Entrer dans les lueurs vivifiantes de l’aube

Publié le par Garrigues et Sentiers

La question écologique devient de plus en plus centrale dans les préoccupations des citoyens de la Planète. Bien loin de se réduire aux différentes crises d’un parti politique se définissant comme écologique, elle touche à ce qui constitue les bases du vivre ensemble dans un monde où les interactions sont de plus en plus évidentes. C’est pourquoi, avant d’être une question économique et financière, l’écologie s’affronte aux paradigmes qui définissent notre façon d’habiter le monde.

À ce niveau d’analyse, les voix des philosophes, des poètes, des spirituels sont fondamentales.

C’est ce que développe l’historien des idées et philosophe Mohammed Taleb dans deux ouvrages dont l’un analyse  « la parole méconnue de l’écologie vue du Sud » 1 Le second nous présente 49 portraits de spirituels, philosophes, poètes aussi bien de Grèce et d’Allemagne que de l’Andalousie musulmane, de l’Inde ou de la Russie qui nous invitent « à en finir avec le désenchantement capitaliste de la Nature, et entrer dans les lueurs vivifiantes de l’Aube » 2.

L’auteur définit l’écologie du Sud comme un mouvement de résistance à l’hégémonie de l’écologie occidentale et de création d’alternatives. Il insiste sur ses spécificités : « importance de la dimension spirituelle et culturelle, tonalité sociale et populaire, mobilisation des femmes pauvres, critique morale du capitalisme ». Le fil conducteur de la réflexion de Mohammed Taleb s’exprime ainsi : « le défi colossal que les sociétés civiles du Sud doivent relever n’est pas de donner une âme au capitalisme ou encore une âme à la mondialisation, mais bien, à l’inverse, de révéler l’âme de ce qui résiste à cette dernière ». Dans un monde oscillant entre la soumission à la mondialisation néolibérale et les régressions identitaires, Mohammed Taleb met en avant la voie du « singulier universel, du singulier qui cristallise dans un lieu, dans une expérience, quelques unes des potentialités de l’universel ; et de l’universel qui prend, pour se révéler, les figures d’une multitude de formes singulières » 3.

Pour lui, la chosification de l’environnement et celui de l’humain sont deux aspects d’une même crise. L’écologie spirituelle qu’il promeut conteste radicalement l’individualisme quantitatif et utilitaire : « La figure de l’humain qu’elle propose n’est pas l’ homo oeconomicus, mais l’  homo universalis cher au néoplatonisme de la Renaissance. (…) C’est cet humain, et lui seul, qui est capable de responsabilité, de compassion, d’intelligence à l’égard de tous les vivants, capable d’une amitié environnementale » 4.

Voilà pourquoi beaucoup de théologiens de la libération ont opéré ce que l’auteur appelle « le tournant écosocial » comme l’exprime le théologien Leonardo Boff : « Aujourd’hui, nous avons besoin de revenir à cette vision de la Terre comme Grande Mère et Gaïa. C’est la vision véridique. Elle seule peut offrir les conditions pour un nouveau modèle de production et de consommation qui nous fasse sortir de la crise actuelle. Elle seule pourra nous garantir un futur commun de vie et d’espérance. Pour parvenir à cette vision, il nous faut sauvegarder la dimension du cœur, la valeur de la raison sensible, de l’intelligence spirituelle, de l’affection et de l’amour » 5.

Bernard Ginisty

1 – Mohammed Taleb : L’écologie vue du Sud. Pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel, Éditions Sang de la Terre, 2014. Cet ouvrage raconte les mobilisations paysannes en Inde, en Amérique latine, en Afrique ; l’écologie de la résistance en Palestine. Un chapitre est consacré à la philosophie et théologie de la libération sociale
2 – Mohammed Taleb : Nature vivante et âme pacifiée. De Plotin à Henry-David Thoreau. D’Ibn Arabi à Rabindranath Tagore. De Hadewijch d’Anvers à Carl Gustav Jung, Éditions Arma Artis, 2014
3 – Mohammed Taleb : L’écologie vue du Sud, op.cit. page 154. L’auteur a fondé, en 1994, une association intitulée Le singulier universel dont le but est « d’apporter – sur les terrains de la pensée et de la création de réseaux – une contribution relative aux interactions et aux réciprocités entre l’humain et le non humain, la culture et la nature, la raison et l’imaginaire ». Contact : <lesingulieruniversel@yahoo.fr>
4 – Mohammed Taleb : Nature vivante et âme pacifiée, op.cit. page 17
5 – Leonardo Boff : Pistes pour une nouvelle vision écologico-spirituelle. In DIAL, 2011 cité par Mohammed Taleb in Écologie vue du Sud, op.cit. page 164

Publié dans Réflexions en chemin

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