Un Pape qui agit « sur son propre cœur »

Publié le par G&S

La renonciation de Benoît XVI constitue un événement médiatique mondial. Dans tout autre organisation que l’Église catholique, le départ, à 86 ans, du dirigeant d’une très grande organisation apparaîtrait comme un phénomène banal, voire peut-être un peu tardif, compte tenu des très fortes exigences de la charge. Or, dans une Église qui demande aux évêques de présenter leur démission à 75 ans, Joseph Ratzinger a été élu évêque de Rome, et en cela Pape, dans sa 78e année !

Par cet acte sans précédent depuis des siècles, ce Pape qu’on a jugé parfois hâtivement très conservateur, aura contribué à désacraliser la figure de la papauté. Jusqu’à lui, et quel que soit leur état de santé, les derniers papes avaient refusé toute perspective de quitter leur fonction car, selon un propos de Jean-Paul II, « il appartenait à Dieu de mettre un terme à ses fonctions ». Le vaticaniste Marco Politi commente ainsi cette décision : « Au fond, Benoît XVI a fait exactement le contraire de Jean-Paul II, qui avait étalé sa souffrance devant les télés du monde entier et avait voulu résister jusqu’au bout de ses forces. Impressionné par l’exemple de son prédécesseur, il s’était juré de ne jamais donner un spectacle analogue » 1. En effet, focaliser l’attention chrétienne sur le courage d’un Pape luttant contre la maladie et la vieillesse, lot commun de la plupart des êtres humains, est peut-être une salutaire invitation à réévaluer notre système de valeur, mais c’est aussi le risque de justifier la crispation des responsables sur les institutions qu’ils dirigent.

Les Papes se définissent comme « les serviteurs des serviteurs de Dieu ». C’est pourquoi, a déclaré Benoît XVI, ils doivent « examiner en conscience » s’ils peuvent continuer à exercer normalement cette mission de service. En effet, continue-t-il, « dans le monde d'aujourd'hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de Saint-Pierre et annoncer l'Évangile, la vigueur du corps et de l'esprit est aussi nécessaire ».

Le philosophe et académicien Jean-Luc Marion commente ainsi ces propos : « Je trouve que c’est très bien joué de la part de Benoît XVI. D’abord c’est une bonne leçon pour les hommes politiques de voir un gouvernant qui ne s’accroche pas au pouvoir – preuve que ce n’était pas ce qui l’intéressait. Ensuite, il doit être assez fatigué et ne veut pas reproduire ce qu’avait choisi de faire Jean-Paul II, qui voulait utiliser sa propre maladie comme moyen d’évangélisation » 2.

Depuis la longue agonie de Pie XII, la fin de vie des Papes est devenue un phénomène médiatique mondial dont l’impact émotionnel peut conduire à occulter le cœur du message évangélique. Il est aussi vain de s’abandonner sans retenue aux émotions médiatiques que de s’enfermer dans un repli critique ou amer face à ce culte de la personnalité des Papes qui conduit d’ailleurs de plus en plus à les canoniser après leur mort. Dans la première audience publique qui a suivi l’annonce de son départ, Benoît XVI livre peut être le ressort profond de son geste lorsqu’il a dénoncé l’incohérence de ceux qui se disent prêts à « déchirer leurs propres vêtements, face à des scandales et des injustices, naturellement perpétrés par d'autres » mais ne sont pas « prêts à agir sur leur propre cœur, sur leur conscience et sur leurs intentions » 3.

Bernard Ginisty

1 – Site du Nouvel Observateur du 11 février 2013
2) – Idem
3) – Audience publique du 12 février 2013

Publié dans Signes des temps

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