Charte pour la laïcité est une « overdose de grands principes » qui, au demeurant, ne sont pas respectés de toute façon. À commencer par l'affirmation de l'égalité dans le premier article de la Charte. Un « imbuvable prêchi-prêcha » qui ne trompe personne – les élèves savent que « l'école de la République est le lieu d'une sélection et d'une ségrégation sociales brutes » – et qui relève même de « l'escroquerie ». « Depuis quand les élèves bénéficient-ils de la « libre expression de leurs convictions » (principe 3) ou de « l’exercice de la liberté d’expression » (principe 8), alors même que la règle générale ou les pratiques majoritaires des enseignants exigent qu’ils se taisent sous peine de représailles ? »

Bien entendu, bien des professeurs blogueurs ne partagent absolument pas ce point de vue tranché. Certains défendent franchement le gouvernement. Ainsi Yves Delahaie, professeur de lettres modernes dans un collège. Tout en reconnaissant que rares sont ceux qui ne respectent pas la laïcité et que la charte ne permet pas de résoudre plusieurs vrais problèmes comme ceux concernant les repas (halals ou non ?), il pense « qu'il faut applaudir cette gauche (...) qui explique avec fermeté mais pédagogie, que la laïcité n’est pas un principe négociable, que l’on adapte en fonction des origines ou des convictions de chacun. »

Voilà de quoi débattre !

Henrik Lindell in lavie.fr

Publié dans Réflexions en chemin

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Rott 01/10/2013 17:30


 


Bonjour,


Derrière le débat sur la laïcité, ne se cache t-il pas le problème de l'existence de la religion catholique. J'ai trouvé sur youtube l'avis de Vinent Peillon sur la destinée de l’Église, lors de
la sortie de son livre "La révolution n'est pas terminée" : créer une religion républicaine, en éliminant (édulcorant ?) le catholicisme.


 


http://www.youtube.com/watch?v=RjN3XCjZYNQ


https://www.youtube.com/watch?v=V2J_6vRFsUI


 


Fraternellement


 


Rott

Albert Olivier 27/09/2013 10:47


Ancien prof, chrétien convaincu et profondément laïque, j'ai lu la Charte de la laïcité. Le texte clair — ce qui n'est pas toujours le cas de ce qui émane du Ministère —
dit ce qu'il faut dire, peut être pas tout ce qu'il faut dire. Il est parfois un peu lourd, et répétitif. Mais il n'est pas inutile. Henrik Lindell, journaliste, mais qui n'a
peut-être pas enseigné, en tout cas pas actuellement, s'interroge (dans La Vie repris par G&S) sur l'opportunité de sa "publication". Il avance quelques réflexions justes ; je
voudrais cependant répondre à quelques-unes de ses affirmations


« La laïcité serait-elle moins respectée qu'avant ? » Oui, incontestablement, elle ne représente plus, pour beaucoup, la digue de protections des "valeurs de la
République" ou la "ligne rouge" à ne pas franchir selon les topoï à la mode que l'on préfèrera. Il ne serait venu à l'esprit d'aucun élève, il y a quelques décennies, de contester non pas la
formulation (qui peut être inadéquate), mais l'existence même d'une question du programme, pour des raisons religieuses.  Il est vrai que les textes des manuels étaient peut-être plus
"neutres" (Cf. la querelle sur le genre).


« Le texte risque surtout de renforcer le sentiment de stigmatisation dans la communauté musulmane. « 90 % des musulmans vont avoir l'impression d'être visés par
cette charte alors que, dans 99 % des cas, ils ne posent aucun problème à la laïcité ».  Cette réaction d'un musulman aussi modéré et irénique que le président du CFCM, Dalil
Boubakeur, est intéressante et doit être prise en compte, mais dans les faits il se trouve que, parmi les contestataires du " système laïque " dans l'Éducation nationale, mais pas seulement,
c'est la plupart du temps de jeunes musulmans qui sont sur le devant de la scène. En 34 ans d'enseignement (secondaire et supérieur), je n'ai eu qu'une seule étudiante juive qui ait contesté
l'organisation de l'enseignement  (en l'occurrence, la convocation à un examen le samedi). Et je n'ai pas l'impression qu'il y ait beaucoup de jeunes protestants français pour s'opposer à la
thèse de l'évolution.


Certes le rappel à l'égalité des filles et des garçons ne relève pas directement de la laïcité, sauf lorsqu'une religion est utilisée par certains pour justifier une infériorité
de la femme, et vouloir la rendre manifeste dans le mode vestimentaire, par exemple. Cette manière de voir a pu être le cas du Christianisme, il y a quelques siècles ; aujourd'hui c'est parfois
l'Islam. Pourquoi n'a-t-on pas le droit de critiquer cette religion sur des points effectivement discutables, alors qu'on ne se gêne pas pour attaquer le catholicisme ? Ça devient même une
spécialité hebdomadaire de certaines chaînes de télé de proposer des documentaires sur l'Église, bien informés mais réducteurs : son monarchisme absolu, ses quasi-sectes, la pédophilie, les
scandales financiers, etc.).


Dans un autre ordre d'idées, il n'est pas nouveau de constater que « l'école de la République est le lieu d'une sélection et d'une ségrégation sociales
brutes ». C'était déjà vrai il y a trois quarts de siècle. Les différences ? 1° les enfants issus de classes sociales défavorisées (j'ai connu ! ) étaient beaucoup moins nombreux ; 2°
ils pouvaient être entraînés vers le haut par une émulation à l'intérieur des classes (les notes permettaient de se situer) ; 3° ils n'avaient pas d'autres solutions pour en sortir que de "
s'accrocher "et d'apprendre ; 4°  la méritocratie restait possible.


Quant à la « libre expression de leurs convictions » par les élèves :  1° Condition préalable : que ce ne soit pas pour dire agressivement n'importe quoi
; 2° certains profs la promeuvent dans le cadre d'une liberté partagée, c'est à dire n'empiétant pas sur celle des autres (ce n'est pas toujours facile dans des établissements à populations
parfois très antagonistes) ; 3° il est indispensable que les "convictions" avancées soient argumentées et respectueuses de celles des autres.


Il y aurait beaucoup d'autres points à développer à cette occasion : la question récurrente du voile, l'analyse de ce mot stigmatisation, devenu magique pour tout
excuser, etc. Chantiers ouverts. Mais défendons ardemment la laïcité, elle est garante de la paix civile (sauf si elle redevenait antireligieuse comme elle a pu l'être dans l'histoire). Elle a
profité à la République (ralliement de 1890), comme à l'Église qu'elle a libérée de l'emprise des pouvoirs politiques et dont elle entretient les bâtiments saisis en 1905 ; ce que l'institution
ne pourrait plus assumer.


 


Albert Olivier