" Ma vie, nul ne la prend, c'est moi qui la donne "

Publié le par Garrigues et Sentiers

Cette affirmation, reprise en cœur au cours des célébrations, mérite qu'on s'y arrête quelque peu. Jésus a-t-il donné sa vie ou la lui a-t-on prise ? Une lecture attentive des derniers chapitres des évangiles semble confirmer la seconde possibilité.

Le changement de ton entre les récits sur la vie et l'activité de Jésus et ceux qui évoquent sa passion est saisissant. Prenons le chapitre 17 de Jean. Jésus parle avec autorité, à la première personne. Parce qu'il est sûr de sa relation avec le Père, il peut affirmer fortement sa présence, son rôle dans le monde : « Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils... qu'il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés » (v. 1-2), puis « J'ai manifesté ton nom » (v. 8), « Je », « Je »,« Je », les « Je »  se poursuivent tout au long de ce chapitre. Tout vient du Père, Jésus insiste sur cette vérité, en même temps il se place au premier plan. Et encore : « Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, ils y soient aussi avec moi" (v. 24), "Je leur ai révélé ton nom et le leur révélerai... » (v. 26).

Puis c'est Gethsémani. Jean l'évoque peu, ce sont les synoptiques qui insistent sur la déréliction qui assaille Jésus. « Père, disait-il, si tu le veux, éloigne de moi ce calice ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne » (Luc 22,42). Ce verset est charnière. Jésus affirme comme chez Jean que tout vient du Père, mais cette fois-ci il est passif. Texte difficile d'ailleurs : quelle est cette volonté du Père ? Que Jésus meure ? Impossible ! C'est plutôt qu'il soit fidèle à sa mission en ce moment des choix fatidiques. Comment ? Il nous faut le suivre pour le comprendre. Dernier acte positif, Jésus ne se dérobe pas : « Qui cherchez-vous ?... Jésus le Nazoréen - C'est moi... De nouveau Jésus leur demanda : qui cherchez-vous ?... Jésus le Nazoréen - Je vous ai dit que c'est moi » (Jean 18,4-8).

C'est alors qu'on voit Jésus devenir totalement passif, ballotté par les uns et les autres. Il a été livré aux hommes. Ce mot « livré »est repris à maintes reprises dans les quatre évangiles : rien que la répétition de ce terme montre clairement la situation de Jésus. Suivons son parcours. Se saisissant de Jésus, ils le conduisent chez Anne. Anne l'envoie alors, ligoté, à Caïphe. Jésus refuse de discuter avec ce dernier qui doit prendre, lui, ses responsabilités. Puis on l'emmène chez Pilate où il change quelques instants d'attitude. Pilate n'a pas de responsabilité dans cette lutte de Jésus contre les chefs juifs, il peut lui répondre, mais pour dire qu'ici il n'a rien à dire : « mon royaume n'est pas de ce monde » (Jean 18,36). Ici, Jésus n'a aucun pouvoir, il est aux mains des hommes (comme l'agneau qui sera son symbole). Tous les Je du chapitre 17 se référaient à la vie dans le Royaume, si ce dernier n'est pas reconnu, Jésus ne peut rien. Continuons le parcours. Pilate « prit » Jésus et « le fit » flageller. Puis c'est la séquence d'humiliations parmi la soldatesque, on peut l'imaginer ! Enfin « Je vous l'amène dehors » et « voici l'homme » (Jean 19,4-5). Le pouvoir de Pilate lui est donné « d'en haut », manière de dire que Dieu est au-dessus de tous les hommes, mais sur terre c'est un vrai pouvoir, même dévoyé puisqu'il amène à la condamnation du juste qui, lui, n'a pas de pouvoir d'en bas. Enfin Pilate « le leur livra pour être crucifié » (Jean 19,16). Les soldats « emmenèrent » celui qui n'est plus qu'un objet dans les mains des hommes. Il est incapable de se sauver : « Il en a sauvé d'autres, disaient-ils, qu'il se sauve lui-même » (Luc 23,35), jusqu'à la fin avec son cri de désespoir qui se réfère au psaume de lamentation 22 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Matthieu 27,46).

Alors ? Jésus donne-t-il sa vie ou la lui prend-on ? Les hommes la lui ont prise, il n'a rien fait pour les aider. C'est toute sa personne qu'il a donnée aux hommes, pour leur apporter le salut et l'amour du Père, comme il l'explique si bien dans le préambule à la Passion, au chapitre 17 de Jean. Les hommes ont alors refusé ce don. De celui qui leur ouvrait le Royaume ils ont fait leur objet pour le rejeter. Jésus, sa personne, était mis hors jeu, il ne lui restait plus que la passivité. Si nous sommes membres du Royaume, tout est possible. Le Royaume est à rechercher, c'est ce que font tous les hommes de bonne volonté, il n'est pas limité aux frontières de l'Église. Hors du Royaume, nos actions perdent leur légitimité, nous ne pouvons plus rien. Cela éclaire peut-être un peu notre place dans le monde, le sens du don que nous faisons de nos vies. Cela nous appelle surtout à purifier ce don, c'est probablement le sens de la phrase

« Si quelqu'un veut se mettre à ma suite, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive » (Matthieu 16,24).

Marc Durand
13 avril 2017

Publié dans Réflexions en chemin

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Albert Olivier 20/04/2017 09:20

Belle méditation riche d’harmoniques. Merci de redonner un peu de « spirituel » à notre blog.

La manière dont on affirme : « Jésus a livré sa vie », est ambiguë, évoquant presque une sorte de suicide sacrificiel. Alors qu’on vient la lui prendre. Certes, il est prêt à « donner » sa vie par fidélité, parce qu’il a tenu jusqu’au bout, sans fléchir (sauf, brièvement et humainement, au Jardin des Oliviers) sa proposition d’amour sans faille, absolu pour l’humanité. Pour cela, il n’hésitait pas à mettre en question et à bousculer les traditions et vérités officielles, qui enfermaient les hommes dans un carcan de préceptes morts. En faisant des déclarations et gestes «subversifs », il dérangeait les autorités aussi bien religieuses que politiques, et peut-être aussi une foule préférant ses rites et habitudes plus rassurantes au quotidien que l’aventure d'un Royaume, dont on ne percevait pas les frontières. Alors, ne pas s’étonner que ces autorités le lui aient fait payer, « cherchant — à plusieurs reprises — à le tuer » , comme en témoigne Luc (4,28-30). Ton interprétation, Marc, semble donc bien conforme aux Écritures.

Ce qui est vrai, c’est que, quand il tombe aux mains de ses adversaires Jésus ne se débat pas, il ne débat pas non plus (cf. son face à face muet avec Pilate). Ce n’est ni par arrogance, ni par provocation qu’il se tait, mais parce qu’il sait qu’il ne peut rien dire que Pilate, pas plus que les scribes et les anciens, puisse comprendre.
Albert Olivier

LECOQ 14/04/2017 15:40

Il faut effectivement lutter contre cette interprétation théologique qui préconise depuis des siècles, en raison en particulier d'une conception erronée du péché originel, que Jésus a offert sa vie en rançon de nos péchés à la demande de Dieu son Père. Je vous propose de lire l'article qui concerne cette question sur mon blog : www.bible-parole-et-paroles.com/2016/03/est-ce-en-rancon-que-jesus-a-donne-sa-vie.html

Brackman Hervé 14/04/2017 09:35

Exceptionnelle réflexion, je te remercie de nous l'avoir transmis car cela nous permet de relire le livre sacré et d'en méditer ce passage.