Formation au sacerdoce, entre sécularisme et modèles d'Église

Publié le par Garrigues

Discours de Monseigneur Jean-Louis Bruguès,

Évêque d’Angers
Secrétaire de la Congrégation pour l'Éducation Catholique
aux Recteurs des séminaires pontificaux

 

Il est toujours risqué d'expliquer une situation sociale à partir d'une seule interprétation. Mais certaines clés ouvrent plus de portes que d'autres. Depuis longtemps je suis convaincu que la sécularisation est devenue un mot-clé pour penser aujourd'hui nos sociétés, mais aussi notre Église.

La sécularisation représente un processus historique très ancien puisqu'il est né en France au milieu du XVIIIe siècle, avant de s'étendre à l'ensemble des sociétés modernes. Mais la sécularisation de la société varie beaucoup d'un pays à l'autre.

En France et en Belgique, par exemple, elle a tendance à bannir les signes d'appartenance religieuse de la sphère publique et à ramener la foi dans la sphère privée. On remarque la même tendance, mais moins forte, en Espagne, au Portugal et en Grande-Bretagne. Aux États-Unis, en revanche, la sécularisation s'harmonise facilement avec l'expression publique des convictions religieuses : on l'a encore vu à l'occasion des dernières élections présidentielles.

Depuis une dizaine d'années, un débat très intéressant s'est ouvert à ce sujet entre les spécialistes. Jusqu'alors il semblait qu'on devait considérer comme acquis que la sécularisation à l'européenne était la règle et le modèle, celle de type américain étant l'exception. Mais aujourd'hui beaucoup de gens – comme Jürgen Habermas, par exemple – pensent que c'est le contraire qui est vrai et que même en Europe postmoderne les religions joueront un nouveau rôle social.

 

Recommencer à partir du catéchisme

Quelque forme qu'elle ait prise, la sécularisation a provoqué dans nos pays un effondrement de la culture chrétienne. Les jeunes qui se présentent dans nos séminaires ne savent plus rien ou presque de la doctrine catholique, de l'histoire de l'Église et de ses coutumes. Cette inculture généralisée nous oblige à effectuer des révisions importantes dans la pratique suivie jusqu'à présent. J'en citerai deux.

Tout d'abord, il me paraît indispensable de prévoir pour ces jeunes une période – un an ou plus – de formation initiale, de "rééducation", à la fois catéchétique et culturelle. Les programmes peuvent être conçus de différentes manières, en fonction des besoins spécifiques de chaque pays. Personnellement, je pense à une année entière consacrée à l'assimilation du Catéchisme de l'Église Catholique, qui se présente comme un résumé très complet.

Deuxièmement, il faudrait revoir nos programmes de formation. Les jeunes qui entrent au séminaire savent qu'ils ne savent pas. Ils sont humbles et désireux d'assimiler le message de l'Église. On peut travailler vraiment bien avec eux. Leur manque de culture a ceci de positif qu'ils ne traînent plus avec eux les préjugés négatifs de leurs aînés. C'est une chance. Nous sommes donc amenés à construire sur une "table rase". Voilà pourquoi je suis favorable à une formation théologique synthétique, cohérente et visant à l'essentiel.

Cela implique que les enseignants et les formateurs renoncent à une formation initiale caractérisée par un esprit critique – comme ce fut le cas de ma génération, pour laquelle la découverte de la Bible et de la doctrine a été contaminée par un esprit de critique systématique – et à la tentation d'une spécialisation trop précoce : précisément parce qu'il manque à ces jeunes le background culturel nécessaire.

Permettez-moi de vous confier quelques questions qui me viennent maintenant à l'esprit. On a mille fois raison de vouloir donner aux futurs prêtres une formation complète et de haut niveau. Comme une mère attentive, l'Église veut le meilleur pour ses futurs prêtres. Les cours ont donc été multipliés, au point d'alourdir les programmes d'une façon qui me paraît exagérée. Vous avez probablement senti le risque de découragement chez beaucoup de vos séminaristes. Je pose la question : une perspective encyclopédique est-elle adaptée à ces jeunes qui n'ont reçu aucune formation chrétienne de base ? Cette perspective n'a-t-elle pas provoqué une fragmentation de la formation, une accumulation des cours et une organisation trop historicisante ? Est-il vraiment nécessaire, par exemple, de donner à des jeunes qui n'ont jamais appris le catéchisme une formation approfondie en sciences humaines ou en techniques de communication ?

Je conseillerais de choisir la profondeur plutôt que l'étendue, la synthèse plutôt que la dispersion dans les détails, l'architecture plutôt que la décoration. Autant de raisons me portent à croire que l'étude de la métaphysique, si contraignant soit-il, est une phase préliminaire absolument indispensable à l'étude de la théologie. Ceux qui viennent chez nous ont souvent reçu une solide formation scientifique et technique – c'est une chance – mais leur manque de culture générale ne leur permet pas d'entrer d'un pas décidé dans la théologie.

 

Deux générations, deux modèles d'église

En de nombreuses occasions, j'ai parlé des générations : la mienne, celle qui m'a précédé, les générations futures. C'est pour moi le nœud crucial de la situation actuelle. Certes, le passage d'une génération à l'autre a toujours posé des problèmes d'adaptation, mais ce que nous vivons aujourd'hui est tout à fait particulier.

Le thème de la sécularisation devrait nous aider, là aussi, à mieux comprendre. Elle a connu une accélération sans précédent au cours des années 60. Pour les hommes de ma génération et plus encore pour ceux qui m'ont précédé, souvent nés et élevés dans un milieu chrétien, elle a constitué une découverte essentielle, la grande aventure de leur vie. Ils en sont donc arrivés à interpréter l'ouverture au monde souhaitée par le concile Vatican II comme une conversion à la sécularisation.

C'est ainsi que nous avons vécu, ou même favorisé, une auto-sécularisation extrêmement puissante dans la plupart des Églises occidentales.

Les exemples abondent. Les croyants sont prêts à s'engager au service de la paix, de la justice et de causes humanitaires, mais croient-ils à la vie éternelle ? Nos Églises ont fait un immense effort pour renouveler la catéchèse, mais cette catéchèse n'a-t-elle pas tendance à négliger les réalités ultimes ? Nos Églises, sollicitées par l'opinion publique, se sont embarquées dans la plupart des débats éthiques du moment, mais dans quelle mesure parlent-elles du péché, de la grâce et de la vie théologale ? Nos Églises ont déployé avec succès des trésors d'ingéniosité pour faire mieux participer les fidèles à la liturgie, mais celle-ci n'a-t-elle pas perdu en grande partie le sens du sacré ? Peut-on nier que notre génération, peut-être sans s'en rendre compte, a rêvé d'une "Église de purs", une foi purifiée de toute manifestation religieuse, mettant en garde contre toute manifestation de dévotion populaire comme les processions, les pèlerinages, etc. ?

Le choc entre la sécularisation et nos sociétés a profondément transformé nos Églises. On pourrait avancer l'hypothèse selon laquelle nous sommes passés d'une Église d'"appartenance", où la foi était donnée par le groupe de naissance, à une Église de "conviction", où la foi se définit comme un choix personnel et courageux, souvent en opposition avec le groupe d'origine. Ce passage a été accompagné d'impressionnantes variations numériques. On a vu diminuer à vue d'œil la présence dans les églises, au catéchisme et dans les séminaires. Toutefois, il y a quelques années, le cardinal Lustiger avait démontré, chiffres en main, qu'en France le rapport entre le nombre des prêtres et celui des pratiquants réels était toujours resté le même.

Nos séminaristes et nos jeunes prêtres appartiennent eux aussi à cette Église de "conviction". Ils ne viennent plus tellement des campagnes mais plutôt des villes et surtout des villes universitaires. Ils ont souvent grandi dans des familles divisées ou "éclatées", ce qui leur laisse des traces de blessures et, parfois, une sorte d'immaturité affective. Le milieu social d'appartenance ne les soutient plus : ils ont choisi d'être prêtres par conviction et ont renoncé, de ce fait, à toute ambition sociale (ce que je dis n'est pas vrai partout : je connais des communautés africaines où la famille ou le village portent encore des vocations nées dans leur sein). C'est pourquoi ils ont un profil plus déterminé, des individualités plus fortes et des tempéraments plus courageux. À ce titre, ils ont droit à toute notre estime.

La difficulté sur laquelle je voudrais attirer votre attention dépasse donc le cadre d'un simple conflit de générations. Ma génération, j'insiste là-dessus, a identifié l'ouverture au monde à une conversion à la sécularisation, pour laquelle elle a éprouvé une certaine fascination. Les plus jeunes, au contraire, sont nés dans la sécularisation, c'est leur environnement naturel, ils l'ont assimilée avec le lait de la nourrice : mais ils cherchent surtout à prendre leurs distances vis-à-vis d'elle et ils revendiquent leur identité et leurs différences.

 

Accommodement avec le monde ou contestation ?

Il existe désormais dans les Églises européennes et peut-être aussi dans l'Église américaine une ligne de partage – et parfois de fracture – entre un courant de "composition" et un courant de "contestation".

Le premier nous conduit à penser qu'il y a, dans la sécularisation, des valeurs à forte matrice chrétienne comme l'égalité, la liberté, la solidarité, la responsabilité et qu'il doit être possible de trouver un accord avec ce courant et de définir des domaines de coopération.

Le second courant, au contraire, invite à prendre ses distances. Il considère que les différences ou les oppositions, surtout dans le domaine de l'éthique, vont devenir de plus en plus marquées. Il propose donc un modèle alternatif par rapport au modèle dominant et accepte de tenir le rôle d'une minorité contestatrice.

Le premier courant a été prédominant pendant l'après-concile ; il a fourni la matrice idéologique des interprétations de Vatican II qui se sont imposées à la fin des années 60 et pendant la décennie suivante.

Cela s'est inversé à partir des années 80, surtout – mais pas exclusivement – sous l'influence de Jean-Paul II. Le courant de "composition" a vieilli mais ses adeptes détiennent encore des positions clés dans l'Église. Le courant du modèle alternatif s'est considérablement renforcé mais il n'est pas encore devenu dominant. C'est ainsi que s'expliquent les tensions actuelles dans beaucoup d'Églises de notre continent.

Je n'aurais pas de mal à illustrer par des exemples l'opposition que je viens de décrire.

Les universités catholiques se répartissent aujourd'hui selon cette ligne de partage. Certaines jouent la carte de l'adaptation et de la coopération avec la société sécularisée, ce qui les contraint à prendre leurs distances de manière critique à propos de tel ou tel aspect de la doctrine ou de la morale catholique. D'autres, d'inspiration plus récente, mettent l'accent sur l'affirmation de la foi et la participation active à l'évangélisation. Il en est de même pour les écoles catholiques.

Pour revenir au sujet de cette rencontre, on pourrait en dire autant à propos du profil-type de ceux qui frappent à la porte de nos séminaires ou de nos maisons religieuses.

Les candidats de la première tendance sont de plus en plus rares, au grand déplaisir des prêtres des générations les plus âgées. Les candidats de la seconde tendance sont aujourd'hui plus nombreux que les premiers, mais ils hésitent à franchir le seuil de nos séminaires parce que, souvent, ils n'y trouvent pas ce qu'ils cherchent.

Ils sont porteurs d'une préoccupation d'identité (ils sont parfois qualifiés, avec un certain mépris, d'"identitaires") : identité chrétienne – en quoi devons-nous nous distinguer de ceux qui ne partagent pas notre foi ? – et identité du prêtre, alors que l'identité du moine ou du religieux est plus facilement perceptible.

Comment favoriser une harmonie entre les éducateurs, qui appartiennent souvent au premier courant, et les jeunes qui s'identifient au second ? Les éducateurs continueront-ils à s'attacher à des critères d'admission et de sélection qui datent de leur époque mais ne correspondent plus aux aspirations des plus jeunes ? On m'a cité un séminaire français où les adorations du Saint-Sacrement avaient été supprimées depuis une bonne vingtaine d'années parce qu'elles étaient jugées trop dévotionnelles : les nouveaux séminaristes ont dû se battre pendant plusieurs années pour qu'elles soient rétablies, tandis que certains enseignants ont préféré démissionner face à ce qu'ils considéraient comme un "retour au passé" ; en cédant aux demandes des plus jeunes, ils avaient l'impression de renier ce pour quoi ils s'étaient battus toute leur vie.

Dans le diocèse dont j'étais évêque j'ai connu de telles difficultés quand des prêtres plus âgés – ou des communautés paroissiales entières – éprouvaient une grande difficulté à répondre aux aspirations des jeunes prêtres qui leur étaient envoyés.

Je comprends les difficultés que vous rencontrez dans votre ministère de recteurs de séminaires. Plus que le passage d'une génération à une autre, vous devez assurer harmonieusement le passage d'une interprétation du concile Vatican II à une autre et, peut-être, d'un modèle ecclésial à un autre.

Votre position est délicate mais elle est absolument essentielle pour l'Église.

Monseigneur Jean-Louis Bruguès,
Ancien Évêque d’Angers
Secrétaire de la Congrégation pour l'Éducation Catholique

Vatican, juin 2009
Source
 : blog de Sandro Magister (traduction Charles de Pechpeyrou)

 

Publié dans Signes des temps

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

candide 09/11/2011 09:49



De quelques questions que pose le discours - déjà ancien, 2009 - de Mgr Bruguès: 


- le « catéchisme » a-t-il réponse à tout ? Ce document autoritaire, donc « d’autorité »  est-il réellement« évangélique » ? Valeurs "romaines" certes,
défendues par Mgr d'Avignon - cf. La Croix du 08 novembre 2011 -  mais où sont les valeurs universelles de l’Evangile, l'attention aux plus petits et aux "pauvres en esprit"? 


-Retour aux anciennes pratiques  (préconciliaires)?


 -         Méfiance à l’égard des théologies du XXe siècle (Rahner, Moingt, Moltmann, etc.) et préconisation de la prétendue philosophia
perennis (néo-thomisme) ?


 -Eglise d’appartenance - appartenance identitaire ? La référence romaine l’emporte sur la référence chrétienne."Catholiques mais pas chrétiens" disait-on des disciples de Charles Maurras.


 Remarque impertinente : le séminaire idéal de Mgr Bruguès  ne ressemblerait – t-il pas au séminaire caricatural de
Besançon dans les années 1820 décrit dans le Rouge et le Noir (chapitres 28 à 30), où l’on vénère Joseph de Maistre, tant prisé de nos traditionalistes ?



fanfan 08/11/2011 19:14



@Dekoij'memêle,


je suis tout en fait d'accord avec vous, c'est affligeant et même ahurissant de lire


une telle harangue , fruit d'une "mure"réflexion d'un prélat complètement à côté "de ses pompes épiscopales"...Mais chère Dekoij'memêle, il en existe des tas actuellement comme celui d'Angers( ou
DANGER???)!!!Nous voilà replongé(e)s en plein XIX° siècle...Au secours Dieu Père,Fils et Saint-Esprit... Ils sont devenus fous!!!Le Pouvoir , voilà ce que cela cache , cette emphase
"catéchétique"...Bien de ces hommes d'Église ont peur de perdre leur aura(enfin ce qui leur reste..) et font feu de tout bois pour se maintenir!


Oui cette diatribe n'a rien d'Evangélique, c'est une  vieille leçon( de catéchisme) bien apprise , bien digérée et que l'on refile aux générations nouvelles qui doivent fournir un corpus
ecclésial nouveau!!!mais où cette" éminence" a vu qu'on pouvait"mettre du vin nouveau dans de vieilles outres"???S'il connaît le catéchisme de l'Église Catholique, il ne se souvient plus des
Évangiles!!!


Pauvres de nous!


fanfan


 



Dekoij'memèle 08/11/2011 12:11



Grâce au dernier commentaire, je découvre également ce texte... affligeant....


En deux ans, depuis, il me semble que les choses ne se sont guère arrangées...


Dans ma paroisse nous venons d'"hériter" d'un nouveau vicaire : ordonné cette année, jeune et plein de santé. Mais en écoutant ses homélies, même si le manque d'expérience peut rendre indulgent
et sachant que tous les prêtres ne sont pas forcément doués pour ce genre d'exercice, je suis atterée par leur "indigence théologique"... Au séminaire il a certainement plus appris les réponses
du catéchisme que réfléchi... Beaucoup de paroissiens en milieu rural mettent hélas encore les prêtres sur un piédestal sacré et n'osent même pas penser que ce qu'il dit ou fait peut être remis
en question...



Leo 08/11/2011 08:50



Je découvre ce texte... Je comprends pourquoi désormais les séminaristes de Lyon ne sont plus à l'Institut Catholique... C'est la catastrophe
!



Elsa 19/01/2010 22:40


Tout à fait d'accord avec Francine: si les prêtres ne transmettent pas un message d'amour, la doctrine et le catéchisme de l'Eglise Catholique ne feront pas le poids:
"C'est à l'amour que vous avez les uns pour les autres qu'on vous reconnaîtra mes disciples". Maintenant, il faut réfléchir COMMENT y arriver. L'adoration eucharistique en est sûrement UN
moyen.
Ce qui est affligeant dans cette "exhortation" c'est que Monseigneur place en première ligne la  transmission de la doctrine  de l'Eglise et non pas l'Evangile.


F. Bouichou-Orsini 30/08/2009 11:36

En rentrant de vacances, je découvre une information inquiétante, communiquée par G&S. Mgr Bruguès, haut responsable du Vatican (pour la catéchèse et l’éducation religieuse) oppose deux modèles d’Eglise pour nous préparer à notre mission de chrétien, dans un monde déchristianisé et sécularisé. Selon lui, il serait urgent de rétablir la « culture chrétienne » d’antan, susceptible de restaurer une Eglise d’appartenance plutôt que de chercher à favoriser l’émergence d’une Eglise de conviction. L’Eglise dite de conviction s’attachant davantage à discerner, dans la Bonne Nouvelle, des éléments de réponse aux questions qui se posent aujourd’hui, en particulier chez les les jeunes, questions que nous aurions pris le temps et l’humilité d’écouter (Cf. entre autres, l’ouvrage collectif publié sous la direction de Ph Bacq et Ch. Theobald)1. Dans ce dernier modèle, le chrétien se contenterait humblement d’être levain dans la pâte, alors que selon l’ancien modèle, il s’attachait surtout à offrir un cadre doctrinal déjà constitué, bien défini, voire « définitif  et rassurant”.  L’option retenue par Mgr Bruguès me semble du même ordre que le replis identitaire  sur la tradition opéré dans d’autres groupes religieux. J’en citerai un exemple : des jeunes musulmanes, confrontées à la modernité, décident, pour afficher leur foi, de porter désormais le voile, ou même la burka…(j’en connais). Seulement voilà … Jésus ne nous a pas laissé un dépôt “institué”, sacré et exclusif, avec mission essentielle de le protéger, tel le Coran ou la charya. Avant son départ, Jésus nous a seulement promis que, pour avancer sur la route difficile, ouverte par Lui, il nous enverrait l’Esprit qui pourrait nous aider dans cette avancée, à la mesure de notre engagement. “Comment cela se pourrait-il ? ”, disait déjà Marie à l’annonce d’une autre Venue. Pour recevoir cette aide de l’Esprit, au cours de notre cheminement terrestre il n’est pas de recette normée. Dans l’Evangile, c’est l’aventure du disciple, qui part au large sans bagage, sans “rechanges”, avec la seule conviction qu’il suit le bon Guide et avec l’assurance de l’aide promise par Lui. Oui, tout doit être à l’aune d’une seule et ultime loi : l’amour. L’amour  authentique de l’autre, notamment du plus faible, l’amour de l’univers confié à notre œuvre de co-créateur, et l’amour de nous-même, chacun reconnu image potentielle du Christ. Pour ce faire, il nous faut changer d’écorce, comme la graine qui doit nécessairement mourir dans le champ pour devenir ensuite plante vivace singulière. Dans cette approche, le Pape Jean XXIII et le Concile Vatican II incitaient à rechercher les pierres d’attente pour fonder la construction du Royaume éternel, lequel commence dès ici-bas ; une œuvre laborieuse, qui doit être aidée et soutenue par une concertation nécessairement collégiale. Avancer sur le chemin ouvert par le Christ, en recherchant l’éclairage de l’Esprit, c’est poursuivre l’Incarnation du Christ au sein d’un monde, devenu de plus en plus vaste, pluriel, complexe, insolite de richesses nouvelles et variées, ainsi que lourd de risques ignorés jusque là. Evidemment, il pourrait apparaître plus rassurant de se calfeutrer à l’intérieur des murs d’une institution, de méditer sur le péché, la grâce, les vertus théologales, la vie éternelle… bref, cultiver notre jardin communautaire, voire communautariste.Mais l’homme du XXIème siècle s’affirme majeur et autonome. Il dispose aujourd’hui de pouvoirs puissants et redoutables, dans de nombreux domaines, capable de création comme de destruction (en biologie, informatique, astro-physique, physique nucléaire, etc.). Cet homme découvrirait bien vite le caractère étouffant et illusoire, propre à toute institution qui perdure, même lorsqu’elle se déclare « universelle », sous couvert d’une culture dominante (ici romano-européenne). Les institutions, avec le temps, se sclérosent et se pensent toutes propriétaires de la vérité (Eglises, Universités, partis politiques …). Hormis le cas où certaines pourraient avoir la sagesse de s’inspirer de  la parabole de la graine, balayer les scories et, pour l’Eglise, retrouver l’Essentiel transcendant par des voies désencombrées et mieux intégrées dans la Bonne Nouvelle qui demeure tout aussi exigeante, sur les différents plans, de la pensée comme de la vie.Les chrétiens les plus reconnus dans le monde sont des témoins humbles,  transparents à l’Evangile : l’Abbé Pierre, Sœur Emmanuelle, François d’Assise … Il ne s’agit pas de doctrinaires, défenseurs d’une culture ou d’une religion particulière, que le Christ, Lui, n’a jamais voulu organiser. Chaque fois que l’Eglise officielle ou même ses adeptes ont prétendu le contraire, ils se sont placés en contradiction avec l’Evangile, parce que trop soumis à des contingences temporelles. Par exemple : en France, lorsque, après la Révolution de 89, eut lieu la Restauration ( “l’union du sabre et du goupillon”) ; naguère, face aux dictatures en Amérique latine ; aujourd’hui, au Brésil à propos de la réforme agraire … Et n’y a-t-il pas aux Etats Unis de & ldquo;bons chrétiens” pour combattre  le projet de sécurité sociale universelle, etc…).Francine BOUICHOU-ORSINI

Albert OLIVIER 15/08/2009 17:56

Je ne prends connaissance que tardivement du Discours de Monseigneur Jean-Louis Bruguès, Évêque d’Angers, Secrétaire de la Congrégation pour l'Éducation Catholique, aux Recteurs des séminaires pontificaux. Positif : il a le mérite de la franchise ; inquiétant, lorsqu’on essaye de lire entre les lignes.
Pour quiconque a enseigné dans un séminaire, son constat initial est exact : une grande partie des jeunes “appelés” sont très ignorants des “choses sacrées”. Que Monseigneur se rassure, les connaissances de base (y compris orthographiques) sont aussi faibles, à âge égal, chez les étudiants de nos universités.
Sans doute la “sécularisation” a-t-elle profondément modifié les rapports entre l’Église-institution et les États aussi bien qu’avec les individus. Il serait bon d’ailleurs, pour que les choses soient plus claires, de distinguer “sécularisation” et “laïcité”. Et quand on voit l’opposition égoïste de beaucoup d’Américains, dans ce pays si pieux, à un projet de couverture médicale des “pauvres”, on peut se demander s’il suffit d’avoir des manifestations publiques de convictions religieuses, et les yeux baissés, pour être véritablement évangélique. La solidarité “laïque” existe aussi, même si l’on peut la considérer comme d’origine chrétienne.
La sécularisation est, en tout cas, un phénomène bien plus ancien que l’évêque d’Angers l’affirme (“XVIIIe siècle” ? Encore un méfait de la Révolution ?). Déjà la Réforme s’est accompagnée d’une “sécularisation” (dont celle des biens de l’Église) en remettant aux magistrats des pouvoirs qui relevaient antérieurement des évêques, y compris dans le domaine de la discipline des mœurs. Déjà au Moyen-Âge, la “Querelle du sacerdoce et de l’Empire” en est une illustration. Certains théologiens —parfois condamnés, il est vrai— la prônait [Cf. : G. de Lagarde, La Naissance de l’esprit laïque au déclin du Moyen Age, Paris-Louvain, 5 vol., 2e édition, 1956-1970. Mais l'''inventeur”, finalement, n’est il pas notre Seigneur avec son fameux “Rendez à César …” (Mt 22,21) ?
Quand l’orateur se réjouit de ce qu’en ignorant le catéchisme, les jeunes séminaristes évitent au moins “des préjugés négatifs” (parce que “critiques” et “historicisants” 
), il devrait le faire également en constatant qu’ils ont échappé en même temps à un formatage de l’esprit fondé, si l’on comprend bien son programme, sur une transmission figée de “ce qu’on dit nos pères”, avec une bonne dose de dévotionnel, afin d’offrir des certitudes indiscutables et indépassables. Préférer la métaphysique aux “sciences humaines” assurera sûrement mieux l’assimilation des dogmes acquis. Je crains que l’absence de connaissances “séculières” ne facilitent pas la “mission” des futurs prêtres dans un monde de facto “sécularisé” —où ils doivent servir— car les questions que poseront les brebis hors bercail porteront plutôt sur la psychologie ou la sociologie que sur la Somme de saint Thomas (d’importance inestimable par ailleurs).
Sans reprendre tous les points de ce discours, on doit dire qu’il soulève de vraies problèmes, toujours non résolus depuis l’Église primitive. Par exemple, celui de la “Religion populaire”. Elle a été un débat important pour les historiens dans les années 70-80. Sans doute l’Église a-t-elle fait preuve de sagesse en tolérant des manifestations de piété, souvent spontanées, parfois héritées d’autres traditions (comme en Amérique du Sud). Faut-il pour autant, afin de garder la main sur ceux qui pratiquent des croyances marginales ou outrées, qu’elle semble les encourager en se contentant de les encadrer, sans tenter de faire “monter” la conscience religieuse de foules sincères mais désorientées ?.
La question “Accommodement avec le monde ou contestation ?” doit-elle se poser en des termes manichéens ? Doit-on soit “démissionner” devant le “monde” [dont le mauvais état moral n’est pas à démontrer], soit le “contester” sans nuances ? Ne faudrait-il pas, dans la manière d’exprimer les “vérités” de la foi dont on veut témoigner, utiliser un langage intelligible par un esprit d’aujourd’hui avec ses manques incontestables, certes, mais aussi ses nouveaux problèmes concrets qu’ Aristote et saint Thomas ne connaissaient pas ? Dans l’alternative proposée, on peut craindre que la “prise de distance” soit une position de repli, de “réaction” identifiante pour une minorité de “purs”. A vouloir se garder des “mains sales”, a dit Sartre, je crois, on risque de ne plus avoir de mains du tout …
Le débat à propos du “vrai” concile Vatican II et de ses interprétations éventuellement abusives —qui devient récurent— devrait pouvoir se régler, entre personnes sincères et honnêtes, par une relecture attentive et scrupuleuse des textes, au lieu de servir de pré=texte entre les Anciens et les Modernes. Ce concile est-il d’ailleurs le point omega de la "doctrine chrétienne", comme on avait fait du concile de Trente l’aboutissement de toute pensée tournée vers Dieu ?
Albert OLIVIER
 

Gérard Fischer 05/08/2009 08:39

Merci à Garrigues et Sentiers d'avoir publié ce document révélateur de la pensée vaticane actuelle.Pour ceux qui seraient intéressés, le site de CdEP (Chrétiens dans l'Enseignement Public) en donne un commentaire à l'adresse suivante :http://www.cdep-asso.org/index.php?option=com_content&task=view&id=187&Itemid=117

Chantdoiseau 01/08/2009 12:07

Le discours de Mgr Bruguès m'étonne et me navre au même titre que la personne qui a envoyé le commentaire précédent j'en donne longument les raisons dans mon blog eglise1piegedans un article sur la formation des prêtres selon Mgr Bruguès

Clémence Cursol 23/06/2009 10:46

Je suis bouleversée par le discours de Mgr Bruguès à propos des 2 Eglises : celle qui prend en compte sa sécularisation - et l’autre, celle qui veut manifester l’identité chrétienne.D’abord, la culture chrétienne, elle est là : je ne m’attarde pas, il suffit de lire le Christ Philosophe, de Frédéric Lenoir pour connaître les arguments de cette thèse. C’est parce que notre culture est profondément chrétienne (même à notre insu) que nous sommes aujourd’hui si contestataires contre ce qui s’oppose à la Liberté, et si désireux d’un monde plus égalitaire.L’Église s’est ouverte au monde, à la suite  de Vatican II : oui, nos Églises se sont embarquées au service de la paix, de la justice, de l’Amour : n’est-ce pas ce que les Évangiles réclament ? N’est-ce pas ce que le Christ lui-même nous a engagé à faire ?L’Église, réciproquement, omet-elle de parler de péché, de la grâce et de la vie théologale ? Je ne le crois pas. Mais elle n’en parle sans doute plus en terme d’obéissance ; elle souhaite une adhésion, une conviction en effet. N’est-ce pas le signe que l’homme est adulte ? Le sacré ? Non, on nous demande d’être des saints, pas des danseurs d’une danse complexe dont on ne connaît plus le sens, mais qu’il faudrait reproduire justement parce qu’on ne le comprend pas. C’est la Tradition utilisée non comme signe de communion, mais comme cadre de vie, bien clos. Où, qu’on me dise où, dans le Nouveau Testament, Jésus, de près ou de loin, manifeste qu’il veut à son égard, ou à l’égard de son groupe (qui n’était pas alors une « Église ») quelque chose qu’on pourrait assimiler à de l’adoration ? Que dire de l’adoration du Saint Sacrement ! Que fait-on ainsi, sinon, d’abord abolir l’esprit critique ?Que veulent nous dire ces jeunes prêtres qui réclament des pèlerinages, des processions, des dorures, des dentelles… et une scénique des puissants et des faibles ? Qu’ils veulent retrouver une position dominante dans la société et s’en donnent les signes ? Qu’on ne me dise pas qu’il s’agit de déférence envers notre Seigneur et Maître ! Lui-même ne le voulait pas. Non, ne s’agirait-il pas d’abord de récupérer un statut social, perdu comme le dit d’ailleurs Mgr Bruguès, justement lorsque les prêtres se sont mis au service des autres, dont ils sont les premiers prochains ? (car on ne peut avoir 2 maîtres à la fois, Dieu et l’argent, c’est-à-dire le pouvoir).L’occident chrétien est tellement paniqué par le manque de prêtres qu’il oublie facilement que Jésus est un nomade, laveur de pieds, qui mange avec les impurs et parle aux prostituées. L’occident chrétien accepte « la seconde tendance », car ceux de la « première tendance » se font rares. Pourquoi ? Parce que le « cadre » imposé au sacerdoce est devenu tellement incompréhensible que le risque est la schizophrénie, à tout le moins le burn out…Mgr Bruguès semble vouloir que les séminaires d’aujourd’hui prennent le tournant réclamé par les postulants (on prend ce qui se présente !) Et pour cela, réinterprètent Vatican II : je voudrais bien qu’il explicite le sens qu’il préconise…

saint michel Archange 19/06/2009 21:06

Excellent merci!