Une opinion personnelle sur le rôle du prêtre chrétien

Publié le par G&S

      Ce texte a été écrit pour être discuté
dans un groupe de chrétiens du Vaucluse dont fait partie son auteur,
qui est également un très ancien abonné de la revue Garrigues et de notre blog.
 

Même si Jésus-Christ reçoit les fonctions de prêtre (hierèws) dans les écrits non-évangéliques, les officiants du christianisme ont reçu le nom de presbúteroi d’où dérive le mot français, même si la traduction latine a remis en circulation l’équivalent de hierèws en sacerdos, qui brouille la désignation de la fonction dans d’autres langues romanes. Signe tout de même d’une rupture avec la notion de prêtre telle que la conçoit l’antiquité orientale, grecque, ou judaïque. Cette notion est intimement liée à celle de sacré, sacrifice, sacrement.

Personnellement très convaincu par les points de vue de René Girard sur le sacré, cette notion m’apparaît tout à fait diabolique, ainsi que tout ce qu’elle contamine. Je parle bien sûr de son sens historique, et non de la métaphore dont il est le support. Quand un mari dit : Ma femme, pour moi, c’est sacré, il signifie qu’elle est à la fois éminemment respectable et objet d’une conviction qui l’immunise à ses yeux. Rien de répréhensible là-dedans.

Bien fin qui démêlera les intentions de Jésus dans l’institution de l’eucharistie. Mais il est vrai que certaines indications éparses et non concomitantes entre les synoptiques et la première épître aux Corinthiens qui sont nos sources du rite (livré, donné pour vous, en rémission des péchés) évoquent le sacrifice à l’antique. Reste que ce sacrifice n’en est matériellement plus un, puisqu’on n’y trucide personne. Que Jésus se considère ou soit considéré comme se sacrifiant ne l’assimile pas à un porc égorgé pour la plus grande satisfaction de Jupiter, ni à Decius Mus se vouant aux dieux infernaux pour la gloire de Rome, sauf à assimiler son père le Dieu d’amour à Huitzilopochtli. Ce ne peut être que la valeur métaphorique du sacrifice qui est en cause ici en dernier ressort, c’est-à-dire ce qu’il y a de positif dans la notion par ailleurs abominable de sacrifice : le fait de renoncer à son intérêt et à son désir par amour – ce qui d’ailleurs ne fabrique aucun sacré, et donc me paraît exclure la notion de consécration.

Le christianisme me semble agir ainsi à plusieurs reprises avec les notions héritées de la religion antique. Accomplir la torah, c’est en pousser la dynamique jusqu’à ses dernières conséquences, et donc en contredire la lettre pour l’esprit. Ce qu’il y a de salvateur dans la notion de Messie est exalté, et ce qu’il y a de détestable dans le triomphe d’un peuple sur les autres est nié ; non sans soubresauts, puisque l’Évangile nous montre notre rabbin préféré nous traitant de chiens à travers la Syro-Phénicienne qui lui cloue le bec avec une bonne leçon de christianisme. Le passage à la métaphore permet de ne pas évacuer les anciens concepts en y prélevant le divin mêlé au diabolique, mélange qui me semble être une constante du discours biblique (je sais que je consterne ainsi les herméneutes qui cherchent à en dégager un sens globalisant au prix de multiples contorsions). Ainsi le sacrifice de l’Église enterre définitivement le sacrifice d’Abel ou d’Iphigénie, pour ne rien dire d’Abraham qui lui ouvre la voie ; mais c’est en cessant d’être ce qu’on appelle un sacrifice au sens historique du terme.

De là mon aversion pour la notion de sacrement, profondément liée à la notion de sacerdoce, même si le baptême en urgence absolue ne nécessite pas le prêtre et si le mariage est conféré par les époux ; mais enfin la surveillance sacerdotale y est si envahissante que ces libertés sont réduites à néant. Je ne milite aucunement pour la suppression des actes dont il est question, qu’on peut appeler signes, marques d’appartenance, gestes rituels, étant très attaché à la religion populaire, au culte des saints et des morts, aux dévotions personnelles, aux aspects symboliques de la liturgie, et même – horresco referens – au latin pour la beauté unique de cette langue qui en fait presque l’égale de l’occitan. Mais tout cela à la condition qu’il soit bien clair que rien de sacré ne s’attache à ces pratiques. Si le christianisme doit être la religion de la sortie de la religion, il faut absolument qu’il en passe par là.

Si le prêtre ne manipule plus le sacré, quel est son rôle vis-à-vis de la cohésion de la communauté ? Reportons-nous à l’Évangile. On n’y voit aucun prêtre entre les fidèles de Jésus, mais des disciples et des apôtres ; les disciples écoutent la parole évangélique, les apôtres la propagent, mais les disciples aussi sont missionnés (les 72). On n’a donc pas ici deux races distinctes, mais les deux faces de l’engagement chrétien, écoute et évangélisation, que tout chrétien est appelé à pratiquer. La succession apostolique est celle qui nous relie tous aux apôtres, puisque la notion des Douze, attachée aux tribus d’Israël, et après le colmatage de Mathias, disparaît dans la tourmente qui achève le judéo-christianisme, et que Saint Paul se dit apôtre et est reconnu comme tel sans la moindre cooptation.

Qu’est-ce alors que la communauté ? Je la conçois comme l’assemblée universelle des chrétiens, en grec l’ekklesía katholikè. Ekklesía, parce qu’elle procède d’un appel (kaléô). L’histoire nous montre que le christianisme s’est immédiatement constitué en une multitude de petits sous-regroupements particuliers qu’on a appelé tout naturellement chacun ekklesía. Le chrétien est celui qui décide de répondre à cet appel, qui consiste à se référer à l’Évangile dans la manière de concevoir sa vie, et de le transmettre à son tour dans la mesure de ses moyens. Que ledit chrétien ait une orthè dóxa ou non ne nous regarde pas, selon le principe de ne pas juger pour ne pas l’être, qu’il soit bon apôtre ou non pas davantage, sinon pour nous assembler avec lui ou non dans une ekklesía particulière, que j’appellerai communauté pour éviter la confusion.

Les communautés doivent se constituer librement, par affinité et donc par proximité de choix dans leur relation à l’Évangile, et s’organiser comme elles l’entendent. Dans cette organisation, il est naturel que se dégagent des personnes qui ont un rôle majeur dans le fonctionnement du groupe. La sagesse qu’on attribue – souvent à tort – à la vieillesse concorde avec ce nom de presbúteroi, qu’on ne peut hélas pas reprendre en presbytre sauf à braver le comique. Je ne vois que des avantages à ce que ces Pères et Mères (il est évident que l’exclusion des femmes de ce rôle est absolument indéfendable) puissent se consacrer le plus largement possible au service de leurs églises ; que, selon les moyens dont elles disposent, ils soient pris en charge à cet effet avec toute la sécurité qu’on puisse leur garantir ; qu’ils aient l’occasion de s’y former le mieux possible, que le maximum d’entre eux au moins puissent approfondir leurs compétences et connaissances pour devenir des références plus ou moins renommées. Si l’église a des pratiques rituelles, il est naturel qu’ils jouent un rôle de premier plan dans leur mise en œuvre, ainsi que dans la transmission de la foi, c’est à dire a priori ce qu’il y a de commun dans les représentations du groupe.

Puisque rien ne relève du sacré, ils n’auront pas à administrer des sacrements (quelle horrible expression) ; mais, dans le rapport à la transcendance, je vois plutôt leur rôle comme relevant de la bénédiction (l’autre geste qui alterne avec le sacrifice dans l’Ancien Testament), que j’essaierai de caractériser comme les paroles et gestes d’une personne faisant autorité par une supériorité qui la rapproche de la transcendance, et à qui nous nous remettons pour faciliter la recherche de son contact à des moments où il nous paraît plus nécessaire qu’à d’autres ; sans que cela soit exclusivement réservé au presbúteros, comme le montre la tradition de la bénédiction paternelle ou maternelle y compris dans les sociétés très papistes.

J’ignore comment les presbúteroi ont été désignés à l’origine, mais il me semble qu’ils ont dû l’être selon un choix collectif qu’on retrouve dans nos associations ou coopératives. Ce choix vaut pour la communauté elle-même, comme le président d’une association vaut pour l’association. Mais la loi du marché peut aussi amener des écoles informelles à s’agréger autour de personnalités remarquables par leur valeur personnelle, comme cela se produit d’ailleurs couramment. En tout état de cause, l’autorité ainsi dégagée ne tient nullement à une hiérarchie, mais à une acceptation discutable et révocable (en ce sens qu’on peut s’y soustraire) de chaque communauté, fonctionnant toujours dans le cadre de la règle d’or, qui oblige à traiter son semblable avec toute la fraternité possible.

Les communautés sont appelées à échanger entre elles, à se soutenir, à former des rassemblements à géométrie variable ; et aussi à débattre, éventuellement à dire haut et fort leurs désaccords. L’Église universelle doit s’organiser par regroupement de ces ensembles, et a tout avantage à avoir des institutions fondées sur les mêmes principes de choix collectifs, qui peuvent exprimer des opinions majoritaires, mais n’ont pas le pouvoir d’exclure un professant de l’assemblée universelle des chrétiens.

Voilà comment je vois le rôle du prêtre, et c’est ainsi que je m’en sers moi-même dans la relation contractuelle que j’entretiens avec des membres choisis de l’église papiste dans laquelle j’ai été baptisé ; sans espoir de faire évoluer ce bloc inébranlable, et en appelant de mes vœux la constitution rapide de structures alternatives, sur le modèle des églises se dégageant d’une synagogue racornie.

Alain Barthélemy-Vigouroux

Publié dans Signes des temps

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Francine Bouichou-Orsini 12/10/2010 10:29



En accord avec vous sur la place et le sens du sacrifice, bien précisé par J. Moingt dans le dossier sur le péché de G&S. ; accord, globalement, sur le rôle du prêtre et aussi sur le
rôle des petites communautés constituées par affinité, dans leur désir de revenir à l’essentiel : l’Évangile. J’insiste sur ce dernier point, parce qu’elles me paraissent détenir une
FONCTION VITALE, participant à l’Église universelle et sachant qu’aucune d’elles n’en est propriétaire exclusive.


Aujourd’hui, c’est bien ce qui se produit, ici et là : « Les réseaux du Parvis », « la Conférence des Baptisés de France » , « les participants au Questionnaire
d’Aurenche » (dont certains vont se retrouver localement en Avignon autour d’Olivier Pety, le 16 octobre), les petites communautés paroissiales réparties autour de Mgr Rouet à Poitiers,
d’autres communautés locales dont « Chrétiens du Vaucluse » (dont vous m’apprenez l’existence), et qui sans doute (?) coexiste avec une voisine dénommée « Chrétiens en
Vaucluse » (laquelle se réunit à Sorgues le 19 octobre), « Garrigues et Sentiers », et bien d’autres…


Tout cela signale un renouveau actif qui me paraît prolonger Vatican II, AU SERVICE d’un approfondissement fécond de l’unité.


Francine Bouichou