De « l’invitation » à la « visitation »

Publié le par G&S

Le 23 mai dernier, je participai à une table ronde sur « hospitalité européenne, utopie artistique ou enjeu culturel européen ? » organisée au Goethe-Intitut de Lyon dans le cadre du Festival de Printemps d’Europe 2011. Cette manifestation rassemble des troupes de théâtre de différents pays. Les organisateurs de cette rencontre souhaitaient interroger la notion d’hospitalité qui mesure le degré de développement humain d’une société alors que l’on constate l’absence d’un véritable projet culturel européen et le désengagement des États dans la mise en œuvre d’une politique de la culture. Des comédiens européens ont témoigné de leur inquiétude devant la montée d’une politique de fermeture et de quant-à-soi en Europe.

Ce thème de l’hospitalité est au cœur de la pensée d’Emmanuel Levinas et son ami Jacques Derrida. Pour échapper aux pensées de la totalité qui deviennent si facilement totalitaires, Levinas ne cesse de nous dire d’être attentif au visage de l’Autre qui est ouverture vers les chemins infinis du sens. C’est par la vulnérabilité acceptée dans la rencontre de l’Autre que nous avons quelques chances d’échapper à nos obsessions et à nos clôtures. Levinas nous convie à un véritable retournement de la démarche philosophique lorsqu’il écrit « Nous sommes habitués à une philosophie où esprit équivaut à savoir, c’est-à-dire au regard qui embrasse les choses, à la main qui les prend et les possède, à la domination des êtres. (…) Dans la vision que je développe, l’émotion humaine et sa spiritualité commencent dans le pour-l’autre, dans l’affection par l’autre » 1.

Jacques Derrida a consacré plusieurs textes à cette question de l’hospitalité. Il introduit la distinction entre l’hospitalité pure qu’il appelle « visitation » et l’hospitalité conditionnelle qu’il nomme « invitation ». L’hospitalité pure et inconditionnelle est d’avance ouverte à quiconque n’est ni attendu ni invité, à quiconque arrive en visiteur absolument étranger, imprévisible. L’hospitalité conditionnelle s’adresse non pas au visiteur mais à l’invité annoncé. L’hôte accueilli est inscrit dans un cadre et un moment certes préparés pour lui, mais préparés tout de même.

Ce n’est que dans la mesure où nous sommes ouverts à ces « visitations », souvent dérangeantes, que, tant au plan personnel que collectif, nous pourrons nous libérer des enfermements auxquels ne cessent de nous conduire la peur et l’ignorance. Certes, des dispositifs juridiques et administratifs sont indispensables pour gérer des flux migratoires. Mais ils ne prennent sens qu’à partir de cette ouverture inconditionnelle. Au delà des grands discours creux et abstraits sur l’Europe qui cachent mal des peurs et des ignorances il nous faut construire une pensée neuve du rapport à l’autre dont Levinas nous donne la méthode : « Une nouvelle philosophie, écrit-il, c’est avant tout la parole rendue à ceux qui l’ont perdue dans la rhétorique où sombrent les grands projets » 2.

Bernard Ginisty

1 – Emmanuel LEVINAS in François Poirié : Emmanuel Levinas, qui êtes-vous ?, Éditions La Manufacture, 1987, page 100.

2 – Emmanuel LEVINAS : Les imprévus de l’histoire, Éditions Fata Morgana, 1994, page 149.

Publié dans Signes des temps

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Jérôme 26/05/2011 13:16



Bonjour,


Certes l'hospitalité est une vertu, mais comme toutes les vertus elle peut faire l'objet d'un dévoiement. Surtout quand elle est conçue comme une obligation qui n'obligerait que celui qui reçoit
l'autre...Ou même, comme c'est la cas en matière d'immigration en France quand les français sont invités à ne plus dire qui ils sont, ni quel est leur pays...Comment accueillir dignement des
personnes quand on ne sait plus comment vivre chez soi, c'est-à-dire quand on ne sait plus sur quelles valeurs fonder le vivre ensemble?


En ce qui concerne l'immigration, il ne s'agit plus simplement d'hospitalité mais de réalisme politique. Sur le plan économique et social, il est déraisonnable et même insensé de continuer à
promouvoir l'immigration. 11% de chomage environ devrait être un indice économique suffisant.


Par ailleurs, les français ont le droit de choisir qui ils veulent recevoir chez eux et à quelles conditions.


Nous savons que le taux de fécondité des françaises de souche est assez semblable à celui des autres européennes, à savoir qu'il est insuffisant pour le renouvellement des générations. Et ce
alors que celui des femmes immigrées est supérieur en proportion. A quoi il faut ajouter l'idéologie multiculturaliste! Quelles conclusions faut-il en déduire pour le devenir de notre culture?


J'ai beaucoup de respect pour la pensée antimoderne de Lévinas qui a toujours voulu réhabiliter la transcendance contre l'immanence molle de certains penseurs modernes, mais il ne faudrait pas
pour autant sacraliser l'étranger au prix de notre identité. N'y aurait-il pas d'ailleurs une corrélation entre cette adoration de l'étranger et ce déni voire ce mépris de soi qui s'est manifesté
dans la gêne voire la honte devant la question de l'identité nationale?


En revanche je serais plus réservé sur la pensée brillante de Derrida qui est l'expression d'une réflexivité déconstructionniste qui conduit vers le néant.


http://www.dailymotion.com/video/xc613n_l-identite-nationale-par-goldnadel_news


http://www.dailymotion.com/video/xfa7t6_herve-juvin-sur-france-24_news


http://www.dailymotion.com/video/xew9ew_malika-sorel-trois-bobos-facon-puzz_news