De l'usage de l'histoire dans les discours politiques

Publié le par Garrigues et Sentiers

« Tu dois aimer la France,
parce que la Nature l'a faite belle,
et parce que l'Histoire l'a faite grande
 »

Ernest Lavisse aux petits élèves de l'école primaire

Ainsi, il est de mode, aussi bien à gauche qu'à droite, d'en appeler aux grands ancêtres pour justifier un discours politique. Jaurès est fréquemment cité. Mais le parti socialiste français contemporain a-t-il encore quelque chose à voir avec la pensée fondatrice et ouverte de Jean Jaurès ? La droite peut-elle prétendre partager quoi que ce soit de commun avec lui ?
Les hommes politiques en place, et ceux qui aimeraient y être, multiplient pour étayer leurs prises de positions discutées les références à tel moment de notre histoire, à tels ou tels de ses protagonistes qui lui ont donné sens. Mais « tout n'est plus comme avant » regrettent-ils. Encore faut-il savoir et expliquer ce qu'il y avait avant pour apprécier, exalter ou dénigrer légitimement le présent.

Ils étaient aussi rudes en affaires, sans doute, mais leurs préoccupations sociales, inspirées par leur appartenance chrétienne, fussent-elles jugées "paternalistes", étaient souvent novatrices en faveur de la sécurité, du logement et de la santé de leurs employés. Plût au ciel que certains patrons de multinationales soient un peu "paternalistes", en attendant d'être justes. Quelques hommes politiques s'en sont mêlés alors, aussi bien chez les républicains bon teint comme le radical Léon Bourgeois (1851-1925) avec son "Solidarisme", refusant à la fois le "libéralisme" fou que le collectivisme, il prônait «la main tendue contre le poing fermé», que chez des chrétiens affirmés, pourvoyeurs de la pensée sociale de l'Église, tels Albert de Mun (1841-1914), royaliste et "de droite", mais très soucieux du sort des classes populaires, ou l'abbé Lemire (1852-1928), député du nord de 1893 à 1928, vigoureux défenseur de meilleures conditions de travail pour les "classes laborieuses". Les patrons du CAC 40 ont-ils une morale (non, ce n'est pas un mot obscène) avoisinante de celle de certains patrons du Nord au XIXe siècle.

Faire le procès de cette histoire un peu personnalisée, un peu "idéologique" parfois, revient à oublier qu'elle a été construite, certes grâce aux anciens chroniqueurs désirant glorifier leurs princes, mais aussi, de propos délibérés, par d'authentiques historiens, même s'ils sont aujourd'hui controversés. Ils ont pu le faire pour instituer charnellement la Nation française ou préparer la République, tel Jules Michelet (1798-1874) ou, après la défaite de 1870, pour redonner une espérance au pays en s'appuyant sur un "glorieux" passé, comme Ernest Lavisse (1842-1922), "instituteur national", républicain actif, paradoxal laudateur du "Roi soleil", et dont les cinq première œuvres (simple hasard ?) portent sur l'Allemagne et surtout la Prusse grande bénéficiaire de notre déroute.
Il y a débat aujourd'hui sur l'utilité de privilégier, dans les leçons d'histoire destinées aux enfants du primaire, l'image des "grands hommes". Sans doute chaque moment de l'histoire se déroule-t-il au milieu de contraintes collectives : géographiques, politiques, ethniques, religieuses etc., relativement impersonnelles. Mais Vercingétorix, Clovis, Louis XI, Napoléon,… de Gaulle, pour s'en tenir à des figures presque archétypales, dont se gaussent de beaux esprits, ont marqué leur temps de telle façon qu'on peut raisonnablement se demander si l'Histoire eût été la même sans eux. Ils ne sont pas annexes, surnuméraires, illustratifs ; ils sont des acteurs principaux. Les nommer pose des repères plus facilement mémorisables.

Il paraît difficile aujourd'hui à ceux qui mobilisent l'histoire à la solde de leurs idées, voire de leurs préjugés, de résister à cette maladie fatale (fatale pour l'histoire) de l'anachronisme. Dire que les racines de la culture européenne sont sur mille ans judéo-chrétiennes – après les apports gréco-romains et avant de se nourrir de la pensée des Lumières – ne formule qu'une évidence qui n'est pas forcément "réactionnaire". On peut pour des raisons politiques l'oublier, ça ne changera rien.

Condamner le colonialisme aujourd'hui peut se révéler une action juste. À condition de ne pas oublier que :
1  –  l'outillage mental de ceux qui en ont été les promoteurs du XVIe au XIXe siècle n'était pas le même que le nôtre : le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" n'était pas une idée courante.
2  –  la colonisation a pu avoir des effets positifs ne me semble pas une affirmation totalement inexacte dans tous les cas. Les "colonies" grecques autour de la Méditerranée ont contribué à forger une civilisation nouvelle. D'ailleurs
3  –  quel pays colonisé à un moment n'a pas été colonisateur à un autre ? Pensons à la brutalité de certaines conquêtes dans l'Amérique précolombienne, qui n'ont rien à envier à celle des Conquistadors (ce qui ne justifie pas les crimes de ceux-ci), ou à l'"expansion" de certains états, aujourd'hui dénonciateurs de la colonisation, tel l'empire ottoman du XVe au XIXe siècle. Et à l'intérieur de cette question "coloniale", il y aurait beaucoup à dire (et à redire) sur ce qu'ont été les formes d'oppression des peuples et les circuits de trafics d'esclaves à travers l'histoire…

Alors soyons sobres dans nos interpellations de l'Histoire au profit de nos idées, et connaissons la un peu mieux et sans passion pour éviter de dire des bêtises ou, pire, des inexactitudes.
Le grand historien Marc Bloch a pu dire que ceux qui ignorent leur histoire sont condamnés à la revivre, mais, en même temps, il faut bien constater que les « leçons de l'histoire » ne profitent malheureusement guère aux responsables de la vie politique. Le constat tardif des excès revanchards du traité de Versailles, de la faiblesse manifestée par les démocraties européennes à Munich, en 1938, face à Hitler, de l'inutilité de la guerre "coloniale" d'Indochine etc. n'ont pas amené les gouvernements postérieurs à ne pas en renouveler les erreurs dans des situations comparables.

Marcel Bernos

Publié dans Réflexions en chemin

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