SOS pour l’Église

Publié le par G&S

Lettre personnelle au Pape Benoît XVI

Cette lettre a été envoyée au Pape il y a maintenant presque 3 ans.
Mais nous pensons, à G&S, qu’on peut se demander ce qui a changé depuis.
Plusieurs groupes, en France, ont pris récemment d'autres initiatives
que nous avons relayées avec plus ou moins de succès.

Que vous inspire, amis Internautes, ce qui est dit ci-dessous ?

 

Très Saint Père,

J’ose m’adresser directement à vous, car mon cœur saigne de voir l’abîme dans lequel notre Église est en train de sombrer. Vous voudrez bien excuser ma franchise toute filiale, dictée à la fois par « la liberté des enfants de Dieu » à laquelle nous invite saint Paul, et par mon amour passionné pour l’Église. Vous voudrez bien aussi excuser le ton alarmiste de cette lettre, car je crois qu’« il est moins cinq » et que la situation ne saurait attendre davantage.

Permettez-moi tout d’abord de me présenter. Jésuite égypto-libanais de rite melkite, j’aurai bientôt mes 76 ans. Je suis depuis trois ans recteur du Collège des jésuites au Caire, après avoir assumé les charges suivantes : supérieur des jésuites à Alexandrie, supérieur régional des jésuites d’Égypte, professeur de théologie au Caire, directeur de Caritas-Égypte et vice-président de Caritas Internationalis pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Je connais très bien la hiérarchie catholique d’Égypte pour avoir participé pendant plusieurs années à ses réunions, en tant que Président des Supérieurs religieux d’Instituts en Égypte. J’ai des relations très personnelles avec chacun d’eux, dont certains sont mes anciens élèves. Par ailleurs, je connais personnellement le Pape Chenouda III, que j’avais l’habitude de voir assez régulièrement.

Quant à la hiérarchie catholique d’Europe, j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois personnellement tel ou tel de ses membres, dont le Cardinal Koenig, le Cardinal Schönborn, le Cardinal Martini, le Cardinal Daneels, l’Archevêque Kothgasser, les évêques diocésains Kapellari et Küng, les autres évêques autrichiens, ainsi que des évêques d’autres pays européens. Ces rencontres ont lieu lors de mes tournées annuelles de conférences en Europe : Autriche, Allemagne, Suisse, Hongrie, France, Belgique… Dans ces tournées, je m’adresse à des auditoires très divers, ainsi qu’aux médias (journaux, radios, télévisions…). J’en fais autant en Égypte et au Proche-Orient.

J’ai visité une cinquantaine de pays dans les quatre continents et publié une trentaine d’ouvrages dans une quinzaine de langues, notamment en français, arabe, hongrois et allemand. Parmi mes treize livres dans cette langue, vous avez peut-être lu Gottessöhne, Gottestöchter, que vous a passé votre ami, le P. Erich Fink de Bavière.

Je ne dis pas tout cela pour me vanter, mais pour vous dire simplement que mes propos sont fondés sur une connaissance réelle de l’Église universelle et de sa situation aujourd’hui, en 2007.

J’en viens à l’objet de cette lettre, où j’essaierai d’être le plus bref, le plus clair et le plus objectif possible. Tout d’abord, un certain nombre de constats (la liste est loin d’être exhaustive) :

1 - La pratique religieuse est en déclin contant. Les églises d’Europe et du Canada ne sont plus fréquentées que par un nombre de plus en plus réduit de personnes du 3e âge, qui disparaîtront bientôt. Il n’y aura plus alors qu’à fermer ces églises, ou à les transformer en musées, en mosquées, en clubs ou en bibliothèques municipales – comme cela se fait déjà. Ce qui me surprend, c’est que beaucoup d’entre elles sont en train d’être entièrement rénovées et modernisées à grand frais dans l’intention d’attirer les fidèles. Mais ce n’est pas cela qui freinera l’exode.

2 - Les séminaires et noviciats se vident au même rythme, et les vocations sont en chute libre. L’avenir est plutôt sombre et l’on se demande qui prendra la relève. De plus en plus de paroisses européennes sont actuellement assumées par des prêtres d’Asie ou d’Afrique.

3 - Beaucoup de prêtres quittent le sacerdoce et le petit nombre de ceux qui l’exercent encore – dont l’âge est souvent au-dessus de celui de la retraite – doivent assurer le service de plusieurs paroisses, de façon expéditive et administrative. Beaucoup parmi ceux-ci, tant en Europe que dans le tiers-monde, vivent en concubinage au vu et su de leurs fidèles, qui souvent les approuvent, et de leur évêque, qui n’en peut mais… vu la pénurie de prêtres.

4 - Le langage de l’Église est désuet, anachronique, ennuyeux, répétitif, moralisant, totalement inadapté à notre époque. Il ne s’agit pas du tout d’aller dans le sens du poil et de faire de la démagogie, car le message de l’Évangile doit être présenté dans toute sa crudité et son exigence. Ce qu’il faudrait plutôt, c’est de procéder à cette « nouvelle évangélisation » à laquelle nous conviait Jean-Paul II. Mais celle-ci, contrairement à ce que beaucoup pensent, ne consiste pas du tout à répéter l’ancienne, qui ne mord plus, mais à innover, inventer un nouveau langage qui redise la foi de façon pertinente et signifiante pour l’homme d’aujourd’hui.

5 - Cela ne pourra se faire que par un renouveau en profondeur de la théologie et de la catéchèse, qui devraient être repensées et reformulées de fond en comble. Un prêtre et religieux allemand rencontré récemment me disait que le mot « mystique » n’était pas mentionné une seule fois dans Le nouveau catéchisme. J’en étais estomaqué. Il faut bien constater que notre foi est très cérébrale, abstraite, dogmatique et parle très peu au cœur et au corps.

6 - Comme conséquence, un grand nombre de chrétiens se tournent vers les religions d’Asie, les sectes, le New-Age, les églises évangéliques, l’occultisme, etc. Comment s’en étonner ? Ils vont chercher ailleurs la nourriture qu’ils ne trouvent pas chez nous, car ils ont l’impression que nous leur donnons des pierres en guise de pain. La foi chrétienne qui, autrefois, conférait un sens à la vie des gens, est pour eux aujourd’hui une énigme, la survivance d’un passé révolu.

7 - Sur le plan moral et éthique, les injonctions du Magistère, répétées à satiété, sur le mariage, la contraception, l’avortement, l’euthanasie, l’homosexualité, le mariage des prêtres, les divorcés remariés, etc. ne touchent plus personne et n’engendrent que lassitude et indifférence. Tous ces problèmes moraux et pastoraux méritent plus que des déclarations péremptoires. Ils ont besoin d’une approche pastorale, sociologique, psychologique, humaine… dans une ligne plus évangélique.

8 - L’Église catholique, qui a été la grande éducatrice de l’Europe pendant des siècles, semble oublier que cette Europe a accédé à la maturité. Notre Europe adulte refuse d’être traitée en mineure. Le style paternaliste d’une Église Mater et Magistra est définitivement périmé et ne colle plus aujourd’hui. Nos chrétiens ont appris à penser par eux-mêmes et ne sont pas prêts à avaler n’importe quoi. Les nations les plus catholiques d’autrefois – la France, « fille aînée de l’Église »,  ou le Canada français ultra-catholique – ont opéré un retournement à 180° pour verser dans l’athéisme, l’anticléricalisme, l’agnosticisme, l’indifférence. Pour un certain nombre d’autres nations européennes, le processus est en cours. On constate que plus un peuple a été couvé et materné par l’Église dans le passé, plus la réaction contre elle est forte.

9 - Le dialogue avec les autres Églises et les autres religions marque aujourd’hui un recul inquiétant. Les avancées remarquables réalisées depuis un demi-siècle semblent en ce moment compromises.

 

Face à ce constat plutôt accablant, la réaction de l’Église est double :

- Elle tend à minimiser la gravité de la situation et à se consoler en constatant un certain renouveau dans son aile la plus traditionnelle, ainsi que dans les pays du tiers-monde.

- Elle invoque la confiance dans le Seigneur, qui l’a soutenue pendant vingt siècles et sera bien capable de l’aider à dépasser cette nouvelle crise, comme il l’a fait pour les précédentes. N’a-t-elle pas les promesses de la vie éternelle ?...

 

À cela je réponds :

- Ce n’est pas en s’arc-boutant sur le passé, en en recueillant les fragments, que l’on résoudra les problèmes d’aujourd’hui et de demain.

- L’apparente vitalité des Églises du tiers-monde est trompeuse. Selon toute vraisemblance, ces nouvelles Églises passeront tôt ou tard par les mêmes crises qu’a connues la vieille chrétienté européenne.

- La Modernité est incontournable et c’est pour l’avoir oublié que l’Église est dans une telle crise aujourd’hui. Vatican II, a essayé de rattraper quatre siècles de retard, mais on a l’impression que l’Église est en train de refermer lentement les portes qui se sont ouvertes alors, et tentée de se tourner vers Trente et Vatican I, plutôt que vers Vatican III. Rappelons-nous l’injonction plusieurs fois répétée de Jean-Paul II : « Pas d’alternative à Vatican II ».

- Jusqu’à quand continuerons-nous à jouer à la politique de l’autruche et à enfouir notre tête dans le sable ? Jusqu’à quand refuserons-nous de regarder les choses en face ? Jusqu’à quand essaierons-nous de sauver à tout prix la façade – une façade qui ne fait illusion à personne aujourd’hui ? Jusqu’à quand continuerons-nous à nous braquer, à nous crisper contre toute critique, au lieu d’y voir une chance vers un renouveau ? Jusqu’à quand continuerons-nous à remettre aux calendes grecques une réforme qui s’impose impérativement et qu’on n’a que trop longtemps remise ?

- C’est en regardant résolument vers l’avant et non vers l’arrière que l’Église accomplira sa mission d’être lumière du monde, sel de la terre, levain dans la pâte. Or, ce que nous constatons malheureusement aujourd’hui, c’est que l’Église est à la traîne de notre époque, après avoir été la pionnière du monde pendant des siècles.

- Je répète ce que je disais au début de cette lettre : « IL EST MOINS CINQ ! » - fünf vor zwölf ! L’Histoire n’attend pas, surtout à notre époque, où le rythme s’emballe et s’accélère.

- Toute entreprise commerciale qui constate un déficit ou des dysfonctionnements se remet immédiatement en question, réunit des experts, tente de se reprendre, mobilise toutes ses énergies pour dépasser la crise.

- Pourquoi l’Église n’en fait-elle pas autant ? Pourquoi ne mobilise-t-elle pas toutes ses forces vives pour un radical aggiornamento ? Pourquoi ?

- Paresse, lâcheté, orgueil, manque d’imagination, de créativité, quiétisme coupable, dans l’espoir que le Seigneur s’arrangera et que l’Église en a connu bien d’autres dans le passé ?...

- Le Christ, dans l’évangile, nous met en garde : « Les fils des ténèbres sont beaucoup plus habiles dans la gestion de leurs affaires que les fils de lumière… »

 

ALORS, QUE FAIRE ?... L’Église d’aujourd’hui a un besoin impérieux et urgent d’une TRIPLE REFORME :

1 - Une réforme théologique et catéchétique pour repenser la foi et la reformuler de façon cohérente pour nos contemporains. Une foi qui ne signifie plus rien, qui ne donne pas un sens à l’existence, n’est plus qu’un pur ornement, une superstructure inutile qui tombe d’elle-même. C’est le cas aujourd’hui.

2 - Une réforme pastorale pour repenser de fond en comble les structures héritées du passé. (Voir ci-après mes suggestions dans ce domaine.)

3 - Une réforme spirituelle pour revivifier la mystique et repenser les sacrements en vue de leur donner une dimension existentielle, de les articuler à la vie. J’aurais beaucoup à dire là-dessus.

L’Église d’aujourd’hui est trop formelle, trop formaliste. On a l’impression que l’institution étouffe le charisme et que ce qui compte finalement c’est une stabilité tout extérieure, une respectabilité de surface, une certaine façade. Ne risquons-nous pas de nous voir un jour traiter par Jésus de « sépulcres blanchis… » ?

 

Pour terminer, je suggère la convocation, au niveau de l’Église universelle, d’un synode général auquel participeraient tous les chrétiens – catholiques et autres – pour examiner en toute franchise et clarté les points signalés plus haut et tous ceux qui seraient proposés. Un tel synode, qui durerait trois ans, serait couronné par une assemblée générale – évitons le terme de « concile » – qui rassemblerait les résultats de cette enquête et en tirerait les conclusions.

Je termine, très Saint-Père, en vous demandant de pardonner ma franchise et mon audace et en sollicitant votre paternelle bénédiction. Permettez-moi aussi de vous dire que je vis ces jours-ci en votre compagnie, grâce à votre livre remarquable, Jésus de Nazareth, qui fait l’objet de ma lecture spirituelle et de ma méditation quotidienne.

Sincèrement vôtre dans le Seigneur,

P. Henri Boulad, s.j.
henriboulad@yahoo.com
Collège de la Sainte-Famille - Le Caire – Égypte
Graz, le 18 juillet 2007

Publié dans Signes des temps

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Albert Olivier 02/08/2012 19:52


Ce qui est inquiétant, à la lecture de ce texte vieux de 5 ans, à la fois incisif et modéré, c'est de constater que les observations de bon sens du P. Boulad,
et ses propositions mesurées, qui sont celles de nombreux théologiens et de simples chrétiens, n'ont donné lieu à aucune réforme de structures. Celles-ci demeurent rigides, pesantes et
handicapent le rôle moteur de l'Église institutionnelle dans l'"évangélisation". On est comme prisonnier dans un cercle vicieux : un minimum de structures est nécessaire pour transmettre la
Parole (sans l'Église bimillénaire on n'aurait pas reçu l'Évangile), mais une organisation devenu trop "administrative" et autocratique, et l'obsession des définitions dogmatiques ou de rituels
figés, aboutissent à un système fermé, auto-satisfait, incapable de renouvellement et encore moins d'offrir des perspectives autres qu'un retour sur les "valeurs" du passé. Certes, une bonne
partie d'entre elles relèvent d'un développement social et spirituel "naturel" de la vie chrétienne et sont parfaitement évangéliques : elles constituent la vraie Tradition, vivante qui va des
apôtres aux théologiens d'aujourd'hui (sans se bloquer à st Augustin, ou st Thomas, suspects d'être révolutionnaires en leur temps). Mais un bon nombre de "traditions", parfois vaguement remises
au goût du jour, ne sont que des habitudes, et restent entachées de circonstanciel historique (on n'est pas entièrement sortis de la lutte contre l'Empire, d'où le faux problème de la
"sécularisation") ou polémique (on n'a pas résolu les problèmes réels qu'avait soulevés la crise moderniste). 


Faut-il persévérer dans le désir de contribuer sincèrement à un renouveau interne en direction d'une Église véritablement "universelle", ou bien, parvenus au
delà des désillusions, n'est-on pas contraints de laisser les morts enterrer les morts et d'essayer de vivre de et avec Jésus-Christ au jour le jour, dans sa communauté, qui risque, du coup, de
se marginaliser  ?

hélène mayer 13/02/2010 18:22


...Le père H Boulad a-t-il eu réponse à sa lettre? (simple curiosité...)
Tant de voix s'élèvent, dont un grand nombre bien qualifiées,d'autres connues...etcela ne sert de rien... il n'y aurait que celles  du brave et bon peuple de Dieu 'qui ne sait pas'ce ne serait
pas à entendre, c'est sûr. Mais enfin, tant de voix connues ou anonymes qui toutes disent cette  croix plantée à l'intérieur même de l'Eglise.Il y a l'Eglise en détresse, l'Eglise du
silence;en occident il y a aussi une Eglise martyr , de ne pouvoir vivre et déployer ce qu'elle proclame, chrétiens laïcs ou clercs cloués sur ce bois là, tenus au silence, tenus pour rien et jetés
par "le système", l'institution ou la sacro sainte autorité ecclésiastique.Nous sommes chacun responsable de notre famille Eglise; et un jour, il nous sera demandé des comptes.Q'avez-vous fait de
votre trésor? qu'avez-vous fait de vos talents? Et là, certains auront à reconnaître grande responsabilité. La grande majorité du peuple de Dieu alors redressera la tête vers son Seigneur au regard
triste et pleurera avec lui.L'éternité qui nous attend ne doit pas ns faire oublier que le temps passé à ne pas faire grandir le trésor ne se rattrape pas; personne ne doit se dédouaner du fait que
l'Eglise en a vu d'autres et survivra forcément à "la crise" qu'elle traverse.Il est certain cependant que l'Esprit est à l'oeuvre, quand même !Mais que d'entraves inutiles douloureuses 
et...bêtes!


Francine Bouichou-Orsini 10/02/2010 08:18



Je pense que, désormais il devient inacceptable que la hiérarchie demeure sourde à de tels appels.


Il nous appartient, en tant que laïcs, de faire entendre notre voix. Personnellement, je ne m’en prive jamais, lorsque l’occasion se présente. Mais il paraît que des interventions collectives
auraient plus de poids que des interventions individuelles. Alors pourquoi G&S ne regrouperait pas les quelques réponses exprimées au questionnaire de  « La
vie »  (plus d’autres en cours) pour présenter une position synthétique ?…


L’Eglise, après tant de siècles, risque de s’emmurer dans son institution, piège que connaissent toutes les institutions humaines. A chaque époque, à chaque crise,  il a fallu
rappeler que le fonctionnement de l’Institution, en tant que moyen, ne doit pas se substituer à sa fin (qui est de l’ordre de l’Esprit).


                       
                           Francine
Bouichou-Orsini