Amateur ou... Professionnel, en politique

Publié le par Garrigues et Sentiers

Amateur : Athlète qui pratique un sport sans recevoir de rémunération directe
(opposé à professionnel) Petit Robert
 
D’élections en élections cela devient plus manifeste : même si la "Politique" et le personnel politique souffrent d’un immense discrédit (le succès des "Guignols" en est un témoignage) il est quasi impossible d’être élu sans le soutien d’un appareil politique puissant (M. Bayrou, après d'autres, vient d'en faire l’amère expérience). Ce discrédit ne provient pas seulement des affaires. Les Français commencent à en être vaccinés, prenant conscience qu'elles ont toujours existé. On peut d'ailleurs se demander si leur importance ne fut pas amplifiée par des médias, en période de panne de "bonnes informations", ou lorsque l'absence de grands "ténors" rendait la politique bien terne.
 
Comme beaucoup d'organisations, églises ou syndicats, les partis politiques, hors grandes confrontations au moment des présidentielles, ont perdu beaucoup de militants, ils n'ont plus guère d'idées, leurs finances dépendent dorénavant de dotations publiques et aussi, parfois, de sources moins avouables. Mais, sauf très rare exception, il est impossible de faire ou poursuivre une carrière politique en dehors d’eux, d’où le foisonnement de clubs, courants ou groupuscules, à l’ombre des "grands" partis ! Les quelques hommes politiques d’envergure qui, après une brillante élection, ont cru pouvoir se passer du parti qui les avait lancés, ont généralement terminé leur carrière dans l’oubli, pour ne pas dire l'amertume ou le drame. Trois grands maires de la dernière décennie du siècle passé, Messieurs Vigouroux, Noir ou Carignon l'ont appris à leurs dépens. Messieurs Noir et Carignon auraient-ils terminé dans le drame et la condamnation judiciaire, contrairement à d'autres, peut-être plus coupables, s'ils avaient été protégés par leur parti ?
La dureté de la lutte pour gagner une position ou un siège, s’y maintenir et progresser dans la hiérarchie, la violence – feutrée mais bien réelle – du combat politique, exigent une attention de tous les instants. La politique réclame, pour son personnel ordinaire, des hommes et des femmes de plus en plus formés, expérimentés, disponibles et finalement professionnels à plein temps. Ce sont eux qui forment l'armature des partis. L’amateur, socioprofessionnel ou membre de la "société civile" suivant les cas, celui qui ne veut pas faire de la politique son but unique et ultime, n’y a pratiquement plus sa place.
 
UN "AMATEUR" DANS L'ARÈNE
 
De la fin des années 70 jusqu'au début de notre XXIe siècle, j'ai eu le privilège de faire partie du Conseil Municipal de Marseille. J'ai bénéficié, chance extrême, hasard, sans avoir jamais appartenu à un parti, de la confiance bienveillante de deux grands maires successifs, Gaston DEFFERRE et Robert VIGOUROUX. Ils m'ont permis, tout en continuant à travailler professionnellement, c'est à dire en restant libre ("amateur"), de tenir 3 mandats à la Mairie de Marseille, avec des responsabilités importantes, quoique fort délicates.
Durant le premier mandat, je fus en charge du Logement, de l'Accueil aux Immigrés et de l'aménagement du Centre-ville, le second me vit responsable des Finances et de la présidence de la Commission des Marchés de la Ville ; il faut dire que la Ville venait d'être secouée par la première crise de fausses factures. Quant au troisième, je fus élu Maire des 13e et 14e arrondissements, les Quartiers Nord de difficile réputation. Il faut ajouter à cela la présidence, pendant 15 ans, de l'OPHLM, devenu l'OPAC de Marseille.
Responsabilités lourdes, à charge de risques importante, peu susceptibles de permettre une carrière politique, que je n'ai pas cherchée à faire d'ailleurs. Mais, totalement représentatif des "amateurs – alibis", j'ai conscience, durant toutes ces années, d'avoir pu un peu faire passer mes idées, d'avoir quelque peu marqué mon passage, même si je ne me fais guère d'illusion sur la pérennité de mon action, mes mandats achevés.
 
UN DUR "MÉTIER "
 
Avant d’employer le terme dans d'autres instances, il fut de bon ton de dire qu’un grand politique devait être un "tueur". On n’en est pas encore tout à fait là, mais l’image a marqué. Dans ces conditions, l’essentiel des forces est rassemblée pour la gestion de la carrière, dans la prudence indispensable. La célèbre prière : « Seigneur, protégez- moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge ! » se vérifie tous les jours. Et forcément, à force de se garder, à droite, à gauche, on perd un peu de vue ce qui fait l’essence même de la politique, qui est généralement à l'origine ou au cœur de tout engagement : la gestion de l’État ou de la Cité, la recherche du bien commun, de l’intérêt général. L’élu s’éloigne de sa base, de ses concitoyens, qui ne se sentent plus représentés, même si, confusément, ils comprennent la nécessité de cette professionnalisation. Le peuple souverain regarde ces "jeux" de loin, sans en comprendre les règles, n’aime plus les professionnels de la politique qui le représentent et le leur fait durement ressentir, même s’il ne vote que pour eux.
La désaffection publique est telle qu’il faut arriver à donner le change à l’électeur moyen, particulièrement pour les élections locales à scrutin de liste, qu’il faut faire diversion, montrer qu’on a l’esprit large, qu’on n’est pas sectaire. Il devient donc indispensable pour être crédible et donc être élu ou réélu, objectif, majeur si ce n'est unique, de tout politique, de faire figurer sur les listes – municipales ou régionales – ou même au gouvernement (n’est-ce pas Mesdames les "Juppettes" ?) des "alibis", qui semblent apporter sang neuf, meilleur contact avec l’électeur ou plus grande représentativité (Alibi : individu, activité permettant de faire diversion, Petit Robert). C’est ainsi qu’on voit apparaître le "représentant de la minorité visible", "beur", juif ou catho de service, pour ne pas dire la femme en tant que femme (avant que n'existe la parité), ou le socioprofessionnel, le tout étiqueté société civile ou personnalité d’ouverture...
 
D'OÙ L'IMPORTANCE DU RÔLE DES ALIBIS
 
Face à des élus "professionnels" trop préoccupés par leur propre réélection et rendus presque impuissants par la gestion de leur carrière – moins on agit, moins on fâche les gens... – l'amateur alibi, fort d'une légitimité que lui assure le contact avec une base populaire, sectorielle, locale, communautaire, etc., libéré des préoccupations de carrière, ignorant, faute d'expérience, la langue de bois, peut jouer un rôle majeur, parfois déterminant, dans l'équipe qui l'a appelé. Il est capable d'effectuer la rupture avec les idées reçues, les "petites combines", il est disponible pour prendre les décisions parfois impopulaires à court terme, pour faire du neuf, pour ouvrir les portes de l'avenir.
Encore faut-il qu'il veuille jouer un rôle efficace, sans se satisfaire du titre, de la position, voire de la cocarde sur le pare-brise, que sais-je encore... des "honneurs", tentation permanente ! Il doit prendre, dès le départ, avant même l'élection si possible, la mesure de sa liberté d'action, de sa capacité d'en faire le plus possible, des responsabilités réelles qu'on va lui donner, les monnayer rudement, sans se laisser avoir par les promesses fallacieuses qui n'engagent que celui qui les reçoit et qu'on va lui faire pour l'attirer...
Il doit accepter de ne pas faire carrière politique et donc savoir que s'il peut être réélu une fois, ce sera rarement deux. De toute façon ce ne doit pas être son objectif : ce n'est pas un professionnel de la politique, il ne faut pas avoir besoin d'elle pour vivre et il doit donc garder son métier. Garder son métier signifie que les journées vont devenir bien longues ! Et dès qu'il sera moins utile, comme un citron bien pressé, il sera jeté sans ménagement. Il ne peut pas prendre trop d'importance et n'aura donc jamais de rôle leader, tout en courant le risque d'être incompris de ses collègues ou de jouer le rôle de fusible : c'est la rançon de l'action efficace.
Il doit pourtant – c'est la condition de base – obtenir de figurer sur une liste en position intéressante, éligible. C'est même le plus difficile, bien sûr ; cela exige d'avoir longuement travaillé dans son groupe socioprofessionnel ou sa communauté, d'y avoir acquis compétence et réputation (et donc de ne plus être tout jeune...), d'accepter de mettre en jeu, pour un service plus haut, une situation parfois enviable et même sa propre réputation acquise ailleurs.
Raison de plus pour "se vendre" chèrement, pour se faire donner les moyens d'agir au service de ses idées, au service de sa communauté, au service de sa ville ou de son pays. Encore faut-il être conscient, avant d'accepter, de ses chances et de ses limites, ce qui n'est pas toujours le cas… car une fois l'élection passée, il est bien difficile de négocier.
Oserai-je dire qu'en faisant ce portrait, je pense beaucoup à Martin Hirsch qui a accepté, avec un titre quelque peu baroque, de faire partie du premier gouvernement de Nicolas Sarkozy. Il a pu, pour l'instant, grâce à sa valeur exceptionnelle, éviter de passer par l'élection. Pourvu que ça dure et qu'il n'y perde pas trop de plumes !…
 
LA POLITIQUE, UN MÉTIER
 
Faudrait-il alors dissuader toute personne de bonne volonté, honnête, idéaliste, d'entrer, à titre professionnel, dans l'arène politique ? Sûrement pas, mais encore faut-il en connaître les règles pour éviter trop de déconvenues et, finalement, un échec prévisible, alors que déjà, le "métier" doit intégrer l'échec.
La Politique, on ne le dira jamais assez, c'est un métier, avec son apprentissage et ses règles. Bien sûr, comme pour tout métier, il y a le "tour extérieur" (en fait, c'est l'alibi), mais ce n'est pas la pratique habituelle.
Il faut y entrer jeune, l'apprentissage est long et les opportunités aussi rares que dans l'économie... Une bonne formation est requise, histoire, droit, sciences politiques, le summum étant l'ENA, pour les postes majeurs, encore que... certains peuvent s'en passer. Et puis ne pas craindre les longues réunions tardives, enfumées, avec de nombreuses répétitions, où dans un premier temps qui peut durer on n'aura guère droit à la parole ; mais l'observation étant reine, c'est là qu'on apprend le métier.
Il faudra participer aux campagnes électorales, avec des tâches terriblement subalternes au début, mais c'est là que les anciens jugent les nouveaux. Ces tâches ne sont pas forcément ennuyeuses et l'on apprend beaucoup au contact de la population. L'énorme problème est que ça ne "paie" pas au début ; en fait, tant qu'on n'a pas obtenu le ou les mandats assurant des revenus qui seront, de toutes façons, toujours modestes. Il vaut donc mieux avoir un métier qui assure la "matérielle", et... du temps libre. C'est bien pourquoi les fonctionnaires, et particulièrement les professeurs, y sont si nombreux, d'autant que la fonction publique assure aussi, en cas d'échec, un parachute, même s'il est moins doré que d'autres...
Et puis un jour l'opportunité, la volonté de s'engager, le sérieux avec lequel on s'est préparé, la sagesse avec laquelle on aura camouflé son ambition, la fidélité dont on aura su faire preuve... feront qu'on proposera à l'apprenti de tenter sa chance dans une petite élection, souvent aux cantonales, c'est la plus petite élection uninominale et ce sera le baptême du feu ! Il ne faut pas hésiter à accepter la circonscription ou le canton le plus pourri, le plus difficile, celui dont personne ne veut, où il n'y a aucun espoir. D'abord, il y a la chance, ça existe souvent en politique, et puis le score obtenu sera observé avec le plus grand soin par les leaders, les responsables du parti.
 
Enfin ne pas oublier la règle d'or : seule l'obstination paie, il ne faut pas être pressé ; se rappeler le conseil célèbre d'un ancien président de la République : "Donner du temps au temps ! "
Et puis, quand tous les barrages auront été franchis, quand enfin la première élection se terminera par un succès, avant même de commencer à travailler, dès le premier soir à la sortie des urnes, se pose pour le nouvel élu, professionnel de la politique, la question lancinante : "Comment vais-je être réélu ? "
 
Beau, mais dur Métier, vraiment !
 
Pierre RASTOIN
Juin 2007
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