La joie de l’Avent

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le terme avent vient de advenir. Qu’est-ce qui advient ? Qu’attendons-nous ? Que faire de cette attente ? Essayons de remonter l’histoire humaine pour comprendre ce qu’on veut bien attendre, avant de savoir si l’attente des Chrétiens est particulière.
Il est courant d’affirmer que les hommes ont toujours attendu un salut octroyé par un dieu. Dans la pensée grecque cela semble exact, mais il semble que les cultures orientales (Inde, Chine…) ne soient pas exactement dans cette démarche.
Plutôt qu’un salut, les Orientaux disent attendre un bonheur, bonheur qui n’est pas offert par un dieu. Il faudrait analyser ce bonheur recherché : une sorte de néant dans le bouddhisme, une libération des désirs dans l’hindouisme, une vie équilibrée avec des relations sociales apaisées chez Confucius, un équilibre personnel, individuel, en accord avec la nature chez Lao Zi (dans le taoïsme). Cette description, trop courte, souligne l’absence d’un ciel et d’un dieu transcendant. Toutes ces voies remontent à environ 5 siècles avant notre ère, mais on peut chercher plus haut, en particulier aux temps anciens de la Chine (20 siècles plus tôt) au cours desquels étaient pratiqués des sacrifices, même des sacrifices humains. Ils ne signifient pas que les peuples croyaient en un dieu transcendant, créateur. Ils reconnaissaient quantité d’esprits, mais pour ce qui est du dieu, il était plutôt une émanation des ancêtres. Le mouvement allait de l’homme à dieu, jusqu’à un ancêtre premier, divinisé. Et le bonheur est terrestre. La sagesse de Confucius et celle de Lao Zi ont beaucoup de points communs avec celle de certains Grecs d’une époque plus tardive, en particulier Epictète et les Stoïciens, ou encore Épicure. Les uns comme les autres ignorent toute transcendance et s’attachent à construire un bonheur sur terre, fait de mesure, d’ordre, d’accord entre les hommes et avec la nature.

La mythologie grecque (on pourrait aussi évoquer l’égyptienne et la mésopotamienne) est au contraire peuplée de dieux qui se penchent vers les hommes et peuvent être source de salut. Les hommes se tournent vers eux pour être sauvés de tous les maux qui les accablent et pour espérer un au-delà supportable dans les enfers. L’attente d’un salut est fondamentale ainsi que la crainte de l’au-delà. Le mouvement va des dieux vers les hommes, jusqu’à Platon qui croit au dieu unique, transcendant. Les dieux ont des relations avec les hommes, et s’ils ne s’incarnent pas ils peuvent prendre forme humaine, ils s’unissent volontiers aux mortelles et engendrent des demi-dieux. Ces mythes permettent d’approcher l’idée d’un dieu qui se penche tellement vers les hommes qu’il devient un homme, mouvement contraire à celui que présente la Chine ancienne.
L’incarnation de Dieu en Jésus apparaît alors comme le mythe ultime. Dieu veut tellement s’occuper des hommes qu’il se fait réellement homme pour les attirer à lui. Dieu ne se penche plus vers les hommes pour les aider ou les punir, il les aime et se fait l’un d’eux pour leur apporter le salut. Mais comment y croire ? On se trouve hors de toute raison, cela est manifesté par toutes ces querelles théologiques qui ont agité les premiers conciles aux quatrième et cinquième siècles. De quelque façon qu’on définisse Dieu, il ne semble pas possible d’arriver rationnellement à la possibilité de l’incarnation. Alors est-ce un simple mythe ? Qui peut nous faire croire à une telle réalité ? Pour avancer, peut-être faut-il chercher le sens de cette incarnation, pour nous. Et donc d’abord le salut que nous attendons.
Nous oscillons entre l’attente d’un salut uniquement terrestre (combien de prières pour la pluie, pour gagner une combat, pour obtenir telle ou telle faveur, pour guérir de nos souffrances, etc. !) et un salut dans l’au-delà, un paradis idéalisé devenu l’unique but. Oscillation entre un dieu démiurge agissant parmi les hommes pour leur procurer bonheur et confort, et un dieu du ciel qui, nierait toute valeur à l’ici-bas, du fait de sa toute-puissance. Le djihadiste, dans son fanatisme, croit à un paradis imaginaire qui le comblera, tendu uniquement vers cela. La terre, le monde, la vie même n’ont plus aucune valeur, c’est à travers la mort recherchée et donnée, dans cette négation du monde, qu’il pense trouver son salut. Ces fous de Dieu n’ont pas grand-chose à envier à nos guerriers chrétiens d’autrefois qui parlaient du baptême du sang, dont le salut était à la mesure du nombre d’infidèles qu’ils tuaient. Les chrétiens actuels ne manifestent pas cette violence, cet instinct de mort. Mais combien d’entre eux éprouvent le même mépris de la terre et du monde, ne reconnaissant de valeur qu’à ce qui mène au ciel ? Dans un monde déchiré, déboussolé, combien de prêches ne parlent que du ciel et du chemin pour y parvenir ? La religion, opium du peuple !

L’incarnation du Fils nous dit toute autre chose. Le salut offert par Jésus, Dieu incarné, est un salut dès ici-bas, donnant toute valeur à notre vie terrestre. « Le royaume est parmi vous... ». En même temps c’est un salut éternel, d’un autre ordre, car ce monde, grâce à la Résurrection, est appelé à être non pas détruit mais en quelque sorte divinisé. Nous sommes appelés à vivre dans cette tension (et non pas l’oscillation citée plus haut entre ceux qui ne pensent qu’à la terre et ceux qui ne voient que le ciel) entre le salut dès maintenant et le salut en construction sera définitif lors du retour du Fils de l’Homme. L’eschatologie, la divinisation de notre monde, donne sens à notre enfouissement ici-bas. Tout ce que nous faisons sur terre prend valeur, la fête comme le travail, l’amour que nous offrons, celui que nous recevons...Tout a valeur dès maintenant, et prend sa pleine valeur dans l’attente du retour du Christ.
Jésus, incarnation de la seconde personne de la Trinité ? « Vrai Dieu et vrai homme » ? Qu’y comprenons-nous ? Au 5e siècle on a renvoyé dos à dos les Nestoriens et les Monophysites, qui perdurent encore en quelques lieux de l’Orient. Les Conciles ont précisé la doctrine, mais qui la connaît, qui la comprend ? Les Pères l’ont-ils comprise eux-mêmes ? Il semble que l’important est de saisir ce que signifie pour nous l’incarnation, cette irruption de Dieu dans le monde qui, par l’incarnation puis la Résurrection de Jésus en Christ sauveur, donne sens à toute notre vie et l’attire à lui.

C’est cela qui advient. C’est à fêter cela que nous nous préparons. L’Église fait de ce temps un moment de pénitence, et elle a raison, comment ne pas reconnaître notre éloignement de Dieu avant de fêter son « advenue » ? Mais c’est aussi un temps de joie, l’Église a tendance à l’oublier. Elle en arrive à ne pas fêter la gloire de Dieu dans le Gloria au cours de la liturgie ! Le prêtre se revêt de violet pour marquer la pénitence. Quand on attend un enfant, on se prépare, mais dans la joie. Je préfère insister sur la joie... tout en n’oubliant pas la nécessaire conversion.

M.D.
2e dimanche de l’Avent

Publié dans Réflexions en chemin

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LEVY 12/12/2016 12:52

Réflexion sur l'incarnation d'autant plus riche et d'autant plus belle qu'elle remet le mystère créateur du christianisme en perspective par rapport aux spiritualités humaines antérieurement conçues. Et sans doute davantage encore en ce qu'elle émane du sein même du christianisme - appelant par là chacun à une identique introspection de sa foi - et qu'elle interroge le dogme. "Qu’y comprenons-nous ?" questionne aussi notre capacité à conceptualiser cette "irruption de Dieu dans le monde", dont il nous est peut-être seulement donné à comprendre qu'elle confère son sens à nos vies présentes en promettant, par une inversion dans le temps le plus long de l'action du Verbe, cette "divinisation à venir de notre monde". Qu'elle dessine ainsi un pont "entre le salut dès maintenant et le salut en construction (qui) sera définitif lors du retour du Fils de l’Homme". Et si notre intellection de l'incarnation n'avait pas finalement, par le choix même de l'Esprit, d'autre support à sa disposition que ce que révèle la splendeur du Prologue johannique, si elle ne tenait pas uniquement dans l'annonciation indépassable de ce que le "Verbe s'est fait chair" ?