Avoir raison cinquante ans trop tôt : la tentative de « déclergification » initiée en France après mai 1968

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C’était en 1968-1969… Un groupe de prêtres à Paris, sans doute sous l’influence de mai 68 et de la prédication du carême de Jean Cardonnel à la Mutualité, prend l’initiative de créer un programme qu’ils disent être de déclergification. Plus largement, on parlera de contestation. Ils sont alors une poignée. Six mois après, ils seront près de mille (francophones de France et d’ailleurs) à avoir signé ce programme. Bien sûr, la plupart d’entre eux sont maintenant décédés ou le seront bientôt… On peut rappeler Louis Evely, Marc Oraison, Jean Cardonnel, Émile Poulat, Robert Davezies parmi les plus connus et puis combien d’autres… On peut citer aussi quelques évêques qui les ont écoutés : Guy Riobé, Jacques Gaillot… mais sans éveiller beaucoup d’écho… et sans doute sans aucun soutien. Entre cette tentative de déclergification et la condamnation du cléricalisme répétée aujourd’hui sans relâche par le Pape François, il y a plus que des convergences, mais il y a aussi cinquante ans de passés…

En avril 1998, les éditions Golias ont reproduit en trois tomes l’entièreté du journal d’Échanges et Dialogue, donnant ainsi, trente ans après, une synthèse d’un mouvement qui a inspiré et parfois promu l’orientation de centaines de prêtres. Citons aussi quelques livres écrits par certains d’entre eux qui décrivent et illustrent les cheminements qui furent les leurs (1). Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler aujourd’hui quels furent les éléments de ce programme de déclergification. Il y avait quatre points bien distincts qui étaient des objectifs de vie pour tous les signataires.

1 – Le Travail. Il s’agissait pour tous les prêtres et religieux en contact avec la société de pouvoir exercer une profession physique ou intellectuelle, normalement rémunérée, dans le but de vivre une véritable insertion dans le monde du travail. Cela concernait les prêtres-ouvriers (P-O) qui y étaient déjà (Les insoumis de 1954 qui y étaient restés et ceux qui après le Concile les avaient rejoints), ainsi que tous les autres qui étaient invités à y entrer volontairement, mais cela entraînait aussi la volonté de ne plus ordonner désormais que des hommes qui étaient au travail. C’était une question d’équilibre humain et d’insertion dans la société pour des clercs dont le statut particulier les tenait constamment à l’écart. Ne faut-il pas mettre cet objectif de 1968 en rapport avec les recommandations du synode sur l’Amazonie de 2019 et en tirer des conclusions ?

 

2 – L’Engagement social, syndical et politique. Cet engagement qui avait posé problème en 1954, et provoqué la condamnation des P-O par Rome, était maintenant revendiqué par tous les prêtres entrant au travail. Ils ne voulaient évidemment pas passer simplement du statut de clercs à celui de bourgeois quelconques, exerçant sans doute des professions libérales, ainsi toujours munis de privilèges. Ils voulaient exercer dans la société leur liberté d’hommes engagés, partager le lot de tous, surtout des plus pauvres, poser leur candidature à des élections, prendre des responsabilités et les assumer librement.

 

3 – Le droit à une vie sexuelle adulte et libre. L’obligation du célibat était évidemment rejetée comme obsolète et non-justifiée. L’amour humain dans toute sa vérité et sa rencontre avec l’autre était revendiqué et considéré comme une condition indispensable d’un épanouissement, d’une maturité et d’un équilibre nécessaires à tout homme et donc aussi aux prêtres. N’était-ce pas déjà une véritable prise en compte de la condition humaine du prêtre bien avant que n’éclatent les scandales liés à la pédophilie et au viol dans l’Église ?

 

4 – La révision profonde de la façon dont s’exerce l’autorité dans l’Église. Évidemment, vus les trois points précédents, l’autorité dans l’Église, dans la hiérarchie de l’Église, ne pouvait plus s’exercer de la même manière ! Une chose était de s’en rendre compte, une autre de concevoir en 1968 comment organiser une réforme réelle en la matière. L’Église en 2020 n’est toujours pas une démocratie. Il n’y a pas d’élections, sauf celle quasi folklorique du Pape. Il n’y a pas de vote obligatoire et la réservation des sujets dans les débats continue à être pratiquée à tous les niveaux. Les nominations se font à bureaux fermés et les influences qui jouent n’ont souvent rien d’évangélique. L’administration de l’Église par la Curie Romaine et par les curies régionales relève de préjugés, de traditions, quand ce n’est pas de complots, de haines et de rivalités. Le Pape François a largement dénoncé tout cela, mais n’a pratiquement rien pu changer jusqu’à présent.

 

On aura certainement perçu dans ce programme tout le courage qu’il a fallu à ses signataires pour affronter une institution monolithique, ancrée dans ses convictions et ses privilèges. Peut-être aussi a-t-on senti la part de rêve qui animait encore ceux qui avaient vécu mai 68 dans la rue ou les amphithéâtres ? Mais il faut reconnaître que ce programme relevait non seulement d’une analyse sociologique sérieuse des problèmes posés, mais anticipait aussi, dans la ligne de Vatican II, une remise en cause de l’ecclésiologie traditionnelle et de la compréhension théologique de certains dogmes. Ce qu’il n’abordait cependant pas encore, étant seulement conçu comme un mouvement de prêtres, c’est l’importance de la présence des femmes, la possibilité de leur ordination, leur égalité avec les hommes à tous les niveaux, le rôle indispensable qu’elles avaient à jouer. Mais ce n’était pas encore dans l’air du temps ! Le sera-ce bientôt réellement ?

Avoir raison cinquante ans trop tôt, c’est très lourd de conséquences. On peut dire que les signataires, malgré leur nombre et leur enthousiasme, ont pour la plupart été isolés, critiqués, parfois écrasés. La plupart d’entre eux sont effectivement entrés au travail, se sont mariés et ont pris des engagements. Dans les années qui ont suivi, on en a vu devenir délégués ou permanents syndicaux, conseillers municipaux, adjoints ou maires de leurs communes. Quant à l’exercice de l’autorité dans l’Église qui n’a guère évolué, ils n’ont pas eu l’occasion de le réformer, mais plutôt d’en subir les conséquences : exclusion, condamnation, réduction à l’état laïc, excommunication furent leur lot commun. Le nombre des départs de prêtres dans les années 70 fut tel qu’on a pu dire que dans beaucoup de diocèses il y avait plus de prêtres out (en-dehors des structures) que de prêtres in (en service dans l’institution). En dix ans, l’Église a perdu la plupart de ceux qui auraient pu promouvoir les réformes indispensables à sa survie, en fait les forces vives de l’institution. Ceux qui sont partis ont pris progressivement leurs distances de façon telle qu’une réintégration n’a plus guère été pensable et que bien souvent ils ont étendu leur réflexion critique à la plupart des dogmes de l’Église catholique.

Cinquante ans ont passé. Beaucoup d’échanges ont eu lieu dans la société, très peu dans l’Église, et aucun dialogue n’a été enregistré. Cinquante ans vont-ils encore passer sans véritable réforme, comme on peut le supposer en regardant l’état de la Curie ? Ou bien, et c’est plus vraisemblable, la religion catholique disparaîtra-t-elle avant cela ? Car les religions sont comme les hommes, elles peuvent mourir ! 

 

Jacques Meurice

 

(1) André Monjardet, Autre prêtre, autre Église, Paris, Éditions de l’Epi, 1967 ; André Monjardet, Jésus de Nazareth, autobiographie, Paris, Éditions Anamorphoses, 1996 ; Robert Davezies, Echanges et Dialogue ou la mort du clerc, Paris, L’Harmattan, 1975 ; Jean Lajonchère, Le curé rouge, Paris, L’Harmattan, 2002 ; Jacques Meurice, Adieu l’Église, chemin d’un P-O, Paris, L’Harmattan, 2004 ; Jacques Meurice, Jésus sans mythe et sans miracle, Villeurbanne, Edit. Golias, 2009 ; Claire Taillandier et Philippe Cibois, Adieu à l’Église, Paris, L’Harmattan, 2018.

Source : https://nsae.fr/2019/12/17/avoir-raison-cinquante-ans-trop-tot/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_campaign=newsletter-nsae_97

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Marc Durand 02/01/2020 23:23

Ce papier fort intéressant décrit une réalité bien présente encore actuellement. Je voudrais y ajouter quelques considérations qui paraîtront peut-être hors de propos, parce que bien connues, aux protagonistes de ces questions, mais je n’ai pas lu les livres cités et à l’époque, si j’avais été alerté par les débats soulevés, je ne les avais suivis que de manière superficielle. Mon propos ne concerne donc que l’article ci-dessus, ignorant tout le foisonnement sur lequel il s’appuie.
Les prêtres en question réclamaient donc de pouvoir vivre leur vie d’hommes pleinement : travail, engagement syndical ou autre, vie sexuelle, et enfin ils mettaient en cause l’exercice du pouvoir dans l’Église. Que ne peut-on signer à leur suite ! Si les prêtres ne peuvent pas vivre leur vie d’hommes, que sont-ils ? Quant-à l‘autorité dans l’Église, il n’est plus besoin d’insister.
Mais il me semble manquer l’essentiel : rien n’est dit sur le sacerdoce. Que pensaient ces prêtres de leur...que dire ? fonction ? statut ? essence ? de prêtre ? A l’époque la réponse hiérarchique était (en gros) qu’étant prêtres ils étaient sacrés, devenus différents du reste de l’humanité, et que cette sacralisation leur interdisait les « voies ordinaires » de l’humanité qu’ils réclamaient. Cela ne peut heureusement plus tenir. Mais la question demeure, sous-jacente à toute la vie de l’Église. Qu’est-ce qu’un prêtre ? Et qu’est-ce que le sacré ?
Il semble que toutes les religions développent un domaine sacré – mais la foi n’est pas une religion, qui devrait en être servante. Et le sacré se trouve aussi bien ailleurs, que ce soit le drapeau républicain, le panthéon...ou la cérémonie organisée pour la prise du pouvoir par le Président actuel. On sait bien que lorsqu’on chasse le sacré, très vite il revient par derrière. Il n’empêche qu’il faut être au clair avec cette notion, et ce n’est pas le cas dans l’Église catholique.
Dans le catholicisme, le sacerdoce n’est pas seulement une fonction. Les prêtres catholiques touchent au sacré, ils ne sont pas uniquement des desservants, ils sont consacrés. Ils sont destinés à « faire » le sacrement central, l’Eucharistie. Pour les autres sacrements, les choses sont moins claires, même la Pénitence en cas d’urgence, il semble qu’au Moyen Age on admettait qu’un frère d’armes pouvait donner ce pardon. Le « sacerdoce des fidèles » suffisait. Mais pour le sacré du pain consacré, cela est réservé aux hommes consacrés qui sont « prêtres in aeternum ». Pour ce qui est de la « clergiture », c’est là que le bât blesse. On peut réformer l’autorité dans l’Église, demander que les laïcs soient effectivement partie prenante aux décisions, que les femmes, évidemment, soient pleinement associées, à toutes les places et à tous les niveaux, cela ne règle pas la question du sacerdoce et du sacré, on n’atteint pas le cœur de la question.
Alors ne renonçons pas aux combats pour décléricaliser l’Église, pour laisser les femmes prendre toute leur place, mais ne nous y perdons pas, ce n’est pas là que se trouve le blocage. La religion a construit au-dessus de la foi des murs qu’il nous faut abattre, le premier pas serait de permettre un débat ouvert avec les théologiens et tous les chrétiens (même la hiérarchie!) et à en tirer les conséquences. Ou nous vivons dans l’espérance et nous avançons (sans naïveté!), ou il nous faut partir rejoindre tous nos frères qui sont déjà ailleurs.
Et n’attendons pas cinquante ans, il n’y aura plus personne sauf une secte sans intérêt.