Marcel Légaut : « tout est à reprendre à la base »

Publié le par G&S

C'est le moment de relire un auteur malheureusement oublié, un grand penseur chrétien, normalien agrégé de mathématiques, et qui à la quarantaine s'est installé dans la Drôme comme... éleveur de moutons : Marcel Légaut.

Deux ouvrages majeurs : Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme en 1971 et L’homme à la recherche de son humanité.

Je viens de relire le premier ; ci-dessous quelques extraits :

Marcel Légaut fait la distinction entre ce qu'il appelle les religions d'autorité et la religion d'appel

Marcel-Legaut-2.jpgLes religions d'autorité demandent une adhésion de nature collective, leur enseignement n'implique ni initiative, ni recherche personnelle. Ces religions exigent une obéissance, sanctionnée par des punitions et des récompenses divines. Elles ont surtout mis en œuvre la nature sociale de l'homme ; souvent elles se sont bornées à utiliser ses instincts grégaires. Elles ont agi sur lui en prenant appui sur sa passivité, sa crédulité, ses tendances à la superstition. Être, dans ces conditions, antireligieux par réaction contre une religion d'autorité manifeste un sursaut humain...

La religion d'appel, essentiellement intérieure, même si elle se manifeste nécessairement au-dehors, s'efforce d'éveiller l'homme sur lui-même au-delà de ce qu'il lui est donné spontanément de connaitre ; elle s'emploie à le tirer non seulement de son engourdissement spirituel initial, mais d'une certaine puérilité religieuse qui ne convient plus à son niveau d'humanité.

Contrairement aux religions d'autorité, la religion d'appel s'étend par contact individuel, par influence personnelle... Elle le fait dans une discrétion qui contraste avec l'ampleur spectaculaire des manifestations de masse et des moyens de propagande utilisés par les religions d'autorité. Les membres de la religion d'appel ne sont pas isolés, mais ils restent solitaires.


Marcel Légaut fait aussi la distinction entre ce qu'il appelle l'indispensable (le nécessaire) et l'essentiel

L'indispensable s'impose ; les circonstances le dictent (la redéfinition de la fonction et du statut de prêtre en fait partie)... L'essentiel se suggère seulement. Il n'apparait jamais que d'une façon approximative et imparfaite.

Dans la religion d'appel, l'autorité n'est pas essentielle... La religion d'appel ne se confine pas dans l'observance des pratiques, moins exigeantes mais sacralisées, que les religions d'autorité affirment suffisantes. La religion d'appel ne doit pas s'asservir à l'indispensable (au nécessaire), car sa fin est d'aider l'homme à "être" et elle ne le peut que dans la liberté créatrice.

Dans une religion d'autorité, l'unité réalisée est une conséquence directe de l'exercice de l'autorité. Tout au contraire, la religion d'appel n'impose pas au départ une unité visible, mais elle tend à la réaliser.
Le christianisme d'appel fut présent dès l'origine sous le christianisme d'autorité. Religion d'autorité par nécessité, à cause de la mentalité de ceux qui en furent les fondateurs, mais religion d'appel par essence, parce que le christianisme est lié de façon indissoluble à Jésus de Nazareth, cette contradiction fondamentale est au cœur du drame chrétien.

Le Nouveau Testament permet seulement d'entrevoir cette contradiction, car il n'a pas su mettre l'accent sur la coexistence entre une religion d'autorité et une religion d'appel. Si l'esprit qui anime la plupart de ces textes relève sans nul  doute de la religion d'appel, la pensée et le but de ceux qui les ont rédigés sont tout inspirés par les perspectives d'une religion d'autorité.

L'heure approche avec rapidité (il écrit cela en 1971...) où le christianisme sera ainsi acculé à une mutation, dont son origine le rend certainement capable et même qu'elle a toujours appelée secrètement, mais contre laquelle se dresse toute son histoire. Saura-t-il s'appuyer sur son passé sans s'y asservir, s'inspirer des Écritures pour y découvrir le souffle de l'esprit, et non de se réclamer d'elles pour se protéger des initiatives nécessaires ?

Marcel Légaut compare la situation actuelle de l'Église avec la situation de Jésus et de ses premiers disciples qui devaient affronter " l'église juive " et ses grands prêtres

Le recul  que l'Église subit depuis plusieurs siècles sur tous les plans est en bien des points semblable à la décadence politico-religieuse d'Israël, à travers laquelle se préparait l'avènement de Jésus de Nazareth.

L'impréparation dans laquelle se trouve le christianisme pour aborder cette mutation est en tous points comparable à celle du peuple juif au temps où il attendait son messie et provient de raisons et de causes tout à fait semblables malgré des apparences fort différentes. Le christianisme s'est trop longtemps contenté de la mise en condition psychologique d'auditoires muets et passifs, demeurés crédules et sans esprit critique au nom de la docilité, restés spirituellement puérils...

La contradiction entre religion d'autorité et religion d'appel résulte directement de l'opposition de base qui fut celle d'Israël à Jésus, et qui dressa les chefs d'une religion essentiellement collective et par suite politique contre le Fils de l'Homme, lui qui se référait plus à Dieu qu'à sa race, fût-elle le peuple élu.

À propos de l'évolution de la foule juive vis-à-vis de Jésus

Quel changement de climat entre la multitude des auditeurs du début, leur enthousiasme, et la suspicion publique des dernières semaines, la solitude des derniers moments ! Pour Jésus, la rupture entre son message et la religion des autorités juives traditionnelles était désormais consommée....Ce choc qui visait à ébranler leur confiance aveugle dans les institutions politico-religieuses de leur peuple correspondrait pour les catholiques d'aujourd'hui à celui qu'ils ressentiraient si la Rome papale venait à être détruite.

Et en guise de conclusion... provisoire

Tout est à reprendre à la base... C'est en s'efforçant d'atteindre l'essentiel du christianisme que l'Église servira le monde sans s'y asservir, sans être à sa remorque d'une manière plus ou moins consciente. Cette recherche ne relève pas directement de l'Autorité, elle ne se fera jour qu'à travers des tentatives individuelles tout à fait indépendantes, menés à longueur de vie de façon précaire et tâtonnante, versant parfois dans l'utopie, voire l'erreur...

Ce retour exige de la part de l'Église un temps de recueillement et une conversion que tout rend improbable... Paul fut terrassé et aveuglé sur le chemin de Damas. Sera-t-il nécessaire qu'à sa manière l'Église connaisse elle aussi l'heure de vérité qui la désarçonnera de son subtil orgueil, ébranlera la sécurité qu'elle s'est donnée par la doctrine ? Qui l'emportera en elle, l'esprit de la Pentecôte et la fidélité créatrice que la foi comporte ou l'attachement inébranlable à des structures finalement plus faites  de mains d'homme que divinement instituées.

Pour ne pas avorter et ne pas conduire à la ruine de l'Église, la mutation du christianisme exige un renouveau spirituel sans précédent. On voudrait limiter ce renouveau à une réforme liturgique et à une refonte de la pastorale... Il demande une véritable création, non une " mise au point " de l'enseignement doctrinal et de la pratique sacramentelle.

Quelle route longue et difficile ne faudra-t-il pas parcourir pour passer de la confortable sécurité fondée sur des structures et des institutions hors des atteintes du temps, déjà inscrites dans l'éternité, à la précarité des initiatives individuelle qui plus encore que des organisations collectives s'efforceront de prolonger parmi les hommes la mission de Jésus !

40 ans plus tard, où en est-on ?

Pierre Locher
63450 Saint-Amant-Tallende

Publié dans Fioretti

Commenter cet article

Bouichou-Orsini Francine 31/03/2010 20:41



Oui, Marcel  Légaut : la religion d'appel, est axée sur l’essentiel, sans majorer  « le nécessaire";  elle ne doit  asservir mais « aider l'homme à être  et elle ne le
peut que dans la liberté créatrice ». C’est pourquoi, Marcel Gaucher, historien agnostique, pu déclarer que l’apparition du  christianisme avait marqué « la sortie de la religion »
 
Oui, Pierre Locher, 40 ans après, la question demeure. Et, aujourd’hui c’est Joseph Moingt  qui le rappelle fréquemment, et dans les lignes suivantes notamment : « Toute religion est tentée
de manipuler le divin pour s’attacher ses fidèles (…) Il en est résulté une opposition quasi permanente (…) entre l’esprit évangélique épris de liberté et un esprit religieux resté ou redevenu
traditionaliste qui a explosé dans les temps modernes et entraîné de nos jours de nombreux chrétiens à chercher dans un monde sécularisé (…) la majorité  et l’autonomie que l’Eglise refusait
de leur accorder » (Pour un humanisme évangélique, Etudes, octobre 2007).
 
J’en conclus que si l’homme est  appelé à naître à la liberté,  à vivre de l’essentiel :  pour l’Eglise, il en est de même. Mais, il arrive souvent que l’Eglise, qui se croit
installée, occulte l’essentiel sous l’écorce institutionnelle; l'Institution devient alors première. Pour exemple, c’est ce qui se passe actuellement dans le diocèse d’Avignon.
                                  
                                                                       
Francine Bouichou-Orsini
 



Bouichou-Orsini Francine 31/03/2010 20:39



Oui, Marcel  Légaut : la religion d'appel, est axée sur l’essentiel, sans majorer  « le nécessaire";  elle ne doit  asservir mais « aider l'homme à être  et elle ne le
peut que dans la liberté créatrice ». C’est pourquoi, Marcel Gaucher, historien agnostique, pu déclarer que l’apparition du  christianisme avait marqué « la sortie de la religion »
 
Oui, Pierre Locher, 40 ans après, la question demeure. Et, aujourd’hui c’est Joseph Moingt  qui le rappelle fréquemment, et dans les lignes suivantes notamment : « Toute religion est tentée
de manipuler le divin pour s’attacher ses fidèles (…) Il en est résulté une opposition quasi permanente (…) entre l’esprit évangélique épris de liberté et un esprit religieux resté ou redevenu
traditionaliste qui a explosé dans les temps modernes et entraîné de nos jours de nombreux chrétiens à chercher dans un monde sécularisé (…) la majorité  et l’autonomie que l’Eglise refusait
de leur accorder » (Pour un humanisme évangélique, Etudes, octobre 2007).
 
J’en conclus que si l’homme est  appelé à naître à la liberté,  à vivre de l’essentiel :  pour l’Eglise, il en est de même. Mais, il arrive souvent que l’Eglise, qui se croit
installée, occulte l’essentiel sous l’écorce institutionnelle; l'Institution devient alors première. Pour exemple, c’est ce qui se passe actuellement dans le diocèse d’Avignon.
                                  
                                                                       
Francine Bouichou-Orsini