« Le Vertige de l’Europe » (Olivier Abel)

Publié le par Garrigues et Sentiers

Parmi les nombreux ouvrages que suscite la perspective des prochaines élections européennes, celui d’Olivier Abel intitulé Le Vertige de l‘Europe me paraît l’un de ceux qui analyse le mieux la crise que vivent les Européens (1). On ne sera pas étonné qu’ami de Paul Ricœur et créateur du Fonds qui gère son héritage intellectuel, Olivier Abel reprenne comme base de sa réflexion un article du philosophe publié en 1961 dans la Revue Esprit sous le titre « Civilisation universelle et cultures nationales » (2). 

 

Dans ce texte, Ricœur estime que l’effort pour s’ouvrir aux autres cultures tant dans le cadre européen que dans celui plus vaste de la mondialisation risque de conduire à un scepticisme planétaire « aussi dangereux que la bombe atomique » : « Au moment où nous découvrons qu’il y a des cultures et non pas une culture, au moment par conséquent où nous faisons l’aveu de la fin d’une sorte de monopole culturel, illusoire ou réel, nous sommes menacés de destruction par notre propre découverte ; il devient soudain possible qu’il n’y ait plus que des autres, que nous soyons nous-mêmes un autre parmi les autres ; toute signification ayant disparu, il devient possible de se promener parmi les civilisations comme à travers les vestiges et les ruines ; l’humanité entière devient une sorte de musée imaginaire : où irons-nous ce week-end ? Nous pouvons très bien nous représenter un temps qui est proche où n’importe quel humain moyennement fortuné pourra se dépayser indéfiniment et goûter sa propre mort sous les espèces d’un interminable voyage sans but (…) ce serait le scepticisme planétaire, le nihilisme absolu, dans le triomphe du bien-être. Il faut avouer que ce péril est au moins égal et peut-être plus probable que celui de la destruction atomique » (3).

 

Pour Olivier Abel, l’Europe s’est construite pour échapper, entre autres, à la répétition des massacres suicidaires des guerres de religion, des deux guerres mondiales du XXsiècle et des totalitarismes nazis et communistes. « J’ai intitulé ce livre Le Vertige de l’Europe parce que j’ai le sentiment que l’Europe s’est reconstruite sur ce vide, une sorte d’évidement de son noyau culturel. (…) Comme disait Paul Ricœur, pour rencontrer un autre que soi, il faut avoir un soi. Notre impuissance à avoir confiance en ce que nous sommes nous interdit de rencontrer les autres et nous entraîne dans une dérive sécuritaire » (4). La mission fondamentale de l’Europe, c’est d’apprendre à sortir du choc dogmatique des civilisations sans sombrer dans un relativisme indifférent. Reprenant le propos de Ricœur selon lequel « nous sommes dans le tunnel, au crépuscule du dogmatisme, au seuil des vrais dialogues », Olivier Abel écrit : « C’est bien ici la tâche de l’Europe aujourd’hui, modestement, sur son chemin à elle, parmi d’autres cheminements » (5).

 

Ce propos rejoint celui du Président Vaclav Havel devant le Sénat de la République Française qui le recevait :« La vocation de l’Europe dans le contexte de la civilisation actuelle – et ainsi, l’idée fondamentale d’unification – ne doit pas résider, comme nous le voyons actuellement, dans quelque chose de nouveau, d’inédit. Elle peut être tirée simplement d’une nouvelle lecture de livres européens très anciens, d’une nouvelle interprétation de leur signification. Il y a quatre ans mourut un Juif lituanien, qui avait fait ses études en Allemagne pour devenir un célèbre philosophe français. Il s’appelait Emmanuel Levinas. Selon son enseignement, conforme à l’esprit des plus anciennes traditions européennes, en l’occurrence sans doute juive, c’est au moment où nous regardons le visage de l’autre que naît le sentiment de responsabilité de ce monde. J’estime que c’est justement cette tradition spirituelle que l’Europe devrait se rappeler aujourd’hui. Elle découvrira l’existence de l’autre – tant dans l’espace qui l’entoure qu’aux quatre coins du monde ; et la responsabilité fondamentale qu’elle entend assumer ne prendra plus le visage présomptueux d’un conquérant, mais celui, humble, de qui prend la croix du monde sur son dos » (6).

 

Bernard Ginisty

 

 

(1) Olivier ABEL, Le Vertige de l’Europe, éditions Labor et Fides, Genève, 2019. Olivier Abel est professeur de philosophie et d’éthique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier.

(2) Paul RICOEUR (1913-2005), Civilisation universelle et cultures nationales, Revue Esprit, octobre 1961, repris dans Histoire et Vérité, éditions du Seuil, Paris 1964.

(3) Op. cit. p. 173-174.

(4) Olivier ABEL, L’Europe en mal d’identités. Grand entretien dans l’hebdomadaire Réforme du 15 avril 2019, p. 2 et 3.

(5) Op. cit. p. 178.

(6) Vaclav HAVEL (1936-2011), Discours lors de la réception solennelle de M. Vaclav Havel, Président de la République tchèque, au Sénat de la République Française, le 3 mars 1999.

Publié dans Réflexions en chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Didier LEVY 09/05/2019 17:29

... « nous sommes dans le tunnel, au crépuscule du dogmatisme, au seuil des vrais dialogues » : suggestion magnifique pour une autre interprétation du "Cela porte un très beau nom, femme Narsès, cela s'appelle l'aurore".
La lecture ou la découverte de l'extrait du discours de Vaclav Havel soulève la plus authentique admiration, celle qu'on voue à qui redonne espoir : à lire, indépendamment même des enjeux européens, dans toutes las classes de philo, en introduction et en accès à la pensée de Levinas.