Entre les murs

Publié le par Garrigues

de Laurent Cantet
Palme d’Or au Festival de Cannes


Voici un « petit » film, retenu au dernier moment dans la Sélection Officielle du Festival de Cannes, projeté le dernier jour, et qui, à la surprise générale, a obtenu la Palme d’Or. Un film très français, proche du documentaire, sans vedettes, suivant l’année scolaire d’une classe de 4ème dans un collège parisien du 20ème arrondissement, et qui se trouve couronné par un Jury très international. Pourquoi donc ce film a-t-il obtenu la Palme d’Or, à l’unanimité des membres du Jury ?

Pour deux raisons, semble-t-il, qu’on peut résumer ainsi : Laurent Cantet a su composer une œuvre d’art sur un problème-clef de notre civilisation.

Première raison, le sujet abordé : l’éducation est devenue le problème n° 1 de notre monde, non seulement l’acquisition de savoirs, mais l’apprentissage d’une manière de vivre humaine, dans une société devenue mondiale. Déjà en 1970, Georges Friedmann, spécialiste de la sociologie du travail, concluait son grand livre « La Puissance et la Sagesse » sur l’avenir de l’humanité : « L’homme, dans sa lutte pour maîtriser son nouveau milieu et survivre, n’a de chances de vaincre que par l’éducation. Il lui faut s’élever pour dominer ses œuvres ». Et ce n’est pas par hasard que nous est présentée une classe de français, car une langue maîtrisée, c’est l’accès à la parole, et l’être humain est être de parole, il a plus que jamais besoin et capacité de communiquer.

Mais, troisième aspect du sujet abordé, l’éducation est rendue aujourd’hui de plus en plus difficile par l’individualisme triomphant, où le désir personnel prime sur la loi, sur la nécessité d’un « contrat social », qui rende possible la vie en commun. Dans son livre « L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain », Gilles Lipovetsky écrivait déjà : « Le Moi devient le grand objet de culte de la « post-modernité » ». Le métier d’enseignant est devenu de plus en plus difficile, tous les enseignants l’affirment, et c’est pourquoi ils ont vécu avec une intensité souvent bouleversée ce film qui souligne si bien la lourdeur de cette tâche.  Et elle est ici renforcée par le fait de l’immigration, quatrième aspect du film : plusieurs de ces jeunes viennent d’univers culturels très différents. La mère de Souleyman a sa dignité, son très beau costume traditionnel, les fortes valeurs de son univers, mais elle n’a pas accès à la langue française. « Ethique et dialogue » : le professeur joue ici à fond le jeu du dialogue avec les élèves (ce que certains lui ont reproché), mais il ne peut parvenir à enseigner que moyennant le respect commun d’une éthique, d’un minimum de règles de vie en commun acceptées par tous.

Tout cela, dans l’espace clos d’un collège, Laurent Cantet l’a transformé en œuvre d’art, et c’est la deuxième raison de la qualité du film. Cet auteur avait déjà été remarqué par la qualité du regard qu’il portait sur la vie sociale dans ses trois premiers films. Ici, à partir d’une situation bien particulière, il réussit à lancer un message universel, qui touche profondément. De nombreux enseignants, qui n’ont jamais professé en ZEP,  s’y sont reconnus, d’autres l’ont violemment critiqué à partir de leur propre expérience. Un cinéaste thaïlandais, membre du Jury, a pu déclarer : « Entre les murs m’a fait penser à l’état de l’éducation dans mon propre pays. Il montre une expérience universelle ». Cela est dû au talent du réalisateur. Il  a su à la fois être proche de ces jeunes, en travaillant avec eux pendant une année entière, au point qu’on a l’impression que tout est improvisé. Mais il a su  aussi écrire un scénario, faire jouer aux jeunes des rôles de composition, donnant ainsi à son œuvre une portée dramatique et artistique plus grande, associant intensément, par ses cadrages et son rythme, le spectateur à la vie de cette classe  Comme le film roumain de l’an dernier « Quatre mois, trois semaines, deux jours », son film restera un tableau impressionnant, plus révélateur de la vie en France en cette année 2008 que bien des documentaires.
Jacques Lefur

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