La prière du 15 août prière de combat ?

Publié le par G&S

La prière universelle dite dans les églises de France le jour de l'Assomption a créé un buzz. Une fois encore un certain déchaînement médiatique a occupé les radios et internet, reprochant à l'Église ses positions. On peut se demander ce que voulait l'épiscopat en faisant lire cette prière, on peut se demander quel lien il tisse avec les medias. Sous-jacentes sont aussi les questions de laïcité. Enfin peut-on s'interroger sur le fond : quelle démarche théologique amène l'Épiscopat à ses positions en matière de morale ?

Une prière de combat…

La prière universelle est d'ordinaire composée par les personnes qui préparent la liturgie ; que signifie donc l'imposition d'une prière à toutes les paroisses du pays ? Quand on la lit, on n'est pas frappé par une grande originalité. Elle était même plutôt indigente : on tire le fil, la pelote se déroule… sauf la fameuse petite phrase : « [que les enfants] cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère ». Dans cette litanie de poncifs, j'avoue n'y avoir pas prêté attention : que les papas et les mamans donnent tout leur amour à leurs enfants et n'en fassent pas des enjeux de leurs conflits, ce n'est pas révolutionnaire ! Mais au vu des réactions, il y aurait eu dessous un tout autre engagement, un plaidoyer contre le mariage des homosexuels. Effectivement il semble bien, quand on reprend le texte, que le Cardinal de Paris, puisque c'est lui qui l'aurait proposé (imposé ?), voulait marquer son insistance sur un père et une mère et non des parents non identifiés. La presse, et pas seulement elle, l'a compris comme cela.

Mais pourquoi cette insistance dans une prière imposée ? Cela n'enseignait rien aux fidèles qui sont passés dessus sans s'en rendre compte. Quand le magistère veut enseigner il use de textes lus ou publiés, pas de prières. Faut-il croire que le Cardinal a voulu user des catholiques pratiquants comme une force politique pour imposer ses idées sur la loi en préparation ? Cela serait inquiétant. Quelle confiance accorder à la hiérarchie si elle use du peuple chrétien à son insu pour ses manœuvres politiques ? Plus grave même, car en l'occurrence non seulement le peuple aurait été manipulé, mais c'était à l’occasion du déroulement de l'Eucharistie : c'est un dévoiement très inquiétant. Ou bien il nous faut croire à la naïveté de Monsieur le Cardinal et des Évêques qui lui ont emboîté le pas, et cela nous amène à nous interroger sur les relations de l'Église avec les médias.

Des médias qui ont leur propre logique

Ces derniers ont sorti une seule phrase de tout un texte pour en faire leurs choux gras. Combien de fois aura-t-on entendu cette critique ? Ils ne feraient pas de l'information objective, en l'occurrence ils ne transmettraient pas la pensée de l'Épiscopat, en un mot : ils feraient de la désinformation. Mais les médias sont-ils chargés de proclamer l'Évangile (si c'est bien l'Évangile que transmettent les Évêques) ? Pour cela il existe des revues et des antennes spécialisées, plus ou moins contraintes. Les autres médias sont des acteurs particuliers dans le monde à la construction duquel ils participent. Par le choix des sujets, par les développements qu'ils donnent, ils façonnent à leur manière la société. Il n'y a pas d'information objective, mais une reconstruction permanente du monde dans lequel nous sommes plongés. S'ils sortent une phrase, c'est que cette phrase correspond à des préoccupations de leurs lecteurs auxquels ils donnent une grille de lecture. Ils ne sont pas immergés dans le monde religieux, mais se situent à l'extérieur et n'ont aucune raison de rentrer dans la démarche de l'Église. La société considère le fait religieux avec ses catégories propres (historique, psychologique, sociologique…). La réalité sous-jacente (Dieu, la Foi, etc.) ne la concerne pas et le questionnement qui guide ceux qui s'appuient sur cette réalité n'a pas de sens pour elle. Il faut prendre les médias pour ce qu'ils sont et ne pas se tromper sur leur rôle. Ils ne sont pas chargés de proclamer l'Évangile.

Certains membres de l'Église sont assez souvent interrogés, invités dans des émissions radiophoniques ou télévisées qui traitent de problèmes de société. Ils paraissent souvent assez naïfs. On ne traite pas de certains sujets sans inviter le théologien de service qui semble croire pouvoir ainsi transmettre le message évangélique. Mais ce n'est pas cela qu'on attend de lui ; il est là pour participer à la construction de l'événement en question, il représente pour cela un certain groupe sociologique, il est prié de jouer le rôle créé pour lui. L'Évangile est reçu par des gens qui l'attendent ; croire qu'on peut l'annoncer au travers d'émissions de société ne semble pas pertinent.

Alors mépriser les médias ? Non, mais les utiliser correctement, étudier leur fonctionnement et ne pas s'offusquer de leur prétendu dévoiement de l'information. Il est d'ailleurs bien probable que Monsieur le Cardinal de Paris sache tout cela, et donc attendait et s'est réjoui du buzz déclenché par sa prière universelle lue dans toutes les églises. Nous en revenons ainsi à l'hypothèse que nous mettions de côté : il aurait bien manipulé le peuple catholique, à travers une célébration eucharistique, pour déclencher un débat lui permettant de pousser ses pions sur un sujet qui lui tient à cœur. Cela nous interroge sur la qualité de la relation de la hiérarchie avec le peuple chrétien. Comment le peuple est-il pris en compte, quelle est sa part, dans les décisions ou les réflexions qui amènent les évêques à définir une doctrine ?

Une démarche anti-laïque ?

Il a été attaqué sur la question de la laïcité. Il a été dit que cette prière était une atteinte à la laïcité. Cela pose une question : qu'est-ce que la laïcité ? Il serait temps que certains y réfléchissent. Une prière, faite dans une Eucharistie, à l'intérieur des églises, a des chances d'être engagée religieusement, de n'être pas laïque ! L'Église et l'État sont séparés au nom de la laïcité ; il semble que pour ces détracteurs l'État doive encore s'imposer au cœur des activités de l'Église. Le Parti Radical de Gauche, lui, a reproché à l'Église de s’immiscer dans le débat politique en France. Cela signifierait que les chrétiens n'ont pas le droit de donner leur avis, voire de simplement le partager entre eux, sur des problèmes de société. Quand on sait les actions de lobbying de certains groupes de pression plus ou moins occultes fort bien représentés à l'intérieur de ce parti, on peut douter de sa bonne foi.

Et Monsieur Romero de se plaindre que l'Église contesterait ainsi le vote des français puisque l'institution du mariage homosexuel fait partie des promesses du candidat élu. Inquiétant ! Cela signifierait que toute personne de l'opposition contesterait le vote des Français. Cela signifierait aussi que tout électeur du Président approuve toutes ses promesses. Certains devraient être plus prudents dans leurs déclarations. Notons aussi que lorsque l'Église catholique, au nom de ses valeurs, critiquait le Front National, position politique s'il en est, les mêmes avaient tendance à s'en féliciter et à utiliser les déclarations d'alors.

Il nous faut revenir sur les fondements de la laïcité.

Depuis la Révolution, la Loi est faite par le peuple souverain et non plus au nom de Dieu. L'Église ne peut ni imposer des lois, ni les réclamer au nom de sa foi. À cette impossibilité la loi de 1905 rajoute l'institution d'une société civile indépendante de l'État, dotée d'un espace public propre distinct de l'espace institutionnel d'État. Dans l'espace public social, indépendant de l'État, toutes les expressions, y compris religieuses, sont légitimes. Il ne s'agit donc pas d'instaurer un espace privé en face de l'espace public, mais de séparer l'espace public lui-même entre un espace institutionnel et un espace civil.

Quant aux hommes privés, ce sont eux aussi des citoyens engagés dans la société civile. Ils ont des engagements politiques légitimes (politiques, syndicaux, culturels, cultuels…). La citoyenneté fait le lien entre l'homme privé et l'acteur public. Ce qui change depuis 1905 est le fait que le sociétal s'est fortement publicisé : l'État intervient de plus en plus dans des questions intéressant la vie privée (lois intervenant dans le couple, dans la bioéthique, etc.). On assiste ainsi à une interpénétration des sphères publique et privée. Quand le cardinal Barbarin affirme que le Parlement n'a pas tous les pouvoirs pour lui dire qu'il n'a pas le pouvoir de changer la nature du mariage, il touche une pierre d'achoppement. Il refuse à l'État de légiférer sur certains domaines et la frontière entre public et privé est en effet fragile. Mais s'il semble bien illégitime d'interdire à l'Église de donner son point de vue sur des sujets de société dont l'État s'est saisi, il est tout aussi illégitime de sa part de décider ce que doit faire l'État au nom de ses propres idées et valeurs.

L'Église, comme tout groupe de pensée, peut (voire doit, c'est un devoir citoyen) donner son avis sur les sujets de société qui nous concernent tous, mais elle ne peut rien exiger car la loi est faite au nom du peuple dans son ensemble. L'État est dans son rôle quand il agit afin que chacun ait les moyens de juger et décider en toute liberté et aucune Église ou groupe quelconque n'est légitime quand il prétend fermer le débat au nom de ses valeurs. La loi, les droits politiques, culturels et sociaux sont indépendants de toute position religieuse.

Par ailleurs les religions ne sont pas dépassées par la laïcisation, elles sont simplement déplacées dans une nouvelle configuration pluraliste. Certaines questions métaphysiques et morales restent hors du politique, mais la frontière est mouvante. Lorsque, dans le même contexte, l'Église prétend faire mémoire de la consécration de la France à la Vierge dans le vœu de Louis XIII, il semble bien qu'elle trahit l'esprit de la laïcité car elle nie cette configuration pluraliste dans laquelle elle se trouve depuis 1905. Cette consécration justifierait d'avoir fait cette proposition nationale de prière devenue chez certains une prière nationale. Il est étonnant que cela n'ait guère intéressé les médias.

Une réflexion théologique peu fondée

Reste la question : quelle démarche conduit l'Épiscopat à ce refus du mariage homosexuel ? Quelle est la légitimité de sa position ? Le Cardinal Barbarin a parlé d'un changement de la nature du mariage. Le mot nature semble choisi afin de faire référence à une loi naturelle. Mais outre que cette notion ne semble plus être opérante, encore faudrait-il la fonder. L'est-elle théologiquement ? Ceux qui veulent y recourir tiennent à ce qu'elle soit valable et connaissable par tous ; elle serait donc fondée philosophiquement. Mais quelle philosophie alors ? Quel consensus philosophique universel pourrait la faire accepter par tous les hommes ? Il semble bien vain d'invoquer la philosophie et nécessaire de reconnaître que c'est au nom d'une vision théologique du monde que l'épiscopat s'oppose au mariage homosexuel.

Vient alors la question de savoir de qui parle cette théologie. Est-elle discours sur un Dieu dominant le monde et en fixant les règles, ou écoute de Jésus-Christ parlant de son Père ? Parle-t-elle de l'homme considéré dans son essence, ou le sujet concerné est-il l'homme actuel, historique, acteur de l'histoire et construisant le monde ? Qui en est le sujet ? L'homme concerné doit être l'homme réel, fait de chair et de sang, acteur de sa vie et de celle du monde et non une essence abstraite. Une essence n'est pas sujet, et s'il n'y a pas de sujet il n'y a personne pour parler de Dieu. La théologie ne peut pas être une science uniquement réflexive, conceptuelle. De même que Kant a fondé sa philosophie sur la Critique de la raison pratique, la théologie ne peut se fonder hors d'une pratique, celle du suivre Jésus. La Parole (le Logos) reçu s'élabore dans un dialogue avec la pratique, elle n'est pas le Logos de Platon. « Au commencement était le Verbe […] et le Verbe s'est fait chair », le Verbe est chair. La connaissance du Christ s'inscrit dans le suivre, est une dialectique de la théorie et de la pratique. Les disciples n'ont pas écouté un enseignement avant de suivre Jésus, ils se sont mis en marche et c'est au cœur de cette démarche qu'ils ont élaboré leur compréhension et leur connaissance de Jésus.

Il n'y a pas de théologie uniquement transcendante, mais un dialogue constant avec la pratique du suivre, de la conversion, de l'engagement. Cette pratique n'est pas seulement morale, éthique, elle est aussi sociale. C'est la pratique de l'homme plongé dans le monde, en relation avec les autres hommes. N'est pas considérée uniquement la relation binaire entre chacun et autrui (comme on pourrait le déduire de la philosophie kantienne), mais une relation communautaire, sociétale… et donc politique. La vérité à laquelle se réfère la hiérarchie pour imposer son point de vue ne peut être une abstraction hors du temps, une vision comme chez Platon. Est vrai ce qui est pertinent de façon universelle, ce qui est cohérent avec la connaissance qu'ont les hommes du Christ, y compris celle qu'ont eue les morts et les vaincus de la vie, pas seulement les théologiens.

Actuellement la théologie est l'affaire d'experts, des théologiens. Mais si elle est une construction fondée sur la pratique chrétienne, elle est aussi l'affaire de tous les chrétiens. Les théologiens ont un rôle éminent qui est de conceptualiser cette recherche de la connaissance de Dieu, de formuler des questions et des réponses, de dévoiler le sens des textes, etc. Cela ne peut se faire sans dialogue avec tous les chrétiens au risque d'être un discours transcendant sur Dieu qui ne serait pas bien éloigné de la gnose. Pour avancer dans la vérité, la théologie se doit d'être un dialogue avec la pratique chrétienne, de s'élaborer au cœur de cette pratique. Cela explique la gêne que l'on éprouve à entendre les enseignements du magistère. Ils tombent d'en haut, ils ont leur cohérence, mais ils concernent bien peu les chrétiens. En fait ils nous parlent d'un Dieu du Ciel, d'un Jésus hors du temps, et en ce sens ils sont insignifiants, sans signification. Il semble que la pratique chrétienne soit séparée de l'élaboration théologique. Cela explique les efforts de l'Église pour développer une doctrine sociale, une morale aussi. La doctrine sociale, la théologie morale sont présentées comme des conséquences de la dogmatique qui aurait un statut supérieur. Mais cette dogmatique ne peut se construire hors sol, la réalité individuelle (avec la morale) et sociale (avec la doctrine sociale) des personnes est le terreau sur lequel s'élabore la dogmatique, dans un dialogue constant. C'est une construction dialectique. Si l'on oublie cela, alors on sent le besoin de développer à part cette morale, cette doctrine sociale, et elles perdent évidemment leur pertinence.

Le mariage homosexuel…

Pour revenir à notre sujet du mariage des homosexuels, nous ne cherchons pas ici à dire ce qu'il faut en penser du point de notre Foi, même si nous sommes tentés de n'y voir aucun inconvénient lorsque nous réfléchissons à ce que peuvent être les relations humaines. On ne peut se contenter d'une vague idée et la hiérarchie a raison quand elle affirme qu'il s'agit d'une question sérieuse. Il est temps qu'elle fonde ses jugements sur autre chose que la théologie uniquement spéculative. Nombre de chrétiens sont homosexuels ; quel est leur dialogue avec Jésus, leur pratique de le suivre ? Qu'ont-ils à dire sur l'amour ? Car enfin il s'agit bien d'une question d'amour, et c'est bien d'amour qu'est venu témoigner Jésus. Le Christ est venu par amour pour donner aux hommes le salut, c'est-à-dire la capacité de devenir sujets devant le Père en répondant à son amour qui s'exprime à travers celui que les hommes se donnent entre eux. Et on touche à des questions éthiques qui sont un lieu de partage de nos vulnérabilités, un rappel que l'être homme est un être limité. La prise en compte de cette réalité humaine est indispensable pour parler de notre relation à Dieu. Cela ne donne pas de réponse concrète à la question de ce mariage, mais c'est en partant de là qu'il est nécessaire d'avancer, et d'avancer avec tous, y compris ceux qui sont directement concernés, même si de fait ils ont une position marginale dans l'Église.

Marc Durand
Le 24 août, fête de la Saint Barthélemy

Publié dans Réflexions en chemin

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madeleine 08/09/2012 17:23


merci pr cette approche, à laquelle je souscris point par point.


je suis tout a fait d'accord sur l'aspect manipulatoire de la prière du 15/08 à des fins politiques.


et sur cela: revenir à l'homme réel... et suivre Jésus , qui nous montre le chemin pour devenir Fils de Dieu, libre par amour.


Comme dit Zundel:



Pierre Locher 08/09/2012 12:17


 


J'emprunte à un journal catholique une citation du poète Aragon. Les poètes ont ce génie de dire en quelques mots ce que nous élaborons difficilement avec des
phrases à n'en plus finir :


«Tout peut changer mais non l'homme et la femme


Ni ce grand cri ni ce déchirement


Et la stupeur soudaine des amants


Tout peut changer de sens et de nature


Le bien le mal les lampes les voitures


Même le ciel au-dessus des maisons


Tout peut changer de rime et de raison


Rien n'être plus ce qu'aujourd'hui nous sommes


Tout peut changer mais non la femme et l'homme.»


 


Jusqu'à maintenant, nous partagions cette même « croyance », ceux qui croyaient au ciel comme ceux qui n'y croyaient pas, comme dit le même Aragon. Et
voilà qu'une partie de ces derniers n'y croit plus. Est-ce une raison pour que ceux qui croient encore au ciel se taisent ? Faut-il abdiquer devant la montée d'une éthique sans
fondement ? Existe-t-il une anthropologie biblique dans laquelle la différence sexuée est fondatrice ?


Le Cardinal Martini le disait : « Le concile Vatican II a rendu la Bible aux
catholiques ». Pourquoi la laisserions-nous dans un placard ?


 


Pierre Locher

fanfan 06/09/2012 10:53


Ce texte d'une ampleur et d'une longueur remarquable...me laisse dubitative pour le moins et un tantinet désarmée pour le plus.....
Certes il est plein d'une réflexion riche et fournie en références de toutes sortes..mais plein aussi pour ma compréhension de propos alambiqués et de circonvolutions...Il me semble que l'auteur
veuille ménager "la chèvre et le choux" comme le dit si bien cette formule populaire.Serait-il possible d'exposer  un tel sujet en peu de mots lumineux donc éclairants???Car à la fin de la
lecture de ce texte ,je me retrouve comme avant , dans l'obscurité la plus complète!


On en est pas à"Que La Lumière soit et La  Lumière fut"hélas!


fanfan