Totoche, Merzavka, Filoche et les autres

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans un des plus beaux livres écrits sur l’amour maternel, l'écrivain, aviateur, compagnon de la Libération et diplomate que fut Romain Gary raconte l’éducation reçue de sa mère, russe juive émigrée, séparée de son mari et vivant dans la précarité. Alors qu’il était enfant, au lieu de lui parler des personnages de contes de fées, elle le mit en garde contre « une cohorte ennemie à la recherche de quelque signe de défaite et de soumission » dont les personnages, écrit Romain Gary, « ne me quittèrent plus jamais ».

Tout au long de sa vie, il combattit, entre autres, trois « dieux » membres de cette cohorte qu’il décrit ainsi : « Il y a d’abord Totoche, le dieu de la bêtise, avec sa tête d’intellectuel primaire, son amour éperdu des abstractions ; sa ruse préférée consiste à donner à la bêtise une forme géniale. Il y a Merzavka, le dieu des vérités absolues. Chaque fois qu’il tue, torture ou opprime au nom des vérités absolues, religieuses, politiques et morales, la moitié de l’humanité lui lèche les bottes avec attendrissement. (…) Il y a aussi Filoche, le dieu de la petitesse, des préjugés, du mépris, de la haine, en train de crier « Sale Américain, sale Arabe, sale Juif, sale Russe, sale Chinois, sale Nègre » c’est un merveilleux organisateur de mouvements de masse, de guerre, de lynchages, de persécutions, habile dialecticien, père de toutes les formations idéologiques, grand inquisiteur et amateur de guerres saintes (…) Ma mère les connaissait bien ; dans ma chambre d’enfant, elle venait m’en parler souvent (… ) Nous sommes aujourd’hui de vieux ennemis » (1).

Totoche, Merzavka et Filoche, et tant d’autres, sont des idoles qui nous empêchent de créer et d’aimer. Les campagnes électorales ressemblent trop souvent au face à face stérile entre ce que le philosophe Peter Sloterdijk appelle « une production plus ou moins explicite d’idoles suggestives » et « la demande plus ou moins ouverte d’illusions édifiantes » (2). L’alternance de messianismes totalitaires et agressifs et de désillusions sauvages a été une des caractéristiques du XXsiècle.

En 1941, en plein conflit mondial, le jésuite, paléontologue et théologien Pierre Teilhard de Chardin écrivit un texte prophétique intitulé La Grande Option : « La socialisation dont l’heure semble avoir sonné pour l’Humanité, ne signifie donc pas du tout, pour la Terre, la fin, mais bien plutôt le début de L’Ère de la Personne. Toute la question en ce moment critique est que la prise en masse des individualités s’opère non point à la méthode « totalitaire » dans quelque mécanisation fonctionnelle et forcée des énergies humaines, mais dans une « conspiration » animée d’amour. L’amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du Monde. Il faudra bien qu’on se décide un jour à reconnaître en lui l’énergie fondamentale de la Vie » (3)

Près d’un demi-siècle après, Vaclav Havel, dissident et futur Président de la République tchèque déclarait ceci : « Nous avons une tâche fondamentale à remplir dont tout le reste découlerait. Cette tâche consiste à faire front à l'automatisme irrationnel du pouvoir anonyme, impersonnel et inhumain des idéologies, des systèmes, des appareils, des bureaucraties, des langues artificielles et des slogans politiques (…) à faire confiance à la voix de notre conscience plutôt qu'à toutes les spéculations abstraites et à ne pas inventer de toutes pièces une autre responsabilité en dehors de celle à laquelle cette voix nous appelle ; à ne pas avoir honte d'être capable d'amour, d'amitié, de solidarité, de compassion et de tolérance, mais au contraire à rappeler de leur exil dans le domaine privé ces dimensions fondamentales de notre humanité et à les accueillir comme les seuls vrais points de départ d'une communauté humaine qui aurait un sens » (4).

Bernard Ginisty

 

(1) Romain GARY (1914-1980La promesse de l’aube, éditions Gallimard, collection Folio, 2018, p. 16-20. Il est le seul romancier à avoir reçu deux fois le prix Goncourt : en 1956 pour Les racines du ciel et en 1975, sous le pseudonyme d’Émile AJAR, pour La vie devant soi, en faisant passer cet ouvrage pour l’œuvre d’un tiers.

(2) Peter SLOTERDIJKRéflexes primitifs. Considérations psychopolitiques sur les inquiétudes européennes, éditions Payot, 2019, p. 18.

(3) Pierre TEILHARD DE CHARDIN (1881-1955), La grande option écrit à Pékin en 1941, in L’avenir de l’Homme, éditions du Seuil, 1960, p. 75-76.

(4) Vaclav HAVEL (1936-2011)La politique et la conscience, discours de réception du diplôme de docteur honoris causa lu en son absence le 14 mai 1984 à l’université de Toulouse–Le Mirail, in Essais politiques, éditions Calmann-Lévy, 1989, p. 243.

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert.kaufmann@orange.fr 16/05/2019 11:40

Un grand merci à B. Ginisty de nous rappeler cet homme hors du commun que fut Romain Gary. Et aussi ce détour à travers Theillard et Havel, Puisse la conjugaison de ces trois pensées nous inspirer pour le présent et l'avenir.
Robert Kaufmann