Y a-t-il une vie après « Des hommes et des dieux » ?

Publié le par G&S

Des-hommes-et-des-dieux--groupe-.jpgL'Esprit souffle où il veut. Et pourquoi pas à travers un film ? Sorti depuis trois mois, Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois, qui relate les derniers moments des moines de Tibéhirine, poursuit sa course à travers le monde. Plus de 3 millions de spectateurs l'ont vu en France, 50 pays étrangers l'ont acheté. Le film vient de recevoir une première récompense américaine, le prix de la critique new-yorkaise.

« C'est plus profond que le simple succès. Xavier Beauvois a fait de nous des témoins et des passeurs », dit l'un des acteurs. Toute l'équipe du film a le sentiment d'avoir vécu une aventure qui marque la vie, et qui se prolonge dans les rencontres avec le public, diffusant un esprit de fraternité et de paix dont le cinéma n'est pas coutumier.

« Si le tournage était exceptionnel par son intensité et son harmonie, les contacts avec le public ne le sont pas moins », dit Lambert Wilson. Comme il est le plus célèbre des acteurs du film, il est le plus habitué aux hommages populaires. « Mais là, il y a une tonalité nouvelle pour moi. Ce ne sont pas des compliments, mais des remerciements. Après des semaines, la ferveur et l'émotion restent intactes : c'est comme une action de grâce. Je n'ai jamais connu un effet pareil. L'autre nouveauté, pour moi, tient à l'aspect multi générationnel : les ados ou les personnes âgées s'y retrouvent, en parlent avec le même élan de sincérité. »

Tout en poursuivant ses activités, la tournée de La Fausse Suivante, qu'il a mise en scène, le tournage au Mexique du Marsupilami d'Alain Chabat, d'une tout autre fantaisie, l'acteur a fait une petite synthèse : « Il y a une curiosité pour l'événement : on est frappé par le destin de ces hommes. À un niveau plus profond, il y a la dimension de spiritualité, de pureté, d'altruisme. Mais je crois aussi que le film touche beaucoup par son rapport au temps, si éloigné de la frénésie moderne. On voit des hommes dans un temps juste, un temps très humain. »

Michael Lonsdale, inoubliable frère médecin, fait la même observation : « Ce qui nous change, c'est de sortir de la précipitation générale. Tout à coup, on a un lieu de repos, de prière, d'entente avec une autre civilisation. C'est une espèce d'oasis dans le monde du cinéma. Espérons que cela incitera les producteurs à en créer d'autres… »

Farid Larbi, qui joue le chef du GIA, file la métaphore : « Ce film nous rafraîchit, dit-il. Le mot pourrait paraître étrange pour évoquer ce qui fut tout de même une tragédie sanglante. » Mais Farid Larbi poursuit : « Il y a des films qui font rêver, d'autres qui vous réveillent. Celui-ci réveille en douceur. Ce n'est pas violent, pas choquant. Même dans l'affrontement, on peut se comprendre et s'estimer. Mon face-à-face avec Lambert Wilson la nuit de Noël reste pour moi une scène clé. Ces deux hommes qui se défient ont quelque chose en commun, la foi, le respect de l'autre. »

Le film fait entrer dans une durée intérieure propice aux relations vraies avec soi-même et avec les autres. « Je crois que c'est un film nécessaire, à notre époque de violence et d'absurde, dit Philippe Laudenbach, qui joue le frère Célestin. Tous les comédiens sont sensibles au silence inhabituel qui s'instaure à la fin des projections, que ce soit dans une salle de lycéens ou au ministère de la Culture. Michael Lonsdale trouve ce moment si précieux qu'il préfère intervenir avant la séance, et se taire ensuite avec les spectateurs. »

Xavier Maly, interprète du frère Michel, continue à cultiver ce silence : « Le film m'a appris à descendre en moi-même, vers le repos et la concentration. Depuis, tous les jours, je fais un temps mort, comme les enfants. Je n'ai pas changé brusquement, j'ai réalisé l'importance du retrait, de la méditation, alors que l'existence nous brusque sans cesse. Ça reste une énergie de fond pour ne pas être seulement dans le faire. »

Pour lui comme pour Farid Larbi, Des hommes et des dieux a été une chance professionnelle, consolidant leur carrière, mais surtout une expérience humaine rare. Xavier Maly a connu le succès à 25 ans avec Trois Hommes et un couffin, Farid Larbi a été remarqué dans Un prophète, mais, avec Xavier Beauvois, ils ont trouvé une adéquation heureuse entre leur métier et leurs convictions personnelles. Tous les deux ont des liens forts avec l'Algérie, Larbi par ses origines, Maly par ses amitiés, et pour eux, Des hommes et des dieux fait bouger les lignes en dépassant les complications, les peurs, les crispations politiques. « Beauvois a évité beaucoup de détails, pour atteindre des choses très simples, universelles par leur simplicité même », dit Farid Larbi.

Homme de théâtre, compagnon de Laurent Terzieff depuis les années 1960, Philippe Laudenbach a le même sentiment d'une cohésion absolue entre le cinéma et la vie. « Nous n'avons pas travaillé, nous avons vécu, dit-il. L'intégrité artistique de Xavier Beauvois a obtenu ce premier miracle de nous rendre crédibles. Pendant deux mois, nous avons formé une communauté avec le souci constant d'être et non pas de jouer, en restant le plus proche possible des moines de Tibéhirine. Nous n'étions ni dans la fiction ni dans le documentaire. Mais dans une relation qui fait progresser, humainement. Cela ne m'a pas changé, c'est plutôt comme une piqûre de rappel à l'essentiel très douce. »

Si l'aventure reste pour eux étonnamment vivante, c'est aussi à cause des liens qui se sont tissés avec les cisterciens. « J'ai aimé rencontrer les moines, dit Lambert Wilson. Ils m'ont clarifié, parce que ce sont des hommes centrés. Depuis, nous correspondons par mails, et cela compte beaucoup pour moi. » Michael Lonsdale, lui, s'est fait un ami de frère Luc : « Il reste pour moi un exemple. Un modèle de vie, de don de soi. »

Joint sur son téléphone portable, Loïc Pichon, qui interprète le frère Jean-Pierre, se trouvait récemment au monastère Notre-Dame de l'Atlas, au Maroc : il était venu rendre visite au véritable frère Jean-Pierre, dernier survivant des moines de Tibéhirine, après le Festival de Marrakech. « Nous avions correspondu, et je souhaitais beaucoup le rencontrer, dit le comédien. Nous avons parlé de cet engagement au service de la population qui est ce qui m'a le plus marqué. Au Maroc, ils poursuivent ce rapport amical avec les gens, ce service plein d'humanité. »

Loïc Pichon n'avait jamais séjourné dans un monastère avant le film. De retour en France, il partira en tournée avec La Peste, de Camus. Ce n'est pas sans résonances. « Cet humanisme me travaille… », constate-t-il. De son côté, Jacques Herlin, interprète de frère Amédée, a retrouvé la scène et joue actuellement Des souris et des hommes au Petit théâtre Saint Martin, à Paris.

« Ce qui est réjouissant, c'est que ça nous dépasse, dit Caroline Champetier. Le sujet nous a dépassés pour nous imposer une cohésion et une harmonie rares, le succès nous dépasse aussi.» Directrice de la photo, et seule femme de l'équipe, c'est elle qui signe cette image limpide, faite d'attention pure. «Il arrive qu'un film nous porte à un autre niveau de connaissance et de pratique. Des hommes et des dieux est de ceux-là. »

Ce qu'il change profondément dans les cœurs est le secret de chacun. Mais pour Michael Lonsdale, « ce film est un trésor, parce qu'il n'y a pas de générosité vaine. Chaque fois qu'on donne vraiment, un compte est ouvert dans le Ciel. »

Marie-Noëlle Tranchant
in lefigaro.fr
Crédits photo : Marie-JulieMaille/WhyNotProductions

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Pierre Locher 16/01/2011 20:58



 


Je suis globalement d'accord avec les commentaires de Francine BOUICHOU-ORSINI et Albert OLIVIER, mais je souhaite y apporter quelque compléments , éventuellement
des divergences d'appréciation ( toujours plus intéressantes que les unanimités).

Sur la pensée de Marcel GAUCHET et sa fameuse phrase, il nous faut considérer que Marcel GAUCHET parle en agnostique, avec le même angle de vue qu'un sociologue des religions, en tous les cas de
l'extérieur du "phénomène croire" (je n'ai pas trouvé d'autre terme ). De plus , il joue sur différents sens du mot "religion" , soit manifestation cultuelle d'un ensemble de croyants, soit
connivence avec le sacré (par exemple dans le paganisme). Si l'on veut traduire la phrase : "Le christianisme est la religion de la sortie de la religion", pour quelqu'un qui se pense de
l'intérieur du "croire" , je suis tenté de dire :"la révélation chrétienne est l'accomplissement de la sortie du sacré commencée avec la révélation judaïque".

Le couple religion/foi n'est pas très éloigné du couple sacré/saint, le second terme procédant du premier, mais devant toujours se dégager de son emprise. Je ne vais pas résumer en quelques
phrase tout le travail de René GIRARD, en particulier sur "La violence et le sacré" (j'en suis bien incapable), mais un théologien renommé Claude GEFFRÉ le rejoint quand il écrit :


"Le message judéo-chrétien rejoint en tout être humain l'aspiration à se libérer de la violence du sacré".


On a souvent dit que l'homme était un animal religieux : oui, au sens où, perpétuellement, il veut fabriquer du sacré, il veut sacrifier (= faire sacré), c'est un
fabricant d'idoles, et pour quoi faire ? pour s'amadouer, dans une vision de troc, les dieux du moment, qu'ils s'appellent Baal ou Ashéra au temps des prophètes, Nation, Classe ou Race au 20°
siècle, Vitesse, Croissance ou Nature au 21° siècle et, par cet échange marchand, se protéger de la peur. Et à tous ces dieux, on sacrifie beaucoup, y compris des hommes, les sacrifices humains
ne sont pas terminés, loin de là. On a même sacrifié au nom du Dieu de Jésus-Christ ! qu'est-ce que l'inquisition sinon une offrande sacrificielle ? Si l'on n'y prend pas garde, le paganisme est
toujours de retour et il y aurait beaucoup à dire sur l'utilisation de ce mot de sacrifice dans le vocabulaire chrétien.

Un point de divergence avec Albert OLIVIER,, c'est sa conviction que :"La réforme des
institutions est fondamentaleet urgente: organisation, conception des
“ministères” comme services, etc. Elleest indispensable, sans être
nécessairement préalable.. 
Je m'en suis déjà expliqué sur ce blog, mais je ne crois pas la réforme institutionnelle urgente, ni prioritaire, peut-être parce que je fréquente peu l'institution (je suis néanmoins un auditeur
fidèle d'un institut de théologie), mais pour d'autres raisons qui me paraissent plus essentielles. Je relisais récemment un petit livre paru il y a plus de 40 ans - mais après le concile Vatican
II - dans lequel un évêque anglais résumait, non sans une certaine odeur de souffre et un peu de provocation, le dogme chrétien  :


"Il existe au ciel un être appelé Dieu qui a fabriqué le monde comme un potier fabrique un pot.
Il a créé Adam et Ève , le premier homme et la première femme qui aient vécu sur cette planète.
Adam et Ève ont péché , et depuis, nous n'avons jamais cessé d'en subir les conséquences.
Mais, pour arranger les chose, Dieu a envoyé son Fils du ciel sur la terre.
Jésus n'avait pas de père humain, mais c'est Dieu qui a joué le rôle de l'homme.
En tant qu'Homme-Dieu, Jésus aurait pu faire tout ce qu'il lui plaisait, et cela lui arrivait quelquefois.
Quand il est mort , son corps disparut dans une nuée et fut reconstitué de manière à pouvoir passer à  travers des portes closes.
Après cela, Jésus est remonté aux Cieux où nous irons après notre mort, à moins, bien sûr, que nous ne soyons méchants, auquel cas nous irons en enfer.
A la fin du monde, on verra le Christ revenant sur les nuées pour mettre un point final à toutes choses.
Ce que je ne crois pas, John A.T. Robinson, 1967.



C'est, bien entendu, un peu caricatural, mais sommes nous bien sûrs d'être complétement sortis de ce catéchisme de notre enfance ? le Christ qui "répare" la faute d'Adam ? le salut comme porte
d'entrée vers l'au-delà ? La souffrance du Christ qui nous sauve ? La résurrection, description du futur ? Et autres bêtises théologiques du même tonneau, j'en passe...



John A.T. Robinson, comme d'autres et dès le concile terminé, nous disait qu'il nous faudrait trouver un nouveau langage à notre théologie et sans doute inventer une théologie de notre temps,
c'est-à-dire : comment parlons-nous de Dieu au 21° siècle. Il ne s'agit pas "d'adapter" la révélation chrétienne  au monde d'aujourd'hui, mais il s'agit de parler du salut dans un langage
que les hommes d'aujourd'hui soient capables d'entendre. Chaque époque exprimait cette révélation dans sa culture propre, à nous de la réinventer, de la recréer avec la culture d'aujourd'hui,
c'est cela être fidèle à la tradition au meilleur sens du mot.

"Qui dites-vous que je suis ?" demandait Jésus à ses disciples .
Qui est pour nous ce Jésus de Nazareth ? prophète ? surhomme ? inventeur d'une nouvelle religion ? Qui est le Dieu de Jésus-Christ pour nous ? C'est une seule et même question à laquelle
il nous faudrait au moins essayer de répondre avant de vouloir réformer l'institution .


 


Je termine en faisant référence à un livre paru récemment, il est de ...Joseph MOINGT : « Croire quand même , Libres entretiens sur le présent et
l'avenir du catholicisme ». Je ne l'ai pas encore lu, mais quelques extraits sont parus dans le quotidien La Croix :


 


« Un juste rapport à la Tradition exige de ne pas confondre foi et religion. La religion est essentiellement conformiste, plus préoccupée de piété et de
morale, plus orientée vers le sacré que vers l'humain, et en fin de compte plus soucieuse des fins éternelles de l'homme et insuffisamment de ses fins temporelles et terrestres. La foi chrétienne
est d'une tout autre nature : elle est d'abord appel à la liberté, à s'affranchir de l'opinion publique , des mœurs et coutumes de la société et du temps où on vit, des traditions familiales
souvent, et ce en fidélité à une tradition qui marque la continuité de la référence de la foi à son origine historique, à l'événement et à l'enseignement du Christ et des apôtres. Cette foi,
contrairement à la religion, se situe clairement du coté de l'humain en ne cessant d'inventer de nouvelles manières de servir l'homme et tout homme [...] »


Pierre Locher( Puy-de-Dôme)










Francine Bouichou-Orsini 12/01/2011 15:33



Comme le demande Albert, Olivier, on peut revenir sur la fameuse phrase de Marcel Gauchet, à propos du Christianisme : « La
religion de la sortie de la religion » Personnellement, je la trouve bien venue : concernant une époque récente et passée, mais aussi concernant aujourd’hui, marqué par un
certain retour du religieux (par exemple dans le diocèse d’Avignon, une tendance au piétisme, à l’autorité cléricale).


Pour Marcel Gauchet, agnostique, le christianisme, loin de se réduire à un ensemble de rites et de manifestations sacrées, a ouvert aux hommes
une nouvelle voie de sagesse, orientée vers des valeurs à portée universelle. Ce point de vue a été également défendu par un autre agnostique, Régis Debray, dans son ouvrage sur la
fraternité.


C’est ainsi que C. Théobald (théologien jésuite) distingue deux sortes de foi :


- d’une part, la foi christique en Dieu,


- d’autre part, la foi anthropologique en l’humanité, en son imprescriptible dignité. Cette foi nous invite à un dialogue et à un
partage avec d’autres qui n’appartiennent pas à notre propre tradition, mais « qui savent donner aux générations de demain des raisons de vivre et de croire » (Gaudium et spes,
n 31).


Cette double reconnaissance devrait donc pousser le chrétien à s’engager à ces différents niveaux, dans un libre partage, en vue de déceler et
de soutenir les attentes de l’autre, le frère : humaniste agnostique, ou chrétien, ou musulman, ou bouddhiste...


Par ailleurs, l’Église catholique se présente sous deux niveaux distincts de réalité :


- Le peuple de Dieu, constitué par l’ensemble des chrétiens
(clercs et laïcs, déclarés ou pas, mais vivant effectivement de l’Esprit du Christ), en marche sur les divers chemins de sainteté. Ce peuple représente, dès maintenant, l’amorce du
Royaume, de la Jérusalem céleste.


- L’Église, en tant qu’institution exprime une instance de régulation. Cet organisme exerce une fonction utile et nécessaire, sans pour autant disposer d’un pouvoir absolu ou d’une propriété exclusive de la Vérité. C’est un
moyen de fonctionnement et non une fin en soi.


C’est, pourquoi je m’associe pleinement à cette exigence de grande vigilance, prônée par A. Olivier et à son souci permanent de réforme. Il
s’agit simplement d’une précaution de bon sens, valable pour toute institution, notamment lorsqu’elles atteignent un degré élevé de complexité et de volume, afin d’éviter leur sclérose et leur
enfermement.


Et c’est aussi pourquoi je crois également très utile que les laïcs, fortement insérés dans une société en mutations, participent pleinement au
fonctionnement de l’instance de régulation.


Francine Bouichou-Orsini



Albert Olivier 11/01/2011 11:19



2ème Partie des remarques


7° Il est bon de redire que Jésus appelait à la sainteté et non au sacré. J’ignore quels gauchissements les apôtres ont pu
donner au message de Jésus dans les décennies qui ont suivi sa mort, il faudrait disposer des comptes-rendus de séances au Cénacle. Mais après eux, l’histoire a pesé beaucoup plus
lourd : message évangélique coulé dans la pensée hellénique par certains pères de l’Église au dépens de la source hébraïque, dont Jésus respectait la “Loi” et l’Esprit” ; ensuite ce fut
l’organisation même de l’Église coulée dans le carcan impérial romain, qui, en outre, devint son bras armé ; puis la querelle du sacerdoce et de l’Empire au Moyen-Age, etc. Une partie des
déviances actuelles sont les fruits de cette histoire et devraient être traitées comme tels. Le pire, peut-être, s’est passé au XIXe siècle quand, se sentant “encerclée” par ceux
qu’elle considérait comme ses “ennemis” (philosophes héritiers des Lumières, “hérétiques”, révolutionnaires, monde moderne, etc.), l’Église romaine s’est barricadée frileusement et s’est montrée
d’autant plus autoritaire et “refermée” que son pouvoir sur “les âmes à sauver” lui échappait.


8° Totalement d’accord avec la référence au P. Joseph Moingt. Rappelons, en passant, que les théologiens les plus hardis et les plus courageux
au moins chez les catholiques, sont actuellement ceux qui ont dépassé les 70 et même les 80 ans. Sans doute sont-ils restés ouverts à l’immense espérance offerte par le concile de Vatican II,
alors que beaucoup de jeunes prêtres, plus ou moins formatés dans certains séminaires, “repris en main” et plus sensibles aux dévotions, préfèrent les certitudes plus confortables à une ouverture
au monde, qu’il faut reconnaître périlleuse quoique indispensable.


9° Si on pouvait m’expliquer ce que signifie vraiment la fameuse phrase de Marcel Gauchet, sans cesse rapportée : le christianisme est
«la religion de la sortie de la religion » … car je la trouve ambiguë dans la mesure où elle semble court-circuiter le phénomène "Église”. On peut en penser ce qu'on
veut : elle existe et il faut faire avec, en prenant soin que ses déclarations et actions fassent le moins écran possible entre le chrétien —ou tout simplement les hommes— et Dieu, d'où mon
obsession de sa "réforme".


10° J’aime bien l’opposition entre les “fous de Dieu” plaçant leur vie dans les mains de Dieu, et ceux qui se
substituent à Dieu, en prétendant être son bras , comme s’ils manquaient de confiance en Lui, préférant établir leur propre pouvoir sous couvert de la “volonté de Dieu”.


                                                                                 
Albert Olivier



Albert Olivier 11/01/2011 11:18



1ère Partie de remarques sur les Commentaires de Pierre
Lorcher et de Francine Bouichou, que je lis toujours avec grand intérêt et avec lesquels je suis largement d’accord :


1° Le plus important porte sur l’opposition entre “foi et religion”. Nous en serons tous d’accord, c’est un
distinguo indispensable, essentiel même, pour dégager l’Évangile de sa gangue historique et sociologique. Mais il n’est pas nouveau. Dans les années 50 : crise
de l’Action catholique, crise des prêtres ouvriers, Pie XII autoritaire, etc., on en débattait avec une vigueur qu’on ne rencontre plus beaucoup aujourd’hui, sinon dans d’éventuels excès de
Golias.


2° Le succès du film “Des hommes et des dieux” vient, entre autres, de ce qu’il nous montre des hommes, de simples hommes, totalement
hommes, avec leurs peurs, leurs hésitations, leurs grandeurs et … leur foi, et non des figures sulpiciennes. Plus que des “religieux”, ils sont des “fidèles” (- à leurs engagements, à leurs amis,
à un choix de vie christique qu’ils ont fait en toute liberté). Un des thèmes du film, c’est l’amour du prochain tous azimuts. La preuve qu’ils ne sont pas des
“institutionnels”, c’est leurs relations hors clôture avec le milieu extérieur : de pauvres paysans musulmans.


3° Le “terrorisme” paraît très présent dans le film : non seulement par les incursions des moudjahidines, mais par
celles de l’armée, guère plus rassurantes. C’est l’insécurité qui est “terrorisante”, la peur rampante plus que tel groupe. Elle peut devenir dégradante ; elle n’est pas absente, ici, mais
sublimée.


4° Quand ont parle de “musulmans modérés”, il faut entendre leur “modération” dans leurs comportements et non de leur
foi (celle-ci peut être tiède ou forte comme chez nous). Mais on peut avoir une foi profonde, active et rester tolérant et pacifique, donc “modérés” (Cf. nos modèles depuis Érasme ou Thomas More
jusqu’à à l’abbé Pierre ou sœur Emmanuelle). Inversement, on peut agiter violemment le prétexte religieux sans avoir de foi solide et éclairée. Pensons à des conflits
contemporains de l’Irlande au Soudan, conflits politiques, économiques ou ethniques plus qu’opposition uniquement religieuse.


5° Méfiant à l’égard des rites, qui peuvent avoir des relents “magiques”, j’aimerais vivre davantage une foi “en esprit et en vérité”.
Reste que la foi n’est pas seulement un engagement individuel (au risque de devenir individualiste). Elle se vit en communion, et celle-ci suppose des
signes.  Ce n’est pas pareil si vous dites à votre femme : “je t’aime”, et si, en même temps, vous lui offrez un bouquet. Il est vrai que les signes ne
devraient pas être sacralisés ; ils risquent de devenir des idoles. Mais ils peuvent être adaptés au cours du temps pour en garder sens (ce serait ça une “Tradition” vivante). Bien des choses
nous choquent, effectivement, dans les apparats et les oripeaux de certaines Églises (déjà la tiare et la seda gestatoria ont été abandonnées par les papes).


6° Il paraît important et urgent de réformer les Églises, qui sont —malgré tout— vecteurs de la Parole, même si toutes ne
l’ont pas fait toujours de façon digne. La réforme des institutions est fondamentale et urgente : organisation, conception des “ministères” comme services, etc.
Elle est indispensable, sans être nécessairement préalable, si l'on veut avancer vers un christianisme plus "évangélique", si on veut que l'œcuménisme ne reste
pas une entreprise de simple politesse, si on veut annoncer l'Évangile au monde moderne. En revanche, il ne semble pas opportun d’en “inventer” une nouvelle, quand le Seigneur nous a dit d’être
“Un”. En outre, constituée d’hommes (pécheurs ?), la nouvelle retomberait sans doute vite dans d’autres travers …


Malgré tous les défauts possibles, je crois à la nécessité d’une “Église”, Néanmoins, elle devrait être moins “administrative”, plus simple
dans sa présentation, plus “conviviale”, plus “universelle”, … plus mystique. On a oublié que le repas eucharistique était un repas et les “épiscopes” des apôtres (lesquels fonctionnaient en
collège) et non les monarques que dénonçait l’article 28 de la Confession d’Augsbourg, (1530). L’unique Église ne pourra exister qu’en avant de l’éparpillement actuel, non au bénéfice
d’une seule d’entre elles ; sa réalisation nécessiterait une tabula rasa générale, qu’aucune chapelle n’est prête à accepter, au nom de la défense du “trésor” de sa
foi..


                                                                           
Albert Olivier



Pierre Locher 06/01/2011 23:43



A propos de "foi et religion" et tiré d'un petit livre de Jacques ROLLET sur "Religion et politique" :


"Le christianisme a aboli le sacré et l'a remplacé par la sainteté. Le passage du sacré à la sainteté connote le passage de la religion à la foi : dans le premier cas (la religion) ,l'homme
cherche à s'approprier le sacré ; dans le second cas (la foi), il accueille une gratuité qui ne vient pas de lui, qu'il ne crée pas."


J'ajouterai simplement que le judaïsme avait bien commencé le travail en particulier grace aux prophètes d'Israël .


 


 


 



Pierre Locher 06/01/2011 10:15



Pardon de rajouter encore un commentaire, mais une lecture faite hier sonne harmonieusemnt avec le "chemin" mentionné par Francine BOUICHOU-ORSINI :


"On t'a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur demande de toi : rien d'autre que faire ce qui est juste, aimer agir avec  generosité et veiller à marcher humblement avec ton Dieu". Michée 6,8


 


Une image me revient, celle de la fin du film  : la marche des moines dans la neige.



G&S 06/01/2011 10:48



Cher Pierre, ne demandez surtout pas pardon de participer aux commentaires de G&S !
Vos commentaires, tous les commentaires, sont une preuve de l'intérêt de nos lecteurs pour ce que nous leur proposons et nous encouragent à continuer !
Merci à vous, donc !
Le Blogmestre



Francine Bouichou-Orsini 05/01/2011 13:23



Puisque le débat s’engage avec bonheur sur la distinction  foi et religion, je l’alimente en y apportant quelques éléments de définition (tirées de
bons manuels de référence) et aussi d’une remarque écrite dans un article de même numéro de G & S (« Chaque âge a sa grâce »).


La religion établit un lien entre l’homme et le sacré, sous les différentes manifestations du sacré ; ainsi, la religion génère et transmet des croyances,
convictions fondée sur des connaissances tenues pour vraies ou probables. La foi « est tout autre chose qu’une simple conviction. Elle est un acte essentiellement personnel qui
engage, s’il est bien compris, le fond de l’être » (H. de Lubac, la foi chrétienne, Ed. Aubier).


Dans l’article signalé plus haut, Jacques Gauthier avance deux images pour traduire la vie spirituelle : le chemin,  la source.


- En effet, la foi n’est jamais acquise, une fois pour toutes, et son autre face exprime le doute. Loin de se ramener à une attitude statique, c’est une invitation à
s’avancer sur un chemin, plus ou moins imprévu, à poursuivre avec ses propres attentes, dans une volonté de confiance, renouvelable constamment. La foi des grands mystiques illustre la pluralité
des chemins : les deux Thérèse (Avila, Lisieux), Jean de la Croix, François d’Assise, Catherine de Sienne…


- La source, nous la trouvons : à l’origine, en chemin et au terme. Dieu s’invite et se dévoile gratuitement, le long de cette marche en cours d’humanisation et de divinisation. Là aussi, la
source se renouvelle ; car l’Esprit promis par Jésus répond aujourd’hui, à partir des données environnantes, à nos attentes actuelles et Il poursuit ainsi la continuation de l’Incarnation.


Aujourd’hui, dans un monde en pleine mutation, seule une démarche de foi,  authentique et courageuse, permet d’accéder à de nouveaux éléments susceptibles de donner un sens aux
questions contemporaines. La Source, toujours présente, en est une garantie, à la fois d’ordre, intime et universel. Loin de nous enfermer dans le repli sur soi, elle permet de découvrir de
nouveaux accords avec notre être profond et les autres dans leur diversité.


Francine Bouichou-Orsini



Karim 03/01/2011 19:37



A ce sujet il est instructif de se souvenir de la "triade religieuse" qui revient sans cesse sur les lèvres du Christ.


- Les scribes, que j'appelle les "scriptomanes" : n'est bon que ce qui est écrit. Voilà pourquoi il est si important de se rappeler que le Christ n'a rien laissé
d'écrit.


- les Anciens : seul ce qui est ancien est bon.


- les Chefs des prêtres : l'autorité morale exercée au nom de Dieu.


- on peut ajouter les légistes : n'est bon que ce qui est légal.


Il est à souligner que dans les paroles du Nazaréen cette triade (voire quadrilogie) est toujours associée à... la mort.



Pierre Locher 02/01/2011 15:31



 


Tibhirine et les fous de Dieu.


Je suis globalement en accord avec ce qu'exprime Francine Bouichou-Orsini et sa réflexion me conduit à voir le film de
Xavier BEAUVOIS sous un autre angle. « Une rencontre avec de vrais hommes, sans les oripeaux de la religion », cette phrase un peu abrupte pose une drôle de question : quel rapport ces
hommes de foi, qualifiés de « vrais hommes », ont-ils avec la religion ?


On a beaucoup parlé de ces moines, de leur vie, de leur sacrifice (attention aux identifications rapides ...), de leur témoignage, mais je n'ai pas lu beaucoup de
commentaires (je n'ai pas tout lu...) sur ceux qui sont le plus souvent absents de l'image, mais terriblement présents par la peur qu'ils instillent en permanence, je veux parler de ceux que l'on
nomme les terroristes, le GIA, les extrémistes, les fondamentalistes, les islamistes, peu importe le mot, bref les auteurs du mal qui survient dans ce monastère et ce village algérien.


On a souvent parlé à leur propos - en dehors du film - de « fous d'Allah » ou de fous de Dieu, terme terriblement ambiguë puisqu'il a été aussi utilisé
pour qualifier certains mystiques – au bon sens du mot – chrétiens. On s'est empressé de dire que le fanatisme (de fanum = le temple) religieux n'avait rien à voir avec la religion des
musulmans « modérés » (qu'est-ce qu'une foi modérée ? j'avoue mon étonnement devant cette expression…). Mais ne faut-il pas poser ou reposer la question de la religion et de son rapport
à la foi ? Ne faut-il pas se demander si toute religion n'est pas portée au fanatisme dès qu'elle confond son temple - ou sa doctrine - avec Dieu , en un mot dès qu'elle abandonne la foi pour le
temple ? « Fous de Dieu », les fondamentalistes ? (de toutes religions, je m'empresse de préciser) ? Ou hystériques du temple ? shootés aux textes sacrés ? ivres de religion ?


Les prophètes d'Israël mettaient déjà leurs contemporains en garde contre cette confusion entre le religieux et la foi dans le Dieu unique : « Je déteste, je
méprise vos pèlerinages, […] dans vos offrandes, rien qui me plaise, […] éloigne de moi le brouhaha de tes cantiques... », fait dire à Dieu le prophète Amos : Isaïe, Osée ou Michée diront la
même chose.


Jésus de Nazareth, héritier de la tradition prophétique, a souvent renvoyé les scribes et pharisiens (spécialistes des écritures saintes) à leurs chères études en
leur précisant qu'il n'y avait que deux commandements et qu'ils n'en faisaient qu'un : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes tes forces... » et « tu aimeras ton prochain
comme toi-même » . Aucune prescription cultuelle, ni religieuse, ni morale.


Pourquoi les apôtres ont-ils si peu compris le message de leur maitre ? parce qu'ils étaient enfermés dans leur croyance religieuse ( « pourquoi avez-vous
peur, hommes de peu de foi ? »).


Et qui sera à l'origine de la condamnation à mort de Jésus ? Les chefs religieux de son temps, les Saducéens, les gardiens du temple, au sens propre comme au sens
figuré.


Et, faut-il le répéter, Jésus n'a jamais cherché à fonder une nouvelle religion, il a juste essayé de nous révéler qui était celui qu'il appelait son Père, qui
était celui en qui il avait mis toute sa foi .


 


Pour reprendre le théologien Joseph MOINGT cité par Francine Bouichou-Orsini
: «  "La religion, ce sont des obligations et des traditions religieuses, avec lesquelles on croit qu'on a accès à Dieu ou qu'on contente Dieu.
C'est avec une telle conception religieuse que Jésus a rompu[...] On en a toujours besoin, mais l'essentiel n'est pas là. [...] La foi refuse les garanties, alors que la religion en donne. Cette
dernière attire même le croyant en lui garantissant le salut." Les choses sont claires pour Joseph MOINGT, il nous faut sans cesse reprendre la distinction entre foi et religion. Un
agnostique comme Marcel GAUCHER a bien vu et montré que le christianisme était la « religion de la sortie de la religion », selon son expression. Pourquoi sommes-nous dans l'incapacité
de le voir ?


Pour en revenir à Tibhirine, les vrais « fous de Dieu » , ceux qui ont foi en l'amour fou de Dieu pour les hommes et en témoignent, n'ont-ils pas été les victimes innocentes des
fanatiques du temple (pléonasme ?) et des drogués de la religion ?


 


Foi et religion : peut-être un sujet de « disputation » pour GS ?



Francine Bouichou-Orsini 30/12/2010 13:05



Quelques lignes sous forme de méditation sur Tibéhirine. Oui, l’événement est suffisamment rare et significatif pour qu’on revienne sur
lui.


Ce film a marqué durablement les acteurs, comme ils l’ont exprimé, dans des déclarations, immédiates ou encore différées. En cela ils ont été
rejoints par des spectateurs, très différents et très nombreux. Pourtant, ce succès exceptionnel ne peut être assimilé à un phénomène de contagion populaire, commun à certains effets
spectaculaires. A l’opposé, les réactions recueillies dénotent une expérience de silence intérieur, de rencontre avec soi-même et avec les autres… À midi, sur France Culture, un
spécialiste du cinéma évoquait, à propos des moines : « une rencontre avec des vrais hommes, sans les oripeaux de la religion ».


Pour moi, chrétienne, et sans doute aussi pour des amis de G & S, cette dernière remarque me paraît chargée d’une signification très
actuelle. Aujourd’hui, les disciples du Christ peuvent opportunément trouver là sujet à méditer. Il convient de se rappeler (notamment dans le diocèse d’Avignon), que la religion est le fruit
d’une construction humaine, utile sans doute, mais transitoire, et sujette à évolution. Ce qui demeure premier et fondamental c’est que chaque homme (chrétien déclaré ou pas), réalise le germe
personnel dont il est porteur, d’une humanité unique, image particulière et potentielle de Dieu. Cette humanité intime dont parlait Augustin qui, au terme d’un certain cheminement, nous établit
dans l’accord avec nous-même et avec les autres.


Aujourd’hui, les hommes (les plus jeunes notamment) se méfient des institutions; lesquelles peuvent exercer un pouvoir d’autant plus
contraignant que l’institution se déclare chargée de transmettre une vérité, voire LA Vérité. Je pense notamment à la campagne d’évangélisation engagée dans le diocèse d’Avignon (ailleurs aussi
sans doute) : « L’Évangile pour les Nuls »…


Mais, aujourd’hui aussi, et parallèlement, naissent, nombreuses, des initiatives communes à de petits groupes de chrétiens laïcs tournés vers
un retour à la source évangélique, à la recherche libre des signes de l’Esprit. Soutenus par des évêques à l’esprit ouvert (tel Mgr Rouet), des théologiens appartenant à ce même courant (tel J.
Moingt), nous assistons à un renouveau possible du christianisme, au sein d’un monde qui, lui aussi, change fortement. Cela me paraît réjouissant et encore plus conforme à l’Évangile, plutôt que
de s’attacher, désespérément et toujours, à une écorce institutionnelle, notamment lorsque devenue périmée (cf la parabole de la graine qui doit mourir pour que vive la plante en attente).


Oui, c’est conforme à l’Évangile, car Jésus-Christ n’a laissé pour testament aucune organisation ou formulation de loi pratique de vie (cf. le
Coran). Une priorité reconnue fondamentale peut servir de guide de vie : l’amour, en vue de réaliser ce germe divin intérieur à notre personne. Chemin parfois difficile, mais nous ne sommes pas
seuls ; précédés et accompagnés le long du chemin par l’Autre et par les autres.


Francine Bouichou-Orsini