L'avenir de l'Église se joue-t-il en Amérique Latine ?

Publié le par Garrigues et Sentiers


Voilà trente et un ans que je suis en Amérique Latine. Durant ces 31 ans j’ai écrit deux circulaires à l’année, sans compter les circulaires « de rattrapage », quand le retard épistolaire se fait trop dangereux… Durant les premières années, on a beaucoup envie de parler, d’écrire, puis vient le désir de se taire. Pourquoi ?

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L’avenir de l’Église se joue en Amérique Latine ?

Pourquoi a-t-on dit cela ? Parce que c’est le continent qui a le plus grand nombre de baptisés ? C’est vrai, et cela depuis le XVIe siècle. Parce que le dimanche, les églises sont pleines ; et cela chante ! Sans aucun doute. Parce que l’Église a pignon sur rue : pas de ville sans de multiples temples ; pas de communauté paysanne sans son église, sa chapelle ; pas de cerro (sommet) sans croix plus ou moins décorée. Et les processions se multiplient, se croisent : allez à Lima en octobre et vous serez pris par l’ambiance du Senor de los milogros, 350 000 personnes, voire davantage, vêtues de violet, avec encens, cierges, fleurs, musique, accompagnent le Christ miraculeux, prient, chantent, pleurent, mangent durant 10 ou 15 heures, en particulier le 28 octobre. Et cela, sans organisation ou contrôle clérical.
L’Église a eu, a encore un statut social en Amérique Latine ; certains pays sont concordataires (Colombie, par exemple), ou bien l’Église Catholique reconnue majoritaire a droit à des privilèges : évêques payés, dispense de certains impôts, professeurs de religion dans les écoles publiques, avec évaluation comme les maths ou l’histoire. Les évêques ont encore du poids et il ne fait pas bon s’affronter à eux (ce n’est pas toujours positif). Durant le terrorisme il y eut un évêque à Ayacucho (Pérou) qui supervisait les nominations officielles du Préfet, du Général de la place, ou du Directeur régional d’Éducation, parfaitement anti-évangélique. Il ne faut cependant pas généraliser ce pouvoir ; certains pays sont marqués par une tradition plus laïque, européenne (Uruguay, Mexique, Équateur…).
Enfin, on peut constater une profonde religiosité ; chez les peuples indigènes d’Amérique Latine existe une relation mystique avec la terre, l’eau, le soleil. Cette religiosité se manifeste surtout dans l’Altiplano, ces plateaux élevés des Andes (culte à la Pachamama, mère-terre ; je l’ai vu au moment des récoltes, la Nuit de la Saint-Jean) ; elle se manifeste aussi en Amazonie : voilà quelques années, une exposition sur la vie de ces régions a exprimé avec profondeur le sens divin de la nature, en particulier de l’eau, la conception de la vie, de la mort, la rencontre de la divinité. Cela n’a pas disparu, mais fut comme intégré avec plus ou moins de bonheur par le catholicisme…
Que dire encore ? Jean-Paul II à travers ses voyages a pu rencontrer et, d’une certaine manière, dialoguer avec des foules énormes et enthousiastes : je me souviens d’une journée à Villa El Salvador (au sud de Lima), lors de son premier voyage au Pérou : un million et demi de personnes pauvres, massées dans le désert, dialoguant avec lui ; un ouvrier décrivit la situation du Peuple et termina ainsi : « Ce peuple a faim de Dieu, ce Peuple a faim de pain ! » ; et le pape, véhément, répondit : « Faim de Dieu… oui ! … Faim de pain… non ! » Enthousiasme de la foule ! Ces scènes se sont répétées dans toute l’Amérique Latine…
Un autre point très significatif de l’Église en Amérique Latine, ce fut sa créativité, en particulier depuis le Concile. L’Église qui s’est implantée lors de la conquête, voilà plus de 500 ans, était une Église de Chrétienté, et de Chrétienté espagnole très peu touchée par le Protestantisme. Elle est restée monolithique durant des siècles, très romaine, ne faisant pas, sauf exception, effort pour s’adapter aux cultures existantes, mis à part des prophètes comme Montesinos, Bartolomé De Las Casas, et les « réductions » jésuites du Chaco (Paraguay, Argentine…) ; l’Église ne fut pas une Église des pauvres, même si les églises étaient pleines de pauvres.
Mais, grâce en particulier à des religieux étudiant en Europe, les rénovations théologiques, catéchétiques, pastorales apparues en Belgique (Louvain), France (Lyon), ont influencé ces étudiants. Vint le Concile. Certains évêques latino-américains ont pris conscience de l’originalité de leur continent : pauvre, exploité, croyant. Ils sont revenus du Concile convaincus qu’ils devaient l’appliquer à leur réalité ; ce fut la tâche du CELAM [Comité Épiscopal de l’Amérique Latine] et de ses évêques-prophètes ; pour ne citer que quelques-uns : Helder Camara, Lorscheider, Larrain, Dammert. L’Assemblée de Medellin de 1968, que Paul VI inaugura, mit au point les lignes de force de l’Église latino-américaine (l’Église européenne s’y intéressa fort peu). Medellin fut suivi de Puebla (1979) et Saint-Domingue ; pour 2007 se prépare une autre Assemblée.
Apparut ce qui s’appelle la Théologie de la Libération (*) (1971), les communautés ecclésiales de base, le fleurissement de la lecture de la Parole de Dieu par le Peuple (bible latino-américaine), la participation des chrétiens dans les efforts pour construire la Communauté Chrétienne, et une société où les pauvres aient droit au Travail, à l’Éducation, à la Santé, à la Justice… Cela a provoqué beaucoup de martyrs (laïcs, religieuses, prêtres, et évêques) dans un grand nombre de pays marqués par des dictatures militaires ou civiles : qu’on se souvienne du Guatemala, du Brésil, de l’Argentine, du Paraguay, du Chili, du Salvador, etc.

Ainsi a grandi une immense espérance…

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Mais…
Peut-on dire pour autant que l’Avenir de l’Église se joue en Amérique Latine ?

On rencontre bien des fragilités dans cette Amérique Latine :

- Des fragilités de sous-sol : on en reste à la religiosité sans fondement sérieux ; je suis persuadé que cette religiosité native, historique, ne résistera pas aux sirènes du monde moderne. Les cultes des saints, occasions de processions, de rassemblements et de repas, sont très vite évincés par des motifs profanes de faire la fête. La majorité du Peuple n’a pas eu l’occasion de formation biblique, théologique, à partir de ses coutumes : la sacramentalisation est débile. Certes les églises se remplissent plus qu’en Europe, mais finalement c’est une minorité de ceux qui se disent chrétiens (ou qui se croient chrétiens et parfois ne sont pas baptisés). D’ailleurs, bien des gens d’origine rurale n’ont pas eu l’opportunité d’être sacramentalisés : je connais un prêtre qui fit le tour de sa paroisse à pied en 6 mois. Comment assurer présence et célébrations dans chaque communauté de l’Altiplano ou de l’Amazonie ?

- Des fragilités qui viennent de l’Église elle-même : certes, après le Concile, l’Église latino-américaine est apparue jeune, dynamique et lieu d’Espérance (entre nous cela soit dit : cela n’a pas intéressé beaucoup l’Église d’Europe, sauf au moment des bagarres Vatican-Théologie de la Libération). Cet enthousiasme s’est manifesté au travers d’évêques, de théologiens (Gustavo Guttierrez, Leonardo Boff, Jean-Luis Segundo, Jan Sobrino, etc.) de la Théologie de la Libération, des CEBs (Communautés Ecclésiales de Base). Il y eut le témoignage du sang d’évêques : Angelli (Argentine), Romero (Salvador), de prêtres nombreux, de catéchistes, de militants ruraux ou urbains, de religieux.

Il y eut Medellin…

Mais la contre-attaque ne se fit pas attendre, de la part des gouvernements bien sûr, mais aussi de la part d’évêques, et cela très rapidement ; on a essayé de « corriger » Medellin par Puebla (sans y arriver), et Santo-Domingo. Il y eut les « holà ! » de Jean-Paul II, du Cardinal Ratzinger, avec la peur panique du marxisme et de ses instruments d’analyse de la société par les théologiens… ; il y eut des nominations d’évêques chargés de détruire ceux qui avaient construit, Helder Camara (Brésil), par exemple, ou Dammert (Pérou), ou Romero (Salvador). Il y eut les luttes plus ou moins frontales contre les mouvements ou institutions où les pauvres pouvaient enfin parler, agir, se rassembler : c’est le cas de l’Institut de Pastorale Andine (diocèses Andins du sud du Pérou). Les U.S.A. participèrent de la contre-attaque en voyant l’intérêt de l’Église latino-américaine pour la Théologie de la Libération et son souci des pauvres ; d’où deux réunions de haut-sommet pour favoriser les sectes et diviser l’Église.
Il y a la prolifération de nouveaux mouvements d’Église plus ou moins charismatiques, ou avides de pouvoir : l’Opus Dei (la majorité des évêques péruviens sont Opus Dei ou assimilés), ou des mouvements similaires encore plus offensifs : Communion et Libération, Nouveau Catéchuménat, Légionnaires du Christ, etc., etc. Certains paraissent comme de véritables sectes à l’intérieur du catholicisme.
Les sectes ! Elles se sont développées à toute vitesse… Au Guatemala, plus de la moitié de la population adhère à des communautés, des « églises » diverses ; dans chaque barrio populaire d’Amérique Latine, on rencontre des chapelles d’Églises nouvelles. Pourquoi ? On est en petite communauté chaleureuse, on intervient, les pasteurs sont du peuple, on reçoit de l’aide matérielle de l’étranger (?), on critique une Église Catholique autoritaire, riche, venue avec la conquête, avec un culte « idolâtre » des saints… Et puis l’Église Catholique peut paraître moderne, d’avant-garde dans ses moyens de communication par exemple, mais elle est pour beaucoup une Église de Chrétienté, ringarde, dépassée, avec sa morale et ses exigences impossibles à vivre.
Les jeunes en particulier, mais aussi les adultes, entrent avec une facilité étonnante dans les propositions du monde moderne : internet, modes et produits de consommation ; le reste les intéresse peu ou pas. J’ai l’impression que la sécularisation avance à grands pas en Amérique Latine, à travers les moyens de communication sociale, et que l’Église n’arrive pas à lutter contre ce qui aliène (les curés résistent-ils ?). Plus d’une fois je me suis dit que la société de consommation est beaucoup plus « dangereuse » que ne l’était le marxisme. Avec le marxisme, on pouvait lutter au niveau des idées, des utopies, de la conception du monde, de la Vie. Avec la société de consommation, il faut lutter contre l’écran de TV qui nous rend indispensables tel shampooing, telles chaussures, telle boisson… On retrouve les idoles, on ne résiste même pas devant Da Vinci Code.

Où naît l’Église de demain ?

Alors, l’avenir de l’Église ne se joue pas en Amérique Latine ?

* Je crois que l’Église s’est trompée quand elle a cherché à mettre l’Amérique Latine au pas, nommé des évêques souvent médiocres, même si elle a reconnu de fait la Théologie de la Libération.
* Mais… le sang et la parole des prophètes sont entrés dans le Peuple, j’en suis témoin. À San Salvador, Saint Oscar Romero est Vivant... la Théologie de la Libération, la lecture militante de la Bible, la responsabilité des laïcs, la prise de parole des jeunes dans l’Église et dans la Société sont vigoureux, sont vécus à la base. Se multiplient séminaires, groupes de formation dans le Peuple et dans les milieux intellectuels. Et bien des intellectuels marchent, réfléchissent avec le Peuple, construisant une Église latino-américaine avec son message spécifique pour l’Église Universelle ; par exemple le sujet du CELAM 2007 sur « Une Église de laïcs » se travaille depuis des mois. À voir si l’Église d’Europe, morose, déprimée, réduite, saura l’accueillir, le travailler et dialoguer. Je suis convaincu que l’Église encore majoritaire se réduit et se réduira ; que beaucoup ont de la peine à vivre cela. Mais je suis aussi convaincu que subsiste et Vit un humus évangélique qui, s’il est reçu, travaillé, peut donner quelque chose, sa Jeunesse, sa Joie, son enthousiasme, à notre vieille Église toujours nouvelle. À nous de savoir vivre cette Église nouvelle dans nos communautés fragiles, et de recevoir enfin de ceux qui n’ont pas encore eu la possibilité de dire ce qu’ils croient à proclamer… 

Jean DUMONT
Aumônier des Équipes Enseignantes du Pérou
septembre 2006


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(*) Théologie de la Libération : Les communautés chrétiennes nées entre les pauvres réfléchissent à leur vie concrète, ses aliénations et ses signes d’espérance, ont confronté cette vie à la Parole de Dieu, ont découvert et célébré ce Dieu défenseur des Pauvres, prenant parti pour eux (« J’ai vu, j’ai vu la misère de mon Peuple » Exode 3 ; « Les pauvres sont évangélisés » Luc 4, etc.).
Les Pauvres se sont mis debout pour accueillir et participer de cette libération.
Les théologiens ont accompagné et systématisé la « Théologie de la Libération » (titre du livre de Gustavo Guttierez, 1971).
Maintenant on en parle moins, mais on peut dire que les petites communautés le Vivent.
Et la hiérarchie ne dit plus grand chose sur ce sujet.

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