Jésus est-il paternel ?

Publié le par Garrigues

« Jésus n’est pas le dieu cosmique prenant un aspect humain qui le personnifierait, comme dans les avatars des divinités orientales. Mais il n’est pas non plus une personne humaine, un homme exalté comme un héros jusqu’à la communion divine par une sorte d’apothéose. Jésus c’est Dieu qui nous révèle le mystère intime de son être personnel dans le Fils qui se fait homme. En Jésus, Dieu se révèle comme Père. Le Nom que Jésus porte au fond de son être et de sa conscience d’homme comme la présence même de sa personne divine de Fils c’est « Abba », ce mot que saint Marc nous rapporte en araméen tel que Jésus l’a prononcé dans son agonie à Gethsémani (cf. Marc 14,36). »

Jean-Miguel Garrigues (Le dessein de Dieu à travers ses alliances, Éditions de l’Emmanuel, 2003, page 25)

Jésus est notre frère : on peut dire qu’il est fraternel car il a pris notre condition humaine et, en lui Fils de Dieu, nous sommes nous aussi enfants du Père. Cependant, pouvons-nous dire que Jésus, même s’il n’est pas Le Père, a le caractère d’un père ?

Dans cette brève réflexion, nous souhaitons tenter de répondre à la question suivante : « Jésus est-il paternel ? ». Autrement posée la question pourrait être : « Comment la paternité de Dieu se manifeste-elle en son Fils ? » ou « Comment le Fils ressemble-t-il à son Père qui est Dieu ? ».

Nous évoquerons d’abord les caractéristiques d’un père pour montrer ensuite que le visage paternel de Dieu se reflète et se révèle à travers le visage paternel du Christ.

I Que signifie être paternel ?

Qualités d’un père

Être père c’est avoir un (des) enfant(s) biologiques, ou par l’éducation (enfants adoptifs) ou des enfants spirituels.
Être paternel c’est avoir un comportement de père avec ses enfants ou ceux qui sont comme ses enfants.
Être paternel c’est être un bon père. Un mauvais père n’est pas paternel. Être paternel est une qualité ou plutôt un ensemble de qualités.
Être paternel c’est être émerveillé par ses enfants comme les enfants peuvent être émerveillés (admiratifs, fiers) devant leurs parents.
Être paternel c’est être responsable : éducation, subsistance, protection… être un modèle.
Être paternel c’est protéger ses enfants jusqu’à donner sa vie pour eux.Être paternel, c’est être humble et pauvre : un père ne peut pas imposer tout ce qu’il veut à ses enfants. Un bon père est soumis à Dieu, au Père : un père qui ne craint pas Dieu (au moins d’une façon implicite) ne peut pas être paternel, c’est un dictateur, un tyran orgueilleux…

Exemples de personnes paternelles dans la Bible

Adam, père de l’humanité.
Noé, second père de l’humanité.
Abraham (le père des croyants) et les patriarches : les Juifs appellent « notre père » chacun des trois patriarches : Abraham, Isaac et Jacob. (Cf. le livre de la Genèse) « La promesse faite à nos pères… » (Cf. le Magnificat).
David est paternel, même avec son fils qui veut le tuer.
Joseph est paternel : Joseph est juste est bon. On l’appelle même Le juste et le passage du psaume s’applique parfaitement à lui qui a été le père de Jésus sur la terre : « Sur ton serviteur, que s’illumine ta face » (Psaume 31,17).
Paul est paternel : 1Corinthiens 4,14 : « mes enfants bien aimés » ; 4,15 : « c’est moi qui, par l’Évangile, vous ai engendrés en Jésus Christ » ; 4,16 : « soyez mes imitateurs ».
Dieu-Père et l’Esprit Saint (« Le Père des pauvres ») sont paternels. Si deux personnes de la Trinité sont paternelles, pourquoi les trois n’auraient-elles pas la même qualité ?

II Comment Jésus est-il paternel ?

Sur Jésus resplendit le visage paternel de Dieu
(cf. Nombres 6,24 et Psaumes 119,135; cf. également 31,17; 67,2; 80,4.8.20)

« Rechercher le visage de Dieu est un chemin nécessaire, qui doit être parcouru avec un cœur sincère et un engagement constant. Seul le cœur du juste peut se réjouir en recherchant la face du Seigneur (cf. Psaume 105,3sq.) et le visage paternel de Dieu peut donc resplendir sur lui (cf. Psaumes 119,135; cf. également 31,17; 67,2; 80,4.8.20).

Jésus se présente surtout de façon absolument unique par rapport à la paternité divine, se manifestant comme «fils» et s'offrant comme l'unique voie pour parvenir au Père. À Philippe, qui lui demande : « Montre-nous le Père et cela nous suffit » (Jean 14,8), il répond que le connaître, lui, signifie connaître le Père, car le Père, agit à travers lui (cf. Jean 14,8-11).

Dans la Bible, la perception de Dieu comme Père est liée à son intervention salvifique dans l'histoire, par laquelle il établit avec Israël une relation particulière d'alliance. Seul le juste peut se réjouir de la recherche du visage du Seigneur, car sur lui resplendit le visage paternel de Dieu.

De manière tout à fait unique, Jésus se présente comme « le fils » qui révèle le Père en plénitude, et il s'offre aux hommes comme le seul chemin pour l'atteindre. Celui qui veut rencontrer le Père doit donc croire au Fils. Par lui, Dieu nous communique sa propre vie et fait de nous des « fils dans le Fils ». (Jean-Paul II Audience générale, Le visage de Dieu le Père, aspiration de l'homme, 13 Janvier 1999)

Jésus maître (guide) a des disciples, comme un père a des enfants. Il les appelle « Les enfants » (Jean 21,5). Il est comme un père, chef de famille : avec ses disciples, avec les Chrétiens, avec l’Église.
Comme un père Jésus est exigeant, ferme, bon, rassurant : Jean se trouve tout contre lui, comme un enfant. (Jean
13,23).
Comme un père Jésus pardonne : il accueille les pécheurs (Marie Madeleine, par exemple), comme le père dans la Parabole de l’enfant prodigue.
Jésus est le bon berger, comme un père. Il nous protège, nous sauve, non pas en tant que Père Tout-puissant mais en tant que faible père humain. En nous montrant simplement le chemin de la croix. C’est par là que nous pouvons le suivre et ainsi connaître son Père qui est notre Père.
Comme un père Jésus est pauvre. Être paternel, c’est être pauvre : un père ne peut pas exiger ce qu’il veut à ses enfants. Jésus montre le chemin, il est « doux et humble de cœur », il prie pour ses enfants, les disciples… Il propose une direction et se propose en modèle mais, comme le père dans la parabole de l’enfant prodigue, ne peut que laisser ses enfants partir loin de lui ou s’endurcir – devenir orgueilleux – près de lui. Judas est celui qui part loin de lui, la mère de Jacques et Jean, orgueilleuse, demande pour ses fils une place privilégiée auprès de lui (Matthieu 20,21). Jésus est bon avec ceux qui ne le suivent pas, comme par exemple les pharisiens qu’il aime malgré tout d’une manière paternelle, compatissante, bienveillante, miséricordieuse. (Il y a quand même les « engeance de vipères » et les « sépulcres blanchis » et autres aménités !).
Comme un père Jésus a de l’autorité (Matthieu 7,29). Nous fuyons l’amour paternel de Jésus qui est justice et force, nous avons peur de notre Père, peur comme des enfants ont peur de se faire gronder. Nous n'aimons pas voir non plus que Jésus est paternel avec ses amis. Parfois il les reprenait comme un père corrige ses enfants : « Ensuite il se manifesta aux onze, alors qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. » (Marc 16,14)
Après la résurrection, Jésus est transformé (glorifié). Même ses proches ne le reconnaissent pas : Marie Madeleine, les disciples d’Emmaüs…
Comme un père Jésus est humble et obéissant au Père. Comme un bon père, il prie le Père et est soumis à sa volonté d’amour.
Comme un père, Jésus nous engendre (ou nous a engendrés). Nous sommes la descendance d’Adam par le corps, d’Abraham par la foi. Peut-on dire que nous sommes la descendance de Jésus ?
Ne nous a-t-il pas engendrés sur la croix ? Le psaume qu’il récite en commençant par « Eli, Eli, pourquoi m’as-tu abandonné » se termine joyeusement par « Et moi je vis pour lui : ma descendance le servira (…) On proclamera sa justice au peuple qui va naître » (Psaume 22,31-32). Jésus qui engendre à la croix un peuple nouveau est, à ce moment-là, à la fois plus Fils que jamais, et plus paternel que jamais. Il reposait à ce moment-là « dans le sein » du Père et remet entre ses mains son esprit. Jésus par sa mort – son baptême – donne vie – naissance – à un peuple renouvelé (nouveau). Il connaît sur la croix les douleurs de l’enfantement que l’on peut comparer à celles d’une mère aussi. (Mais c’est plutôt Marie qui recueille en Jean le peuple chrétien qui vient de naître. Marie souffrant avec Jésus les douleurs de l’enfantement du peuple nouveau participe avec Jésus à « l’accouchement » du peuple chrétien.)
Jésus, avec un ton paternel, sur la croix remet sa mère à Jean. Il s’adresse à Jean comme un père en lui disant « Voici ta mère ». Il parle à Jean comme à un fils. Et en effet, par Jean, Marie est notre mère, la mère de l’Eglise née au pied de la croix.
Jésus est le nouvel Adam, « figure de celui qui devait venir » (Romains 5,14) : « si par la faute d’un seul, la mort a régné, à plus forte raison, par le seul Jésus Christ, règneront-ils dans la vie ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice. » (Romains 5,17)

Importance du visage paternel de Jésus : pourquoi est-il bon de contempler le visage paternel du Christ ?

La paternité est à la source de la fraternité. Comment mieux exprimer l’importance essentielle du visage paternel de Dieu révélé par le Christ ? En d’autres termes, comment pourrions-nous nous aimer les uns les autres sans aimer Notre Père ? Et comment connaître le visage paternel de Dieu sans voir en Jésus ce visage ? Si Jésus n’était pas paternel, comment pourrions-nous dire que Dieu est Père ?

La paternité pourrait se résumer en deux qualités complémentaires : autorité et tendresse (force et douceur). Nous avons tendance à considérer le père (ou le Père) uniquement comme une lointaine autorité juridique, un juge ou un législateur... Nous donnons à la mère (ou Marie ou au « petit Jésus) le rôle de l’affection, de la tendresse et de la miséricorde. Nous oublions que ce sont aussi les qualités d’un père. Dieu est le Dieu de miséricorde (de l’hébreu « rahamim » qui veut dire « entrailles » ou « utérus »). Dieu a donc des qualités maternelles. Autrement dit un père peut avoir des qualités maternelles. Jésus a aussi ces qualités.

C’est à cause de notre déformation du visage paternel de Dieu que nous sommes tentés de faire de Jésus un simple intermédiaire entre Dieu et nous au lieu de considérer qu’il est vraiment une personne divine. Nous préférons le considérer comme un homme expérimenté en spiritualité, un modèle inaccessible, un héros, un surhomme, une sorte d’Apollon, une star moderne, un homme divinisé. Nous préférons faire un dieu à notre image ; autrement dit, nous fabriquons un dieu, une image, plutôt que de nous mettre à son écoute. Nous préférons, en fait, un Christ ni homme ni dieu.

Ainsi nous évitons de percevoir son visage paternel qui n'est pas seulement miséricorde mais aussi exigence. Nous nous construisons donc un dieu déséquilibré, un "bon petit Jésus tout doux et gentil qui pardonne tout" ou bien nous parlons seulement d’un crucifié mort pour nous qui ne peut rien faire d'autre que de souffrir comme nous. On oublie que Jésus est aussi le Dieu de la joie et de la force de Vie. Il est ressuscité et pas seulement assis à côté du Père mais surtout en Lui.

On pourrait qualifier cette déviance implicite – et inconsciente – de « déisme chrétien » : la première personne de la Trinité serait facultative car elle n’aurait qu’un rôle de création initiale et ensuite ne serait qu’une figure passive de Dieu. Le Père devenu une option, évoqué occasionnellement en tant que Père anonyme est ainsi réduit à la fonction de géniteur. Nous serions donc les enfants d’un inconnu irresponsable qui nous aurait abandonnés sur la terre comme il aurait abandonné son fils... Comment aimer un tel père ? Non, Dieu n’a pas abandonné son Fils, il est venu en (dans) son Fils : « je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jean, 8,11). La paternité du visage de Jésus peut nous permettre de retrouver le cœur de Dieu Notre Père.

Les conséquences de la défiguration du visage du Christ sont nombreuses. On peut penser par exemple au Jésus seulement homme qui permet ainsi de l’imaginer avoir une relation amoureuse avec Marie Madeleine. C’est la raison pour laquelle il est important de voir la paternité du Christ. Un autre exemple de défiguration du Christ est de le considérer comme un révolutionnaire mort en héros (Voir Cardinal Ratzinger, La nouvelle Évangélisation, II,3, Conférence pour le jubilée des catéchistes à Rome, le 10/12/2000). Nous pouvons encore citer la défiguration de Jésus en gourou et nous pourrions en citer bien d’autres plus perverses, mais ce n’est pas l’objet de cette réflexion. Ce que nous voulons seulement mettre en lumière ici, c’est que le visage paternel de Jésus, même s’il ne peut empêcher ces déviances, peut nous aider à les limiter.

En résumé, Jésus a le visage et le caractère de son Père, il ressemble à son Père, il est paternel comme son Père. (Voir Hébreux 1, 1-3)

Pour conclure, nous pouvons dire que l’on contemple la paternité de Dieu dans les trois personnes divines. L'Esprit est aussi dans les trois : on dit l'Esprit du Père, l'Esprit de Jésus ou l'Esprit Saint et c'est toujours le même.

« Les chrétiens sont baptisés " au nom " du Père et du Fils et du Saint-Esprit et non pas " aux noms " de ceux-ci (cf. Profession de foi du pape Vigile en 552 : DS 415) car il n’y a qu’un seul Dieu, le Père tout puissant et son Fils unique et l’Esprit Saint : la Très Sainte Trinité. » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, article 233)

Ce qui est important, plus que le nom, c'est ce qu'il signifie pour nous, ce que nous exprimons en prononçant les mots Dieu, Jésus, Notre Père ou Saint Esprit. Ce qui est important c'est de n'oublier aucune des trois personnes divines. Si on ne prend que l'aspect de Dieu qui nous convient on perd l'équilibre et on travaille contre Lui.

Le visage paternel de Dieu que nous contemplons en Jésus se reflète sur nos visages. En aimant Jésus nous voulons lui ressembler dans sa fraternité et sa paternité : nous devons être entre nous fraternels, paternels, et aussi maternels.

Que sur notre visage, comme sur celui du Christ, resplendisse le visage paternel de Dieu.

« Sur ton serviteur, que s’illumine ta face » (Psaume 31,17)

Pierre Orset

Publié dans Réflexions en chemin

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