La société civile, troisième pouvoir ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Dans le numéro spécial intitulé « Ce que la crise des gilets jaunes dit de nous », le journal La Croix donne la parole au philosophe et ancien député européen italien Gianni Vattino. Il analyse ainsi cette crise qu’il compare à celle du Mouvement 5 étoiles : « Ces mouvements sont le miroir d’une sorte de fracturation totale de toute forme de sociabilité, d’organisation, de structuration. Il n’y a plus ni classe, ni conscience de classe. Le travail a été fragmenté, pulvérisé. Chacun est mis tout seul en face du système de la production et de l’exploitation » (1). Il s’agit d’une expression de ce qu’on appelle la « société civile » qui ne se retrouve pas dans les formes institutionnelles de la vie sociale et démocratique. C’est le logiciel même avec lequel nous lisons le fonctionnement qui est en cause.

 

L’économiste philippin Nicanor Perlas est un des meilleurs analystes de cette apparition de ces mouvements « inorganisés » dans la vie publique. Ilanalyse la « bataille de Seattle » contre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), comme l’entrée en scène de la « société civile » dans l’histoire, à côté des Gouvernements et des Marchés : « Lors de la bataille de Seattle, la société civile du monde entier brisa le monopole du discours capitaliste sur la mondialisation. Dans un acte de rébellion culturelle, elle recadra tout le débat sur la mondialisation, en posant la question des valeurs et du sens et en se démarquant du discours élitaire dominant qui croyait asseoir sa légitimité en rationalisant un désir de pouvoir sans borne et une avidité immodérée pour l’argent. Par cet acte de défi qui couronnait des années de résistance, la société civile du monde entier marquait solennellement l’entrée dans un monde tripolaire et la naissance d’une nouvelle histoire » (2). Il nous montre, non seulement en théoricien, mais en praticien engagé dans des programmes de développement dans son pays que c’est à travers conflits, dialogues et partenariats entre les trois instances que sont le pouvoir politique, le pouvoir économique et la société civile que s’élabore un développement humain. Alors que le système politique et économique sont des constructions qui vivent de la concurrence, « la société civile est fondamentalement auto-organisatrice et essentiellement coopérative, comme tout système vivant en bonne santé »Sa sphère est celle des valeurs, de la culture et de la spiritualité, elle ne sépare pas la transformation de la société du travail sur soi.

 

Face à l’importance grandissante de la société civile, notamment à travers les ONG, la tentation est grande, pour les sphères politique et économique, de les instrumentaliser. Nicanor Perlas invite donc les acteurs, ceux qu’il appelle les « créatifs culturels »à une grande vigilance sinon, « les aspirations politiques, humaines, culturelles, sociales, écologiques et spirituelles seront réduites à l’état de marchandise pour servir les intérêts de l’économie mondiale, sous couvert de vouloir répondre aux besoins humains, sociaux et écologiques ». Pour lui, bien au contraire, la société civile apparaît comme le creuset où peuvent s’inventer de nouvelles pratiques économiques et sociétales : « La société civile est actuellement ce pouvoir qui pousse les forces dominantes de la société à réaliser l’équivalent d’un « rite de passage ». Les pouvoirs dominants doivent être rendus humbles. De cette humilité, (...) de nouvelles possibilités éclosent pour la société. Ainsi, la société civile devient le lieu de l'initiation de la prochaine génération de dirigeants de la société au sens large - des dirigeants qui tiendront mieux compte des besoins réels de tous les citoyens ».

La société française connaît une crise sociétale qui touche à ses modalités de fonctionnement. Si les « gilets jaunes » sont autre chose qu’une jacquerie instrumentalisée par des professionnels de la violence et si la réponse du pouvoir en instaurant « le grand débat » est autre chose qu’une manœuvre politicienne pour se sortir d’un mauvais pas, alors nous assistons peut-être à l’éclosion de ce que Nicanor Perlas nomme « le 3pouvoir »qui contribue à nous arracher au face à face stérile du tout État et du tout Marché. Bien loin de se réduire à un gisement d’électeurs ou de consommateurs ou à la présence de personnalités nouvelles au gouvernement, la société civile devient alors un acteur partenaire, porteur de la créativité organisationnelle et culturelle des citoyens.

Bernard Ginisty

 

(1) Nicanor PERLAS : La société civile, le 3ème pouvoirÉditions Yves Michel, 2003. 

 

(2) Les manifestations de Seattle, appelées aussi émeutes de Seattle ou encore bataille de Seattle, désignent un mouvement de protestation qui a eu lieu les 29 et 30 novembre 1999 à Seattle, à l'occasion d’un sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les négociations ont rapidement été éclipsées par l'ampleur des protestations, qui ont regroupé environ 40.000 manifestants. Le sommet, qui devait permettre le lancement d'un nouveau cycle de négociations commerciales appelé « Le cycle du millénaire », s'achève prématurément en raison d'une mauvaise organisation et d'une gestion controversée des manifestations1.Avec des méthodes d’action directe, les mouvements altermondialistes parviennent pour la première fois à un tel résultat avec une couverture médiatique aussi importante (Wikipedia).

Publié dans Réflexions en chemin

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