Démocraties en Amérique Latine

Publié le par Garrigues et Sentiers


L’ÉPOQUE DES DICTATURES
 
On peut dire que la majorité des pays d’Amérique latine ont connu la dictature, soit militaire, soit civile, soit les deux successivement, depuis 1964 : Brésil, Chili, Uruguay (1973), Pérou (très spécial, militaires, populistes, 1968), Bolivie, Paraguay, Nicaragua, république Dominicaine, Haïti, Salvador, Honduras, Équateur, Guatemala… Des noms restent dans la mémoire des peuples : Stroessner au Paraguay, qui maintint son joug durant 32 ans, Mesa Banzer en Bolivie, Somoza au Nicaragua, Trujillo en République Dominicaine, Pinochet au Chili, Videla en Argentine, Duvalier en Haïti…
Qui a échappé au joug des militaires ou paramilitaires ? Le pacifique Costa Rica. Ces dictatures avaient su se relier entre elles pour des plans de lutte « anti guérilla » tel le fameux plan « Condor ». Dans un certain nombre de ces pays, on prétendait lutter ainsi contre des mouvements de guérilla, de subversion, le marxisme.
Un seul pays a réussi à abattre une dictature : Cuba vint à bout de Batista, et apparut le Cuba socialiste de Fidel Castro (1959), qui se mit, en partie grâce au blocus des USA, dans le sillage de l’URSS. Pendant des années, Cuba a alimenté l’espérance de nombreux latino-américains. Puis vint la libération du Nicaragua (1979) : la révolution sandiniste mobilise le peuple entier, l’Église elle-même ; mais il ne suffisait pas de faire une révolution, il fallait être capable de construire une démocratie et de résister aux avantages du pouvoir. Le sandinisme capota. Quant à Cuba, nous connaissons ses évolutions et la situation surréaliste actuelle.
Certes, il y avait des pays démocratiques, par exemple le Mexique. Là se sont réfugiés bon nombre de républicains espagnols après la victoire de Franco ; le pays s’ouvrit aux persécutés du Chili, y compris la famille d’Allende ; mais derrière cette façade il y eut 70 ans de gouvernement corrompu du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel). Il y avait le Venezuela et le gouvernement d’action démocratique d’A. Perez ; mais c’était là aussi un régime à la fois providentialiste, grâce au pétrole, et corrompu !
Petit à petit, les pays d’Amérique latine ont retrouvé la démocratie. Nous, Européens, nous sentons combien nos démocraties restent formelles, fragiles (voir les abstentions aux élections), décevantes… Nous voyons qu’il est plus que temps d’inventer des démocraties participatives. Pour l’Amérique latine, c’est cent fois pire : promesses insensées des candidats, corruption grâce aux cadeaux d’aliments par exemple, caravanes de propagande qui relèvent du cirque, multiplication de candidats (au Pérou : 24 candidats à la Présidence de la République cette année)… Dans certains pays, on est encore incapable d’imaginer ce que peut être la démocratie : le pire est le Paraguay, qui fut un pays « camp de concentration », les 32 ans de Stroessner succédant à 18 ans d’autres dictatures ! Alors, faut-il désespérer de la démocratie retrouvée ?
 
DES COURANTS D’ESPÉRANCE
 
En Amérique latine, pour la première fois depuis longtemps, se manifestent des signes d’espérance sur le plan démocratique. Ces courants seront-ils passagers ?
 
LE BRÉSIL
 
C’est le pays le plus peuplé d’Amérique Latine. Et le plus grand ! L’industrie, surtout dans le sud, y est très développée ; économiquement, c’est le 9e pays du monde. Lula Ignacio da Silva achève son premier mandat présidentiel et brigue (pour le 1er octobre 2006) son second mandat. [Il est] actuellement en ballottage, tout le monde pense qu’il sera réélu au second tour. [NDLR : il l’a été effectivement]. Nous connaissons tous Lula : enfant du Nordeste, la région la plus pauvre, venu à Sao Paolo, la ville la plus industrialisée du pays, enfant vendeur de bonbons, cireur de chaussures… Il entre dans une usine métallurgique, se syndicalise, se politise, fonde le P.T. (Parti des Travailleurs) ; à travers ce parti qui veut expérimenter la démocratie participative, il conquiert des municipalités importantes. J’ai assisté à des réunions dans des banlieues populaires, où les gens discutaient du budget municipal de Sao Paolo ! Il faut dire que le courant pédagogique de Paulo Freire, l’impulsion des évêques du Brésil, avaient contribué à créer un courant favorable.
Certains sont déçus du premier mandat de Lula : cas de corruption de tels ministres ou parlementaires (il est difficile de lutter contre la corruption banalisée), la pauvreté n’a pas disparu comme promis (Leonardo Boff qui fut un temps chargé de la lutte a renoncé à son poste), les « sans terre » sont déçus ; une frange d’extrême gauche du P.T. se présente contre Lula (Heloïse Helena) ; le parlement où Lula n’a pas la majorité a entravé les initiatives des paysans… Mais sans tenir toutes ses promesses, Lula a fait reculer la pauvreté. Voyant qu’il était pour l’instant impossible de rompre avec le capitalisme, il a cherché à le contrôler et à diminuer ses effets pervers. Il a donné impulsion à la lutte contre les T.L.C. (Traités de Libre Commerce), à la naissance d’un courant de non-alignés dans l’hémisphère Sud : les G20, cela à partir de relations privilégiées avec l’Inde, l’Afrique du Sud. Il a fortifié le Mercosur, indépendant des U.S.A. Il a développé la production d’avions, de médicaments génériques. Il a infléchi positivement l’O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce) ; maintenant le Brésil est le 4e pays mondial exportateur.
C’est pour cela que des personnalités très critiques mais réalistes comme Chico WHITAKER, initiateur des Forums Sociaux Mondiaux affirment soutenir Lula, pour la permanence de son utopie, pour ses réalisations, mais veulent en même temps fortifier le contre-pouvoir de la société civile…
 
LE VENEZUELA
 
Certes, le Brésil paraît le moteur de l’Amérique latine. Mais il n’est pas seul. Parlons du Venezuela. Plus haut, nous avons parlé de la corruption dans ce pays, qui connut aussi une guérilla. Devant cette situation, des militaires guidés par un colonel de parachutistes, Hugo Chavez, firent un coup d’État. Le ratèrent, connurent la prison ou l’exil. Puis des élections s’organisèrent. Chavez sortit de prison, se présenta, fut élu pour 6 ans. Le 3 décembre 2006 [il fut élu pour un deuxième mandat]. Il cherche à être élu Président à vie. Chavez se veut l’héritier de Bolivar, le grand libérateur de l’Amérique Latine. Il veut englober son pays dans un projet « socialiste » : pour la morale l’éthique socialiste, pour la politique la démocratie des protagonistes, pour le social le bonheur social suprême, pour l’économie le modèle productif socialiste, dans le domaine international la nouvelle géopolitique ; enfin, le Venezuela sera une puissance énergétique mondiale. Chavez est farouchement anti-USA ; très ami de Fidel Castro, il cherche à faire un axe Cuba-Venezuela-Brésil-Bolivie… parcourt le monde en recherche d’alliés, fournit le pétrole gratuitement à ses alliés pauvres (ce qui ne le prive pas d’en vendre aux U.S.A.). Le Venezuela est le 5e producteur mondial de pétrole. Chavez a réalisé une réorganisation pétrolière en son pays, (car il y avait une corruption éhontée), une réforme agraire, éducative (les « écoles bolivariennes »). Il attaque de front les U.S.A. et soutient les candidats qui lui plaisent dans les autres pays. Il parle beaucoup, voyage beaucoup, et sans aucun doute, a pris une dimension latino-américaine et mondiale ; mais on se demande souvent où conduira ce militaire populiste, un peu du style Peron en Argentine… « pètera-t-il les plombs » un jour ?
 
LA BOLIVIE
 
Petit pays andin sans sortie vers la mer, depuis la guerre contre le Chili. Pays à dominante indigène, pays minier mais dont les mines d’État furent toutes fermées, d’où le déclin de la C.O.B. (Centrale Ouvrière Bolivienne), pays avec des provinces riches (Santa Cruz, frontière du Brésil), et d’autres très pauvres, pays qui fut marqué par le trotskisme, avec une succession de dictatures (surtout militaires) sanglantes ; pays de la coca, pays où l’on a découvert des gisements de gaz énormes. Depuis des années, les indigènes ont pris conscience de leur spécificité, se sont organisés, en partie grâce à l’Église. Le problème de la coca est très difficile à gérer. Dans ce monde apparaît un jeune leader, Evo MORALES, ex-mineur, ex-cocalero. Il organise son mouvement qui est le mouvement des pauvres. Il se présente aux élections à la Présidence et gagne au 1er tour ; il choisit certains de ses ministres parmi son peuple, et sait se présenter, et à son peuple et à l’étranger, avec toute sa culture. Il lance la réforme agraire, éducative, et commence les nationalisations, la première étant celle du gaz, ce qui cause des problèmes au Brésil, très présent dans l’exploitation de ce gaz. Il lance un référendum pour une Assemblée Constituante, il espérait un triomphe, il n’a qu’un succès. Sa jeunesse, son authenticité, son habileté, son honnêteté, sa communion avec le peuple, attirent la sympathie. Mais est-il trop disciple de l’ambitieux Chavez ? de Cuba ? En tout cas la Bolivie est signe d’espérance. Bolivie, Evo Morales qui veut être ouvertement socialiste, et où enfin ! les indigènes ont le pouvoir.
 
L’URUGUAY
 
Un petit pays de trois millions et demi d’habitants, cultivé, laïque, et pourtant il a connu la dictature militaire ; le « paisito », le « petit pays »coincé entre Argentine et Brésil, ne sait pas par qui il sera absorbé ; grâce à la pratique des référendums sur les problèmes de l’heure, il a retrouvé sa veine démocratique. Son Président actuel est de gauche ; d’ex-guérilleros sont entrés dans la voie légale et participent au gouvernement. Mais la vie économique reste difficile et les investissements capitalistes peuvent provoquer des crises, telles cette fabrique de papier située sur le Rio Uruguay et qui pollue les eaux d’Uruguay et d’Argentine…
 
LE CHILI
 
Aux dernières élections présidentielles, ce fut le triomphe de Michèle Bachelet, fille de militaire fidèle à Allende [pour cela] mort sous la torture ; elle-même exilée, très libre et responsable, Ministre des Forces armées sous la Présidence précédente (Lagos), membre de la « concertation » (son parti, le P.S., uni à la Démocratie Chrétienne). Comme son prédécesseur, elle mène une politique social-démocrate, ne rejette pas l’économie capitaliste, mais son gouvernement essaie de corriger la fracture sociale du pays et l’héritage pinochétiste.
Le nouveau gouvernement connaît des difficultés quasi « européennes ». Révolte scolaire : les enfants sont allés dans la rue, demandant une autre politique de l’éducation. Dans les écoles municipalisées, la gestion économique revient aux municipalités, la gestion éducative revient au Ministère ; ce sont les élèves des pauvres et plus d’une fois de pauvres écoles. Une 2e catégorie sont les écoles privées avec subvention, et enfin les écoles privées complètement payantes ; tout cela correspond aux couches sociales. Les mineurs de la plus grande mine de cuivre du monde, mine restée nationalisée sous Pinochet… ont fait une longue et coûteuse grève. L’extrême gauche (Front Manuel Rodriguez déjà existant sous Allende et persécuté sous la dictature) a manifesté violemment dans les rues. Que signifie tout cela ? Que dire de plus ?
 
L’ARGENTINE
 
Elle est sortie de ses crises (quatre Présidents en 8 jours), les banques bloquent les comptes, le chômage est généralisé… mais aussi, créativité du peuple. Kirchner, péroniste de gauche assume la Présidence, et le pays semble reparti.
 
L’ÉQUATEUR
 
Ce pays a vu l’organisation progressive du mouvement indigène, en grande partie grâce à l’Église (Mgr Proano, évêque indien de Riobamba). Le mouvement participa aux dernières élections, reçut des ministères, mais fut trahi. Quand et comment les indigènes organisés pourront-ils participer de fait à la vie politique en Équateur, comme au Chili (Mapuches), au Pérou, au Guatemala ? La Bolivie est-elle en train de donner l’exemple ?
 
o O o
 
Ce qu’on voit dans tous les pays, ce sont des groupes minoritaires, quelquefois issus des partis de gauche, disparus ou diminués, qui cherchent à repenser le politique, à se former, à se situer dans la société civile… Beaucoup sont des chrétiens responsables, d’autres sont d’ex marxistes resitués ; cela se voit au Pérou (Suzana Villarien), en Amérique Centrale ; ils préparent l’avenir.
Qu’en sera-t-il du Mexique où vient d’être proclamé Président Felipe Calderon (PAN, parti de droite), mais contesté par Lopez Obrador (Parti Démocratique), le « Messie tropical » qui fut proclamé Président par ses troupes, et a formé un gouvernement itinérant ?
Qu’en sera-t-il au Pérou où Alain Garcia vient d’être élu Président de la République, malgré un premier et désastreux mandat entre 1986 et 1990 ? Quel sera le futur d’un candidat malheureux et dangereux, militaire de surcroît, mais suivi par les masses oubliées des Andes ?
 
En conclusion, la démocratie semble en train de s’inventer en Amérique latine, non à partir de partis souvent « débilités », mais d’un éveil de la société civile. Mais elle aura à lutter contre :
   - la corruption généralisée et habituelle,
   -  la tentation du populisme, du caudillisme,
  
-  la méfiance du capitalisme mondial représenté par le FMI, la Banque Mondiale, les entreprises internationales, le G8… Ils ont tant de moyens de faire échouer les projets généreux !
Et cette démocratie aura à intégrer le monde indigène qui veut entrer en politique !
 
Jean DUMONT
17.09.2006
 
Cet article, publié avec l'aimable autorisation de son auteur et de l'éditeur, est extrait du bulletin « La Lettre de Dialogue et Coopération » - 140 Avenue Daumesnil 75012 PARIS
Dialogue et Coopération est le secrétariat international qui assure le lien entre les Équipes Enseignantes existant dans plus de 40 pays des 4 continents. Dans ces Équipes se regroupent des enseignants chrétiens travaillant dans l’École Publique, convaincus que la laïcité de l’État favorise l’épanouissement des personnes dans une société pluraliste.
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