La France, fille aînée de l’athéisme

Publié le par Garrigues et Sentiers

Le catholicisme n’est plus la première religion nationale

Après les attentats du mois de janvier, un débat s’est instauré sur les moyens à envisager pour permettre à la religion musulmane de s’intégrer dans la société française. Parmi les sujets abordés, celui de la laïcité « à la française ». Celle-ci s’oppose à la conception anglo-saxonne (américaine surtout) de la laïcité, notamment par le fait qu’elle privilégie un espace public où les religions doivent se montrer discrètes, voire absentes, à une société où les religions sont à la fois valorisées et mises sur un pied d’égalité. Comment les évolutions sociologiques récentes de la société française peuvent-elles nous amener à réexaminer cette question ?

Le reproche fait à la loi de 1905 repose sur le fait qu’elle a été établie pour contraindre la religion catholique à s’intégrer à la République alors que cette religion avait été ultra-majoritaire pendant des siècles. Et qu’elle ne faisait qu’entériner cette situation de domination en la contraignant à rester dans les limites de la loi. Dans cette logique, l’islam ne pourrait trouver, selon les contempteurs de la loi de 1905, sa place sur un pied d’égalité réelle. Principalement à cause de la quasi-impossibilité de construire des lieux de culte nouveaux.

Mais qu’en est-il de cette situation de domination aujourd’hui ? Regardons de plus près les chiffres. En trente ans, sa pratique, sa pénétration et son influence ont été divisées par trois : le ratio de baptêmes sur le nombre de naissances enregistré est passé de 80% à 36% – le ratio de confirmations est passé de 15% à 5% – le ratio de mariages catholiques sur le nombre d’unions civiles (mariages civils et Pacs) est passé de 35% à 9% – le nombre de prêtres est passé de 38 000 à 13 000 (dont largement plus de la moitié ont dépassé l’âge de la retraite) – le nombre de catholiques pratiquants « une fois par an au moins » est passé de 60% à 27%, celui de pratiquants « une fois par mois au moins » de 40% à 9%. Celui des pratiquants « une fois par semaine » a été divisé par 5, passant à 4%.

La moitié des catholiques déclarés (45% de la population) affirment ne pas croire en Dieu, soit 23% de « catholiques athées » auxquels il faut ajouter une majorité des Français qui se déclarent sans religion (45% de la population aussi). Si on additionne « catholiques athées » et « sans religion athées » (certains « sans religion » sont peut-être déistes), on a sans doute largement plus de 50% des Français qui sont athées. Le reste de la population étant composé de 6 à 8% de musulmans, de 0,5% de juifs religieux (pratiquant ou respectant des prescriptions religieuses), de 1% de protestants déclarés, et de 1% de bouddhistes réguliers.

On est donc passé en trente ans d’une situation où la religion catholique était dominante et incontestée (plus de 80% de la population grosso modo) à une situation ou plus de 50% des Français se déclarent athées, voire près de 70% si l’on additionne les 23% de catholiques athées (c’est-à-dire des baptisés qui ne pratiquent pas leur religion et qui déclarent ne pas croire en Dieu) et les 45% de « sans religion ». Le « fait catholique », n’est donc plus un fait dominant, loin de là. On peut même imaginer, si l’on prolonge les courbes de tendance, qu’à l’horizon de 20 ou 30 ans, il n’y aura plus en France que 10% de catholiques. À côté de peut-être 10% de musulmans (si l’immigration ne progresse pas démesurément, sinon on peut imaginer un socle de près de 15% de musulmans).

Ceux qui veulent exonérer les musulmans des efforts à faire pour s’adapter à la République française mettent volontiers en avant une situation française où la religion musulmane serait dominée par la religion catholique. Cette situation de domination religieuse étant le reflet d’une situation de domination sociale et culturelle. Mais on a vu que la structure religieuse française n’était plus celle-ci. Et qu’elle le sera encore moins à l’avenir. Le fait religieux dominant, c’est l’athéisme. La France est devenue « fille aînée de l’athéisme » après avoir été celle de l’Église. Il est tout à fait envisageable, on l’a vu, d’imaginer à l’horizon 2050 une France composée de 80% d’athées ou de sans religion, de 10% de catholiques et de 10% de musulmans.

Dans cette situation sans précédent, le catholicisme ne serait plus le fait dominant de notre nation, mais une de ses deux religions minoritaires, à égalité avec l’islam. Le fait dominant sera celui de l’athéisme, ou tout du moins d’une irréligiosité massive de la population. Dans cette perspective, la laïcité change de rôle. Elle n’est plus un instrument de combat pour réduire une religion dominante et la maîtriser mais la base d’un comportement très largement majoritaire qui s’impose à tous. Elle n’essaie plus d’écarter de l’espace public des comportements religieux pour les contraindre à rester dans le domaine privé car ils seront à l’avenir aussi très largement absents du domaine privé. Elle devient un état majoritaire et largement partagé par la population. Le débat ne se pose plus dès lors entre « séparatistes » (au sens de 1905) et « concordataires » (au sens de 1801) , puisqu’il n’y aura plus grand chose à séparer hormis les pratiques minoritaires de 10% de catholiques et de 10% de musulmans et qu’il n’y aura plus grand chose à protéger puisque la religion musulmane sera à égalité avec la religion catholique.

En étant provocateur, on pourrait dire que le déclin de la religion catholique est une grande opportunité pour imposer la laïcité aux musulmans. Car à l’avenir elle n’apparaîtra plus comme l’instrument de domination d’une France blanche et chrétienne sur une France colorée et musulmane, mais comme l’état général et normal de la très grande majorité de la population. C’est pourquoi, ce n’est absolument pas le moment de renoncer ou d’aménager la laïcité au sens où elle a été mise en place en 1905. C’est au contraire le moment de réaffirmer ses valeurs parce qu’elles ont un avenir certain car la laïcité invite tous les Français à se conformer à quelques règles simples de bienséance : ne pas exposer sa religion en public par des signes ostentatoires – tolérer la critique de sa propre religion – ne pas imposer aux autres des règles qui ne les concernent en rien (le fait de dessiner Mahomet par exemple) – et sans doute laïciser aussi les jours fériés (en proposant à chaque français de disposer d’un stock de 5 jours fériés à utiliser à sa propre convenance, religieuse ou pas).

Régis Debray a écrit que la religion chrétienne était en train de laisser la place à une nouvelle religion « athée » qu’il appelle la ROC (Religion de l’Occident Contemporain). Il se trompe sans doute en l’étendant à tout l’Occident car le continent américain en général et les USA en particulier restent très attachés au christianisme. Mais les signes sont très forts en Europe d’une évolution vers la ROC (ou de la REC, Religion de l’Europe Contemporaine). Ils le sont tout particulièrement en France car les 67% de Français qui se déclarent aujourd’hui athées ou sans religion et qui seront sans doute demain 80% de la population sont certainement à l’avant-garde de cette évolution. Sont-ils pour autant sans valeurs ? Non car ils partagent un certain nombre de principes qui sont au cœur de la laïcité : le respect de l’égalité (hommes-femmes) – le respect des minorités (sexuelles en particulier) – la défense des libertés individuelles et collectives – la tolérance. Ce sont les principes fondamentaux de cette religion des droits de l’homme. Ils s’imposent à tous.

Dans un article récent sur Atlantico, Michel Maffesoli décrit une France évoluant vers une forme de tribalisme fondé sur les affinités électives. Il a certainement raison sur le plan culturel, comportemental, vestimentaire, alimentaire… Mais il omet de voir que sur le plan religieux, une tribu dominera très largement les autres : celles des athées sans religion qui représentera 80% de la population. C’est pourquoi il comment une erreur historique en désignant la laïcité comme l’obstacle à l’harmonie globale de la nation. Il veut « une République multiple et tolérante pour que la France ne soit plus une machine à produire des djihadistes ». Oublions le fait qu’il culpabilise inutilement la République laïque comme responsable des crimes commis par ceux qui réfutent la laïcité, nous avons déjà fait un sort à ces mauvaises interprétations du djihadisme, pour considérer qu’il s’interdit d’imaginer que la laïcité peut être vecteur de tolérance. Il n’est pourtant pas difficile d’entrevoir que des citoyens peuvent – doivent – se respecter pour ce qu’ils ont en commun plus que s’interpeller sur ce qui les différencie. Surtout quand 80% d’entre eux n’ont pas de différences à affirmer au plan religieux.

Avec Régis Debray, on peut au contraire envisager la laïcité non pas comme un obstacle à l’épanouissement de l’individu mais comme un projet pour cimenter une nation en déclin spirituel. La laïcité n’est sans doute plus l’ennemie de la religion chrétienne. Elle ne doit pas devenir l’ennemie de la religion musulmane. La France, parce qu’elle a une vocation universelle et parce qu’elle a la première exprimé le désir de liberté, d’égalité et de fraternité sans lesquelles la laïcité n’existe pas, peut jouer un rôle de premier plan pour faire de l’Europe un espace laïc et tolérant dans un monde en proie à l’intolérance et au désordre. Elle peut montrer la voie si elle est sûre d’elle-même et si elle trouve la force de faire partager son projet à tous.

Xavier Théry
pour Causeur

Publié dans Signes des temps

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Albert Olivier 17/06/2015 17:42

A entendre les uns et les autres, je crois que les "croyants" ne savent souvent pas à qui ou à quoi, ils croient encore. Mais tout aussi bien, les athées ne peuvent expliquer en quoi ils ne croient pas ni, souvent, pourquoi. Pour croire ou ne pas croire, il faut soit un minimum de curiosité et de culture, soit être né dans une communauté (familiale ou nationale) où religion ou anti-religion sont "constitutionnelles". Je me souviens d'un argument péremptoire de mon père, athée et anti-clérical militant : " La preuve que Dieu n'existe pas, c'est que des savants n'y croient pas " ( à l'époque, l'icône spécifique était Joliot-Curie volontiers cité par les proches du PC ou de La Libre Pensée ). Mais, répondais-je (encore enfant), il y a autant d'authentiques savants, y compris des scientifiques, qui croient en Dieu et même en Jésus-Christ. Donc score 0 - 0.
Les vrais laïcs sont ceux qui font, avec discernement, la séparation entre le religieux et le politique, et plus spécialement entre l'Église ou la religion, et l'État, sans interférences, sans conflits d'intérêts : ni cléricalisme ni césaro-papisme.
Les statistiques données dans cet article, que je n'ai pas vérifiées (faisons confiance à l'auteur !), n'ont pas de quoi décider de l'avenir. Je présume qu'au IVe siècle encore, au moment où il devient protégé par le pouvoir impérial, avant qu'il soit établi religion d'État et soit "idéologiquement" conforté par divers conciles, le christianisme était loin d'être majoritaire. Qui peut présumer de son avenir ? D'autant plus que la France n'est pas le seul pays "catholique" et qu'ailleurs, les christianismes progressent.
Le dernier paragraphe de l'article est intéressant, mais sans doute trop optimiste. Je pense qu'il veut parler d'une laïcité tolérante, ouverte aux autres formes de pensée. Ce n'est semble-t-il pas toujours le chemin qu'elle suit en France actuellement, où beaucoup de "laïques" refusent tout vrai dialogue avec ceux qu'ils méprisent comme d'indécrottables obscurantistes. Il y a eu, certes, et il y a encore des croyants obscurantistes, mais quelques laïques aussi, peut-être trop sûrs d'eux-mêmes.

Pierre Locher 18/05/2015 17:43

Bonjour à tous,

Ce texte m'a paru, dans un premier temps, assez intéressant : « qualité et portée exceptionnelle », il faudrait voir, et à la relecture, j'en doute fort...voici pourquoi.

Qu'il donne des chiffres et statistiques qui peuvent faire réfléchir, certes, et principalement dans les instances ecclésiales qui se préoccupent du taux de remplissage des églises. Mais ce paramètre est-il un signe de la vivacité de la foi chrétienne dans ce pays ? La révélation chrétienne et son incarnation dans les habitants d'un pays se réduit-elle à de la sociologie religieuse ? Première question.

Deuxième remarque, l'article va dans le sens de notre époque, à savoir, l'utilisation abusive des chiffres, laquelle peut nous aveugler sur la réalité, surtout si cette dernière n'est pas de type comptable (comptabiliser la foi me semble relever d’un défi qu'aucun institut de sondage, même vaticanesque, ne saurait relever). Affirmer que, « la structure religieuse française n'étant plus ce qu'elle était » (structure sociologique, j'imagine, sur laquelle on peut être d'accord), et en conclure que « le fait catholique n'est plus un fait dominant »,c'est peut-être aller un peu vite en besogne, et tout simplement négliger l'influence culturelle de la dite religion (qu'on la déplore ou non, là n'est pas la question, et on fait la même erreur avec l'Islam) et rayer d'un trait de plume presque 2 000 ans d'histoire. Le paysage de nos villes et de nos campagnes est façonné par cette culture chrétienne, que cela plaise ou non, et vouloir supprimer les fêtes chrétiennes pour les remplacer par... par quoi au fait ? par des jours fériés laïcs relève de la blague de potache !!! Et pourquoi ne pas revenir au calendrier révolutionnaire, il a eu ses heures de gloire...pendant une douzaine d'années ! Supprimons Noël, Pâques, l'Ascension et Pentecôte du calendrier, les premiers à descendre dans la rue seront les laïcistes bon teint qui y verront une atteinte au droit d'avoir des ponts. Et on appelle cela l'avant-garde … !!!

On apprend par ailleurs que la loi de 1905 a légiféré sur l'égalité hommes/femmes, sur le respect des minorités sexuelles et sur les libertés individuelles et collectives ! Sa relecture devient urgente, et cerise sur le gâteau, « ce sont les principes fondamentaux de cette religion des droits de l'homme »...L'auteur a parfaitement saisi ce que certains (lui compris) sont en train de faire de la laïcité : une nouvelle religion ! Sur ce volet, on peut être d'accord sur l'analyse.

Non, décidément, cet article n'a rien d'exceptionnel, il n'en donne que l'apparence.

Marc Durand 16/05/2015 08:56

Cet article est intéressant et on ne peut qu’approuver sa conclusion lorsqu’il affirme que « La France, parce qu’elle a une vocation universelle et parce qu’elle a la première exprimé le désir de liberté, d’égalité et de fraternité sans lesquelles la laïcité n’existe pas, peut jouer un rôle de premier plan pour faire de l’Europe un espace laïc et tolérant dans un monde en proie à l’intolérance et au désordre ». Mais bien des points ont été à peine soulevés qu’il me semble intéressant d’interroger.
Les religions doivent-elles être absentes de l’espace public ? Une telle question doit être creusée, elle est au cœur des débats actuels. Il me semble nécessaire de distinguer l’espace public étatique de l’espace public civique. La loi de séparation sort la religion du premier, c’est dire que l’institution religieuse n’a pas de part au pouvoir de l’Etat, c’est dire que dans l’espace public étatique la neutralité est de mise. Cette neutralité d’ailleurs dépasse le fait religieux : dans un organisme d’Etat, hormis les institutions directement politiques, les idées des uns et des autres n’ont pas à être manifestées (ce qui est différent de cachées d’où la question du voile et de la façon dont il est porté ou reçu). Par contre dans l’espace public civique, toutes les opinions, y compris religieuses, ont leur place. La société est un lieu de débat ou n’existe plus. Pour prendre un exemple qui en énerve plus d’un, les catholiques (pas tous, heureusement) ont manifesté contre le mariage pour tous et ils en avaient le droit (autre est d’approuver leur démarche). Que nos opinions viennent d’une foi en un Dieu ou en un avenir autre, qu’elles se fondent sur la Bible ou sur l’assurance que « les masses ont la vérité » ou toute autre conviction philosophique, ces opinions peuvent être manifestées, discutées. Aucune de ces opinions ne peut être imposée aux autres d’autorité, mais chacune participe au débat public qui mène à des choix de la société.
Autre sujet d’interrogation : tous les chiffres donnés, qui mériteraient une analyse. L’Eglise ne reconnaît que le mariage sacramentel, d’où l’exclusion des unions par un PACS ou après un divorce. Vu l’état de la société cela implique évidemment que la majorité des unions ne soient pas célébrées à l’église. Cela ne signifie pas que les personnes impliquées soient athées ou areligieuses, c’est l’Eglise qui les refuse. De même il faudrait préciser ce que signifie « ne pas croire en Dieu », ou être athée (un agnostique est-il athée ?). Il me semble que l’impact de la religion est bien supérieur à ce que montrent ces chiffres. De plus, parce que le christianisme fait partie de notre histoire, parce que la majorité de nos monuments sont des édifices religieux, parce que l’Eglise catholique a un système institutionnel bien défini, malgré le peu de fidèles l’Eglise catholique est pour longtemps encore une religion dominante en France. C’est probablement pour cette raison que nos concitoyens ne supportent pas ses interventions dans le débat public qui sont pourtant légitimes tout comme celles de la « Libre pensée » ou des diverses obédiences maçonniques. Quand l’auteur évoque par ailleurs la « tribu des athées » (qui devient dominante) il construit une entité qui n’existe pas car elle recouvre des choix de vie, de société totalement contradictoires, qui n’ont aucune raison de s’unir.
La laïcité a donc encore grand besoin d’être défendue (elle n’est plus un combat contre les catholiques mais contre tous les rejets des uns par les autres) pour permettre à tous de vivre dans cet espace public civique où s’affrontent toutes les opinions, où elles peuvent s’exprimer, où elles devraient s’écouter et se respecter.

Marc Durand 16/05/2015 08:54

Cet article est intéressant et on ne peut qu’approuver sa conclusion lorsqu’il affirme que « La France, parce qu’elle a une vocation universelle et parce qu’elle a la première exprimé le désir de liberté, d’égalité et de fraternité sans lesquelles la laïcité n’existe pas, peut jouer un rôle de premier plan pour faire de l’Europe un espace laïc et tolérant dans un monde en proie à l’intolérance et au désordre ». Mais bien des points ont été à peine soulevés qu’il me semble intéressant d’interroger.
Les religions doivent-elles être absentes de l’espace public ? Une telle question doit être creusée, elle est au cœur des débats actuels. Il me semble nécessaire de distinguer l’espace public étatique de l’espace public civique. La loi de séparation sort la religion du premier, c’est dire que l’institution religieuse n’a pas de part au pouvoir de l’Etat, c’est dire que dans l’espace public étatique la neutralité est de mise. Cette neutralité d’ailleurs dépasse le fait religieux : dans un organisme d’Etat, hormis les institutions directement politiques, les idées des uns et des autres n’ont pas à être manifestées (ce qui est différent de cachées d’où la question du voile et de la façon dont il est porté ou reçu). Par contre dans l’espace public civique, toutes les opinions, y compris religieuses, ont leur place. La société est un lieu de débat ou n’existe plus. Pour prendre un exemple qui en énerve plus d’un, les catholiques (pas tous, heureusement) ont manifesté contre le mariage pour tous et ils en avaient le droit (autre est d’approuver leur démarche). Que nos opinions viennent d’une foi en un Dieu ou en un avenir autre, qu’elles se fondent sur la Bible ou sur l’assurance que « les masses ont la vérité » ou toute autre conviction philosophique, ces opinions peuvent être manifestées, discutées. Aucune de ces opinions ne peut être imposée aux autres d’autorité, mais chacune participe au débat public qui mène à des choix de la société.
Autre sujet d’interrogation : tous les chiffres donnés, qui mériteraient une analyse. L’Eglise ne reconnaît que le mariage sacramentel, d’où l’exclusion des unions par un PACS ou après un divorce. Vu l’état de la société cela implique évidemment que la majorité des unions ne soient pas célébrées à l’église. Cela ne signifie pas que les personnes impliquées soient athées ou areligieuses, c’est l’Eglise qui les refuse. De même il faudrait préciser ce que signifie « ne pas croire en Dieu », ou être athée (un agnostique est-il athée ?). Il me semble que l’impact de la religion est bien supérieur à ce que montrent ces chiffres. De plus, parce que le christianisme fait partie de notre histoire, parce que la majorité de nos monuments sont des édifices religieux, parce que l’Eglise catholique a un système institutionnel bien défini, malgré le peu de fidèles l’Eglise catholique est pour longtemps encore une religion dominante en France. C’est probablement pour cette raison que nos concitoyens ne supportent pas ses interventions dans le débat public qui sont pourtant légitimes tout comme celles de la « Libre pensée » ou des diverses obédiences maçonniques. Quand l’auteur évoque par ailleurs la « tribu des athées » (qui devient dominante) il construit une entité qui n’existe pas car elle recouvre des choix de vie, de société totalement contradictoires, qui n’ont aucune raison de s’unir.
La laïcité a donc encore grand besoin d’être défendue (elle n’est plus un combat contre les catholiques mais contre tous les rejets des uns par les autres) pour permettre à tous de vivre dans cet espace public civique où s’affrontent toutes les opinions, où elles peuvent s’exprimer, où elles devraient s’écouter et se respecter.

levy 15/05/2015 19:30

ARTICLE D'UNE QUALITÉ ET D'UNE PORTÉE VRAIMENT EXCEPTIONNELLES à la fois par les données capitales qu'il apporte et par la pertinence de la réflexion qu'il propose. Réflexion si juste, et qui débouche sur des réponses qui sont, à mon sens, si exactement celles qu'attendent le trouble, les inquiétudes, les désorientations et les fractures passionnelles de notre société, que ce texte devrait être lu sous forme de message devant les deux Chambres, lu également dans les lycées et les universités, et donner lieu à un débat citoyen, avec les experts des points traités, en prime time sur la télévision publique. Disons tout simplement qu'il remet les têtes à l'endroit.
J'ajouterai seulement qu'une autre catégorie serait à prendre en compte : celle des catholiques "croyants-non croyants" chez qui coexistent la permanence de la foi - au moins dans une transcendance de configuration judéo-chrétienne - et un rapport aux dogmes professés et enseignés par l'Eglise -(pour ne rien dire des codes moraux/disciplinaires sur lesquels l'institution s'arc-boute) qui leur fait tenir ceux-ci pour complètement inaudibles. Sans doute d'abord parce que la notion même de dogme leur est étrangère ... ou plus précisément parce que le dogme n'est pour eux rien d'autre que la fixation dans un lointain passé, et à la mesure des lumières dont disposaient les hommes de ce temps - leur intelligence du monde qui les entourait et les dons alors dispensés par l'Esprit - d'une réponse laborieusement (et conflictuellement) conçue face aux inconnues de la Foi que nous appelons "mystères". .Chaque réponse se constituant en concept explicatif avec cet effet d'appauvrissement et de stagnation de l'intelligence de la Foi qu'a produit sa congélation en article de croyance intangible. L'adhésion de ces croyants-non croyants à la foi de leur baptême est faite d'une insertion aussi sereine que contestatrice dans la théologie chrétienne et d'une proximité maintenue avec le message évangélique - message dé-historicisé et largement dé-factualiséée, lecture qui vaut d'ailleurs à l'égard de la Bible dans son ensemble - mais son trait dominant est de s'attacher à une spiritualité sans dogmes, à une intelligence de la foi de libre parcours.Un libre parcours globalement moins individuel que collectif, à travers des groupes de recherche de différents types et par un questionnement, en forme de dialogue interrogatif et passionné, des auteurs qui "dépoussièrent' les corpus transmis et des savoirs mis à la disposition de l'exégèse. Il faudrait donner maints exemples de ce démarches et de leurs aboutissements ... personnellement, je fais plus qu'y songer ! Didier Lévy