Cannes 2011 : L’arbre de vie

Publié le par G&S

The-tree-of-life.jpgQue retenir de ce Festival de Cannes 2011, dont beaucoup de cinéphiles ont relevé qu’il avait été d’une grande qualité ?

La Palme d’Or est revenue au film américain de Terrence Malick, The tree of life, déjà sorti dans les salles : c’était, tout bien considéré, le meilleur choix. Ce film, au lyrisme cosmique, à l’ambition démesurée, d’un des grands cinéastes vivants, a certes de grands défauts à côté d’images sublimes. Robert de Niro a su justifier le choix du Jury par une petite phrase où l’anglais se révèle inégalable : « The size fits the prize ». En français, on est obligé de paraphraser : « c’est l’ampleur, la dimension grandiose du film qui appelle cette récompense. ». Un film qui peut désarçonner, agacer, mais qu’on n’oublie pas : sa prétention même, la musique religieuse qui l’accompagne tout au long, sont appel à la réflexion.

Je n’ai vu que 10 des 20 films participant à la Compétition officielle ; je me réjouis bien sûr du Grand Prix du Jury obtenu par les frères Dardenne pour Le gamin au vélo ; je regrette fort, avec nombre de critiques, qu’ait été laissé de côté le beau film d’Aki Kaurismäki Le Havre. Mais j’ai vu aussi 16 films dans d’autres sections, en particulier à « Un certain Regard » et à la « Semaine de la Critique ». Peut-on dégager quelques impressions générales des films vus ? Le cinéma laisse-t-il toujours entrevoir les enjeux en profondeur de notre monde ?

 

Interrogation radicale sur le destin personnel

Bien sûr, les problèmes politiques et sociaux de notre monde ne sont pas absents du Festival. J’ai pu voir un petit documentaire tunisien : Plus jamais peur, sur le printemps arabe. J’ai vu aussi Au revoir, le film dur et fort de l’iranien Mohamed Rasoulof, qui comme le grand cinéaste Jafar Panahi, dont l’œuvre est bien connue en France, est aux prises avec l’interdiction de filmer et le risque de la prison.

Mais dans un monde perturbé par les crises et les incertitudes sur l’avenir, l’attention se reporte surtout vers la vie individuelle, vers les rapports entre les personnes, et vers la vie de famille. Le cinéma n’hésite pas à s’interroger sur des questions radicales, la maladie grave, l’approche de la mort, la capacité à aimer son enfant. Le film allemand de l’excellent Andreas Dresen (révélé en 2008 par son film Le septième ciel) raconte, avec intensité, humanité et modestie, les derniers mois d’un ouvrier de 45 ans à qui on apprend brusquement qu’il a une tumeur au cerveau inopérable. Retenez ce titre : Arrêt en pleine voie (Halt auf freier Strecke), film bouleversant qui a obtenu à juste titre le Prix « Un certain Regard ». Le film de Lynn Ramsay We need to talk about Kevin s’attache aux difficultés de relations entre une mère et un enfant difficile.

Le film de l’italien Paolo Sorrentino This must be the place, qui a obtenu le Prix du Jury Œcuménique et qui aurait pu obtenir le Prix d’interprétation masculine pour Sean Penn, décrit l’itinéraire d’un vieux rocker fatigué, dont sa femme elle-même dit qu’il est resté un enfant. En voulant retrouver son père, pas vu depuis trente ans, et le venger de son bourreau à Auschwitz, il renaîtra peu à peu au goût à la vie et accédera enfin à la maturité. Quant au très déroutant film de Kim Ki Duk, Arirang, il nous fait partager la crise radicale d’identité d’un cinéaste coréen longtemps prolifique et très apprécié, mais gagné brutalement par une crise intérieure qui le fait vivre depuis trois ans dans une solitude absolue, perdu dans la montagne, dont ce film narcissique, mais déchirant de sincérité, où il dialogue avec son ombre, est une première sortie (Prix « Un certain Regard » ex aequo avec Andreas Dresen).

Le beau, lent et contemplatif film argentin Las acacias suit un chauffeur routier costaud, silencieux  et apparemment sans histoire. Mais le fait d’emmener sur 1500 km une jeune femme avec son bébé va tout doucement réveiller en lui toutes sortes de sentiments, d’abord vis-à-vis de ce bébé qui sourit, puis de sa jeune mère. Et même le film de Nanni Moretti, Habemus Papam, dont il faudra reparler à sa sortie, plus qu’aux aléas de l’élection d’un Pape s’intéresse au destin personnel d’un homme (admirablement interprété par Michel Piccoli) : appelé à une tâche écrasante, il est saisi par l’angoisse, s’interroge radicalement sur le sens de sa vie, redécouvre son amour de jeunesse pour le théâtre, et reconnaît finalement son incapacité à assumer cette tâche, dans une institution si ancienne, qu’il conviendrait d’alléger.

 

Les enfants

Dans un monde si plein d’incertitudes sur l’avenir, où trouver encore une valeur absolue ? L’enfant ! L’enfant, surgissement d’une vie nouvelle ! C’est le sourire du bébé qui le premier réveille des sentiments dans le cœur du chauffeur-routier du film Las Acacias. C’est la sauvegarde du bébé qui fournit le gag le plus étourdissant de la comédie La fée, où les cinéastes belges Dominique Abel et Fiona Gordon , déjà remarqués en 2008 avec Rumba, se confirment comme les dignes successeurs de Buster Keaton. Au centre du nouveau film de Robert Guédiguian, de retour dans son cher quartier de l’Estaque à Marseille, se trouvent deux enfants, que leur mère a abandonnés, et qui vont toucher le cœur, malgré les déboires subis, du couple si attachant (comme il y a vingt ans dans Marius et Jeannette) joué par Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin (Les neiges du Kilimandjaro). De la même manière, c’est un gamin de douze ans que suivent les frères Dardenne : pas question d’une mère, le gamin est abandonné par son père, paumé, endetté ; essayant de refaire sa vie, l’enfant voudrait à tout prix le retrouver, mais c’est une femme, une coiffeuse (Cécile de France), qui va s’attacher à lui et l’aider non sans mal à s’ouvrir un chemin vers l’avenir.

Plus étonnant encore, dans le premier film de deux jeunes réalisatrices françaises, Delphine et Muriel Coulin, 17 filles, une lycéenne tombée enceinte décide de garder l’enfant et donne envie à ses copines de vivre la même chose, au grand désarroi des parents et des enseignants de ce lycée. Inspiré d’un fait réel survenu aux États-Unis, mais tourné à Lorient dont les paysages maritimes et mélancoliques sont bien mis en relief, ce petit film tout en délicatesse soulève de vraies questions : qu’est-ce qui peut donner sens à la vie des jeunes, quand les parents sont si lointains ou la famille éclatée, quand règnent le chômage et l’incertitude sur l’avenir ? Avoir un enfant, voir surgir de soi-même une vie nouvelle, montrer qu’on est vraiment capable d’aimer : « Enfin, il y aura quelqu’un que je pourrai aimer pour de bon », dit l’héroïne. Beaucoup d’idéalisme de jeunesse, certes, qui se heurtera à la dureté de la vie, mais aussi la conscience de ce qu’il y a de grand et d’unique dans toute vie.

 

« Les pauvres gens » (Victor Hugo)

Trois des meilleurs films de ce Festival, œuvres de cinéastes confirmés, s’attachent, loin des modèles dominants de notre société, toujours tentés par le clinquant et le spectaculaire, à la vie de petites gens. Ils savent mettre en valeur, chacun à leur façon, la dignité de gens modestes, leurs qualités de cœur, la solidarité qui existe entre eux. Il n’est pas possible ici de présenter ces films en détail : Le Havre, du grand cinéaste finlandais Aki Kaurismäki, venu tourner en France : on retrouve son regard incisif, ses qualités de mise en scène dans des images à dominante bleutée, et son humour à froid (avec ici aussi un rôle savoureux de commissaire humaniste pour Jean-Pierre Darroussin) ; puis les deux films déjà mentionnés : Le gamin au vélo des frères Dardenne, et Les neiges du Kilimandjaro, de Robert Guédiguian, qui cite explicitement l’œuvre de Victor Hugo.

Mais même un film qui nous transpose dans un univers si différent, dans le Japon des samouraï au XVIIe siècle, s’attache en réalité à la vie des pauvres gens : un samouraï réduit à la misère par une période de paix et son fils adoptif sont  prêts à se sacrifier pour sauver leur famille. Hara-kiri, de Takashi Miike, est un film d’une grande qualité esthétique, avec des cadrages précis et une scène finale de combat entre samouraï de grand style : tout cela finalement pour dénoncer un code de l’honneur traditionnel qui ne profite qu’aux riches et se révèle profondément inhumain.

 

La mystique

Face aux questions les plus dures que la vie pose, voit-on resurgir la mystique ? Au-delà des enjeux sociaux et politiques du vivre ensemble, réapparaître une perspective proprement métaphysique et spirituelle ? C’est en tout cas le projet grandiose du film de Terrence Malick qui a obtenu la Palme d’Or. Il raconte la vie d’une famille américaine de classe moyenne, somme toute banale. Le drame survient avec la mort d’un des enfants. Mais le cinéaste, dans une vision exaltée, situe ce récit dans le cadre des origines du monde, déploie autour l’histoire entière de l’univers, dans une débauche d’images, accompagne l’ensemble d’une musique religieuse ininterrompue, où domine le Requiem de Berlioz. C’est d’une religiosité cosmique plus qu’explicitement chrétienne, c’est sans doute excessif, mais cela veut refléter l’affirmation que toute vie humaine a une valeur infinie, absolue.

Il faut mentionner enfin le film Hors Satan du cinéaste français Bruno Dumont , déjà récompensé à Cannes, mais présent cette fois dans la section « Un certain Regard ». Personne ne sait photographier des paysages comme Bruno Dumont : ces landes désolées de la côte d’Opale, ces dunes, ces marécages, deviennent chez lui des tableaux éblouissants. Il prend aussi son temps pour s’attacher aux gros plans des visages, dans la filiation de Dreyer et de Bresson. Mais quel message veut-il livrer ? Un solitaire marginal a des pouvoirs surnaturels, il guérit des malades, éteint un incendie, ressuscite un mort. À l’occasion il tue aussi ceux qui peuvent déplaire à la jeune fille qui l’aime. Cette manière de rechercher une mystique débarrassée de toute relation à Dieu, mais n’ayant pas peur de la violence, déjà présente dans son film précédent Hadewijch (2009), a quelque chose d’émouvant : c’est un chemin désespéré, mais qui reflète une nostalgie.

Jacques Lefur

Publié dans Signes des temps

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Jérôme 03/06/2011 10:04



Bonjour,


Hier soir, ma femme et moi sommes allés voir The tree of life, et je dois dire que j'ai été trés surpris par ce film; je ne sonnaissais pas la filmographie de Terrence Malick, et j'ai découvert
un cinéaste comme il y en a peu aujourd'hui.


Ce film, au risque de redire des choses bien connues, est une invitation à la contemplation. Une contemplation mystique, méditative, et philosophique...


Le prologue sur la Nature et la Grâce donne le ton.


C'est la première fois que je vois un film où l'existence humaine n'est pas anthropocentrée, mais resituer dans la perspective infiniment plus vaste et profonde de l'Univers, la Création divine.


L'homme n'est plus seul face à lui-même et sort de son immanence molle en se tournant vers Dieu, la transcendance, cette colonne vertébrale sans laquelle nous finissons par nous effondrer.


C'est aussi l'histoire du péché et du Mal qui déchirent les hommes. C'est aussi l'hsitoire d'une rédemption. Que dire de ce père, torturé par un indiviualisme forcené qui finit par comprendre où
est l'essentiel de sa vie quand il échoue professionnellement, et découvre que sa famille est ce qu'il y a de meiux dans dans sa vie. Au diable l'arrivisme, l'affairisme, et l'humiliation de cet
homme ouvre son coeur à l'amour de ses proches...


Le mystère de la vie nous dépasse, mais la Parole de Dieu apporte des lumières qui nous guident, et une nourriture qui alimente nos âmes sur ce chemin de vie et de foi auquel nous sommes
conviés...


Terrence Malick nous invite à nous émerveiller du spectacle de la Nature et à en percevoir la splendeur. Mais il nous rappelle que la Grâce est surnaturellle...


En somme c'est un film qui détonne et étonne par sa singulière perspective. Vous étonnerai-je en vous signalant que plusieurs personnes sont sorties de la salle de cinéma au cours du film, parce
que déconcertées par la tournure du film? Je crois que le tour de force que cherche à opérer ce film est de détourner nos regards de nos nombrils, et de prendre de la hauteur par rapport à un
monde humain trop replié sur lui-même, parce que fermé au mystère de la vie...


D'ailleurs, à ce propos je vous invite à regarder une conférence où Fabrice Hadjadj, philosophe, cherche à répondre à la question "L'homme peut-il se passer de religion?"


http://www.dailymotion.com/video/xf08ic_fabrice-hadjadj-l-homme-peut-il-se_school


Fraternellement dans le Christ!