Un Printemps chrétien (1)

Publié le par G&S

 Première partie

Apres-la-democratie.jpgDans un livre récent fort intéressant (Après la Démocratie, 2008), Emmanuel Todd, historien et démographe, n'hésite pas à affirmer : « l'effondrement terminal du catholicisme, amorcé au milieu des années 60, n'est devenu manifeste que dans les années 74-80… L'athéisme a triomphé, il est bien entendu synonyme de liberté »...

D'une façon plus générale, un sondage de Janvier 2011 d'Harris Interactive montre que les "croyants" ne représentent plus que 36% de la population, les athées les talonnant avec 34% ; quant à ceux qui ne savent pas s’ils croient en Dieu mais se posent la question ils sont encore 22%, et ceux qui ne se posent pas la question 8%.

Mais l'observateur attentif et perspicace qu'est E. Todd ne se laisse-t-il pas obnubiler par une conséquence apparente et partielle de ce qu'il soulignait dans un autre de ses livres (Le rendez-vous des civilisations, 2007, en collaboration avec Y. Courbage) : l'alphabétisation massive des femmes, après celle des hommes, amène des conséquences majeures sur les croyances et les pratiques sociales et religieuses de toutes les sociétés concernées, et notamment sur la transmission de traditions qui les avaient jusqu'ici marginalisées si ce n'est opprimées.

L'erreur d'E. Todd, bon connaisseur des pays musulmans, n'est-elle pas de confondre une certaine prégnance de l'Église catholique sur la vie sociale du monde chrétien, prégnance qui a duré quelques seize à dix-sept siècles, avec celle de la société musulmane, qui justement, n'ayant pas "d'église", se diffuse par l'ensemble des forces sociales et même politiques.

D'autant plus qu'il ne remarque pas les pousses nombreuses qui germent sur le grain d'une "Église" qui meurt et il ne voit pas que les conclusions qu'il porte sur ce printemps arabe, rendu possible par l'alphabétisation et la culture généralisée, concernent aussi ce printemps chrétien qui surgit de tous côtés dans le monde.

Après un rappel historique sur l'évolution du monde chrétien, notamment dans nos vieilles chrétientés occidentales, et de l'Église catholique, à partir du constat de la situation actuelle grâce aux études statistiques et aux analyses et enquêtes d'opinions récentes, j'essaierai de dégager les promesses de renouveau, les jeunes pousses bien visibles qui empêchent de prendre au pied de la lettre le triste constat d'E. Todd.

Si "effondrement terminal" il y a, c'est celui d'une certaine forme d'Église, inventée sur le modèle de l'empire romain puis sur ses ruines, Église qui a méconnu et travesti deux des principes essentiels prêchés par son fondateur Jésus de Nazareth :

- Jésus a toujours refusé le pouvoir ; c'est pourquoi il se défendait d'être le Messie attendu par les Juifs. Il se voulait, il se veut toujours, serviteur de l'humanité, en réalité et pas en titre (et encore moins selon la formule caricaturale "serviteur des serviteurs").

- Jésus a toujours refusé de juger : « Moi, je ne juge personne » rappelle Jean l'Évangéliste. Le pouvoir donné à ses amis était de délier plutôt que de lier, d'ouvrir les portes du "Royaume" plutôt que de les fermer ; quant à Pierre, il lui demanda de « confirmer ses frères » plutôt que de les condamner.

Et, au cœur du message de Jésus, il y a l'appel à la liberté des Enfants de Dieu. J'ai conscience que mes paroles pourront choquer, voire blesser certains. Elles ne sont que l'expression d'un amour exigeant pour l'Église que j'ai toujours refusé de quitter, même sur la pointe des pieds, car c'est par elle que s'est maintenue, répandue, la parole toujours vivante, toujours neuve, de Jésus de Nazareth.

 

I- Aperçu historique

La durée de vie des hommes sur terre étant bien limitée, il est rarement possible d'en constater les succès ou les échecs. Aussi, dans la plupart des cultures, les sages ont inventé une "rétribution" dans un autre monde, que ce soit récompenses ou punitions, réincarnation, résurrection, vie dans un au-delà plein de lumière et de bonheur forcément difficile à imaginer, ou enfer plein de catastrophes…

Il n'en est pas de même des grandes institutions, États ou peuples, religions, Églises… Généralement leur durée de vie dépasse les siècles, parfois les millénaires et inévitablement les erreurs se paient un jour ou l'autre sur cette terre, souvent très cher : guerres, révolutions, hérésies ou schismes... L'Histoire est remplie de ces civilisations, États, religions qui après des périodes brillantes, parfois très longues, sombrent dans la décadence puis un jour dans l'oubli, « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry en 1924.

La conviction des chrétiens que leur Église passerait les siècles, conviction appuyée sur la promesse de leur fondateur, Jésus de Nazareth qu'il les accompagnerait toujours, leur a souvent donné un orgueil bien incompatible avec la volonté même de Jésus.

Et il est facile de constater, au regard de l'histoire que, périodiquement, lorsque l'orgueil fut trop fort, les erreurs trop importantes, il surgissait alors des crises graves : grandes hérésies du IVe siècle, naissance et expansion rapide de l'Islam, grands schismes, "Lumières" ou "modernisme"…

Il est alors intéressant de chercher les faits majeurs qui ont commencé à modifier radicalement, au moins en Occident, les rapports entre le peuple chrétien et son Église, depuis quelque 16 siècles (le christianisme étant devenu religion officielle de l'Empire en 380 par l'édit de Thessalonique décidé par Théodose).

Encore qu'on pourrait s'étonner qu'alors que le mot Église ne se retrouve que deux fois dans la bouche de Jésus, dans l'Évangile de Matthieu (et, la première fois, sérieusement suspectée d'être apocryphe), le terme aura ensuite un grand succès et deviendra la marque de distinction du Christianisme.

 

1- La naissance de "l'Église"

L'édit de 380 met "le ver dans le fruit", le christianisme s'organise en institution de type impérial, hiérarchique, les titres donnés à ses responsables, à l'origine tirés du langage classique, président, épiscope (observateur), presbytre (ancien), diacre (serviteur), vont copier les titres romains : prêtre, pontife et même souverain pontife, qui est le titre de l'empereur ! Et c'est alors que, d'une façon étonnement récurrente, l'Église, par orgueil et la conviction qu'elle bénéficiait de l'assistance du Saint-Esprit, a quelque peu "gauchi" à son profit les consignes données par son fondateur et n'a cessé de renforcer son pouvoir. Partant du pouvoir de lier/délier les fautes de ses membres, elle a vraiment "inventé" la conception de l'enfer éternel, du purgatoire temporaire, celle de la félicité éternelle, compensation aux difficultés de la vie terrestre, réservée aux fidèles qui bénéficieraient du pardon final donné par l'Église : c'était elle qui ouvrait les portes du Paradis (symbole des clés données à St-Pierre !).

Parallèlement, avec la découverte du "péché originel" (invention de Saint Augustin) une pesanteur initiale est mise sur l'homme, créé bon certes, mais marqué dès sa naissance par la faute d'Adam, et d'Ève surtout ! Cette marque l'oblige à passer par le baptême, donné exclusivement par l'Église, qui va le laver de cette faute, par détournement du sens du baptême de Jésus (plongée dans l'Esprit) au profit de celui de Jean-Baptiste. Et conséquence directe du péché originel, on découvre le rôle funeste de la "femme", éternelle tentatrice du faible pauvre homme (contrairement à toute les pratiques ou déclarations de Jésus) ! Or, pas plus pour les anciens prophètes (Ézéchiel) que pour Jésus, on ne paie les fautes de ses pères.

Et voilà, faute d'avoir pu prendre le pouvoir sur les dirigeants des États, et ce ne fut pas faute de l'avoir essayé, l’Église met en place les trois caractéristiques majeures qui vont marquer sa prise d’un pouvoir croissant sur le peuple, du monde occidental d'abord, en attendant le monde entier, puis la cause des crises récurrentes :

- L'Église est la seule qui détienne les clefs du Paradis, lieu de bonheur éternel pour les chrétiens qui auront reçu le "viatique", après les difficultés immenses du monde dans lequel survivent bien mal les hommes de l'antiquité tardive ou du Moyen-âge. Et, surtout, elle invente la notion de péché mortel capable de vous envoyer directement en enfer ! Invention totalement étrangère à l'enseignement de Jésus qui n'évoque comme péché grave qu'une faute contre l'Esprit, fort peu définie par ailleurs. On n'est jamais définitivement condamné.

C'est surtout méconnaître l'enseignement le plus vénérable du caractère "salvifique" de la Mort et de la Résurrection de Jésus qui a sauvé tous les hommes quels qu'ils soient. On en oublie que Dieu ne punit jamais.

- Lentement mais sûrement, la faute majeure, contrairement à toutes les instructions du Christ, devient la faute contre la "pureté", le "péché de chair". On en oublierait presque l'exigence première de justice, d'amour du prochain et bien sûr, d'amour de Dieu.

- Et, conséquence de tout cela, on voit apparaître le rôle funeste de la femme, fille d'Ève, être faible qui succombe à la tentation, tentatrice elle-même, impure et incapable, sauf exception, d'exercer une responsabilité. Elle aura dorénavant un rôle secondaire, mineur, tout juste bonne à procréer et élever des enfants, au service de l'homme et de son foyer, facile à accuser et à charger de toutes les fautes. Les dizaines de milliers de femmes accusées de sorcellerie et brulées vives entre le XIIIe et le XVIIe siècle en surent quelque chose.

Et pourtant, on a de la peine à trouver tout au long de l'ancien Testament des versets qui condamnent l'attirance mutuelle des sexes et le plaisir qu'ils trouvent à leur compagnie.

C'est aussi en opposition formelle avec toutes les pratiques de Jésus, avant sa mort et même après sa résurrection. Nourri, depuis l'enfance, des écritures de son peuple, même si, curieusement pour l'époque, il semble ne pas avoir pris femme (mais comment aurait-il pu procréer charnellement ?), il partage, selon les Évangiles, comme ses ancêtres ou ses traditions scripturaires, le respect, l'attention affectueuse, amoureuse (?), pour les femmes.

Comment comprendre, alors, les textes et pratiques de la primitive Église ? Que dire d'un Origène se faisant châtrer dans les années 230… pour éviter la tentation ? Que dire d'un Augustin, peut-être mal remis de sa jeunesse dissolue, instillant le poison, toujours vivant, du péché originel, du péché de la chair, de la femme éternelle tentatrice (comme si l'homme ne pouvait être coupable de ne pas maîtriser ses pulsions !) ?

Le comble fut (au XIXe siècle ou déjà en amorce au Concile de Trente ?) la véritable falsification du texte des "Dix Paroles" pour en faire les "Commandements de Dieu", en vers de mirliton, que j'ai appris, enfant, au catéchisme, que je n'ai jamais oubliés, qui ont sévi jusqu'à Vatican II et continuent à imprégner bien de nos mentalités. On peut les comparer avec l'original :

6 - Tu ne commettras pas d'adultèreet… Luxurieux point ne seras de corps ni de consentement.

9 - Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, ni sa femme ni son âne… et… L'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement.

On peut légitimement s'interroger sur le fondement scripturaire du "péché de chair", de cette fameuse "impureté" inventée par l'Église. De plus, les ordres originaux s'adressaient d'abord aux hommes (dans la Torah, Lévitique 20,10 : Quand un homme commet l'adultère…, comme dans l'Évangile, Matthieu 5,28 : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l'adultère avec elle). Les "commandements de Dieu" les généralisent aux deux sexes et la pratique, finalement, des religions, réserve surtout ce "péché" à la femme ! Il faut dire que lorsque les "commandements de Dieu" ont été rédigés, bien peu de chrétiens avaient une connaissance, même sommaire, de la Bible.

Et pourtant, dans la suite de tout l'enseignement biblique, la première des "Dix Paroles" du Sinaï, faisant déjà référence au rôle libérateur de Dieu : Jésus était venu apporter la liberté aux hommes. En quelques siècles, l'Église institutionnelle, hiérarchique et cléricale (et, accessoirement, uniquement masculine) a confisqué cette liberté en s'arrogeant le droit de vie et de mort, sur terre et dans l'éternité. De plus, les clercs ayant seuls la science de la lecture et de l'écriture, l'Église monopolisa la connaissance des Écritures et de leur interprétation.

Et le "peuple de Dieu", inculte et crédule, a plus ou moins accepté pendant plus de quinze siècles ce privilège. La terrible déclaration du Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov, écrite par Dostoïevski il y a plus d'un siècle, n'est pas encore totalement caduque : « Tu jugeais, il y a quinze siècles, qu’il était essentiel d’assurer la liberté de la foi. Ne répétais-tu pas, sans te lasser : "je vous apporte la liberté". Eh bien tu les as vus ces hommes "libres" »…

Certes, périodiquement, des voix de saints s'élevaient et rappelaient les grandes valeurs de l'Évangile. Si c'était des hommes (St-François, St-Dominique…) l'Église les écoutait un moment, avant de gentiment les ramener à la raison. Si c'était des femmes (Thérèse d'Avila, Catherine de Sienne, Brigitte de Suède…) on les tolérait si elles étaient religieuses, tertiaires de grands ordres ou… reines ; on les supportait mal quand elles étaient simples laïques, voire béguines et on est allé jusqu'à les brûler sous l'accusation de "relapse" (Marguerite Porete en 1310, Jeanne d'Arc en 1431).

 

2- Trois crises graves

Il fallut trois événements, trois crises graves, au XVIe, au XVIIIe et au XXe siècle, souvent à épisodes multiples, pour commencer à bouleverser cet ordre millénaire que certains croyaient immuable. Elles auraient pu emporter l'Église si des hommes et des femmes, vraiment inspirés, n'avaient pas redressé la situation. Chacune de ces crises s'est terminée par un Concile œcuménique qu'on pensait définitif. L'Histoire montre que tout est toujours à recommencer. Et, en ce début de XXIe siècle, ce pourrait vraiment être l'effondrement terminal que diagnostique E. Todd, les bouleversements sont tels, dans une telle accélération du temps, que toute la construction patiemment mise au point pendant les 17 siècles précédents s'effondre en quelques décennies ; mais en réalité, le message initial redevient audible, tout est possible même s'il n'y a pas encore de concile prévu.

A- La grande crise de la Renaissance

Pour la première fois, à la fin du XVe siècle on commence à voir un divorce entre la croyance d'une poignée d'hommes, mais suffisamment nombreuse et audible, et le pouvoir quasi totalitaire détenu par l'Église avec le soutien des États.

Une invention capitale a bouleversé le rapport des hommes à la culture : l'invention de l'imprimerie, en 1452, par Gutenberg. Fait, ô combien significatif, le 1er livre imprimé est la Bible. Jusque là seuls les clercs, dans les monastères ou les écoles cathédrales, savaient lire les rares manuscrits, interprétant et distillant les textes sacrés aux fidèles chrétiens. Possédant seule le savoir, une petite élite dominait sans contestation possible sur les âmes, aidée parfois par un pouvoir séculier ou des méthodes plus ou moins terrifiantes comme l'Inquisition. Les rares opposants étaient promis au mieux à l'exil au pire au bucher (Jan Hus, précurseur de la Réforme, passe au bucher en 1415) !

Des hommes de science mettent en cause les convictions établies par la Bible. Dans un premier temps, l'Église croit s'en sortir par des condamnations. Certains, bien protégés, s'en tireront, Copernic (né en 1473), Tycho Brahé, Galilée (ce dernier s'en tire plus ou moins bien, il était trop près du centre), d'autres périront dans les flammes comme Giordano Bruno (en 1600, pour avoir essayé de donner une dimension théologique aux découvertes de Copernic)…

Et, grâce aux premiers livres, d'un seul coup, le savoir se répand : des clercs, comme Luther en 1517, des laïcs, comme Calvin ou Érasme, publient des thèses plus tout à fait orthodoxes, c'est-à-dire n'ayant plus la bénédiction de l'Église, répandent surtout leurs idées par des canaux indépendants, persuadent suffisamment de gens, y compris des têtes couronnées, pour sauver leur tête, ou leur peau...

C'est un véritable séisme qui secoue non seulement l'Église romaine et ses relais locaux monarchiques qu'elle a consacrés comme de droit divin, mais la hiérarchie même des croyances : la parole digne de foi n'est plus celle de l'Église mais la "parole de Dieu" écrite dans la Bible, accessible dorénavant à chacun, "sola scriptura", proclame Luther. On ne conteste pas encore les vérités de foi ; c'est l'interprétation des grands textes bibliques donnée par la tradition ecclésiale qui est contestée. Au nom de la vigueur des écritures inspirées, on met en cause interprétation et pratique.

L'Église romaine refusera le dialogue ou la contestation et va tenter d'établir des barrages mais ce sera vainement et d'autant plus vainement que la conduite, pour ne pas dire les turpitudes, du haut clergé romain, à commencer par celle du Pape lui-même, pose vraiment de graves problèmes, sans compter l'orgueil démesuré dont fait alors preuve la papauté (construction de St-Pierre de Rome) !

Ce sera le grand malheur du schisme de la Réforme, avec des violences récurrentes pendant plus d'un siècle ; des pays entiers se détacheront de l'emprise romaine. Il faudra de grands réformateurs, fidèles à l'Église, comme Ignace de Loyola et ses amis, Charles Borromée, et surtout le Concile de Trente (1545-1563) pour aider l'Église Romaine à se réformer profondément à son tour et revoir la formation de ses clercs, devenue indispensable avec le développement rapide de la culture permis par l'imprimerie. Mais l'incendie ne sera pas éteint, il durera encore tout le XVIIe siècle.

La liberté a explosé dans le cœur des hommes, aussi bien ceux qui ont rejoint la religion réformée que ceux qui sont restés dans le giron de l'Église catholique. Cette liberté sera au cœur de la Renaissance et un siècle plus tard le ferment du mouvement des Lumières en France ou de l'Aufklärung en Allemagne.

B- La crise des Lumières et le modernisme

La culture se répand, les Universités rayonnent dans toute l'Europe et surtout les "collèges", inventés par la nouvelle congrégation des Jésuites (fondée en 1540 par le basque Ignace de Loyola), donnent aux enfants de l'élite une sérieuse formation humaniste.

Des philosophes, des mathématiciens, des physiciens de grand génie (Spinoza, Hobbes, Leibnitz, Newton, plus tard Kant, Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Condorcet…) posent toutes les bases de la philosophie et de la science modernes.

De nouveaux rapports se créent entre les hommes, des femmes de qualité, issues de la noblesse, se font remarquer par leur intelligence, leur science (je citerai particulièrement Émilie du Chatelet, mathématicienne et physicienne, traductrice de Newton et maîtresse de Voltaire). Tous plus ou moins en bordure de l'Église, sans qu'ils n'affichent d'ailleurs d'athéisme, ils vont développer les grandes idées de tolérance, liberté, égalité, qui trouveront, pour la première fois, une formulation politique dans deux textes absolument majeurs :

- la Déclaration d'Indépendance américaine de 1776. J'en cite le début :

Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l'ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l'opinion de l'humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.

Nous tenons ces vérités comme allant d'elles-mêmes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés…

- la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Treize ans plus tard, on est passé du Créateur, Dieu de la Nature, à l'Être Suprême :

L’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen : Art 1- Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune…

Ces idées vont faire exploser les systèmes monarchiques de droit divin, hérités de l'Empire romain d'Orient. Du coup et bien que ces idées soient, en fait, totalement inspirées du christianisme, l'Église s'y opposera de toute la force de ses moyens. Et, de ce fait, elles vont détacher de la pratique religieuse des pans entiers des vieilles chrétientés : dès le milieu du XVIIIe siècle, se déchristianise, en France, un bloc considérable, plus du tiers de la population : tout le Bassin parisien, étiré le long d'un axe oblique, des Ardennes à Bordeaux, avec la majeure partie de la façade méditerranéenne. La pratique religieuse ne s'y relèvera plus. Ce n'est plus l'interprétation des Écritures qui pose problème, c'est carrément la foi elle-même, en même temps que la crédibilité de l'Église, qui est mise en question.

La Révolution française apportera un traumatisme de plus, avec la Constitution Civile du Clergé, les persécutions et massacres de prêtres et surtout l'exécution du roi, approuvée par un vote de l'Assemblée. L'Église ne peut accepter cette nouvelle organisation et, même si Restauration et Empire (un Concordat est signé entre le Vatican et N. Bonaparte, 1er consul, en 1801) font espérer un retour au système antérieur, quelque chose a été rompu ; le magistère catholique n'a pas su voir ce qu'il pouvait y avoir d'évangélique, voire même de prophétique, dans le nouveau régime démocratique ou la magnifique devise de la République. En opposition avec les préceptes évangéliques et toute la tradition, Rome, relayée par les évêques, a pratiquement empêché, tout au long du XIXe siècle et en fait jusqu'à la guerre de 14-18, les catholiques d'intervenir dans l'action politique directe, les confinant dans l'action éducative, sociale ou caritative, ou même la franche opposition à la "gueuse".

Des condamnations spectaculaires comme celle de La Mennais en 1832 (encyclique Mirari vos), dont le tort était de vouloir réconcilier Dieu et la liberté, sans oublier le catastrophique Syllabus de 1864, n'ont peut-être pas écarté définitivement les chrétiens de l'action publique, elles ne les y ont certes pas précipités...

Pendant ce temps, les recherches théologiques, l'exégèse biblique, utilisant les moyens modernes d'analyse des textes et même l'archéologie, se développent en France et encore plus en Allemagne, souvent en marge de l'Église qui tente par tous les moyens de conserver l'exclusivité de l'interprétation biblique et évangélique, souvent très littérale. L'immense succès de la Vie de Jésus, publiée en 1863 par le grand historien et hébraïsant Ernest Renan, aussitôt condamnée par l'Index, provoque un énorme scandale (il est exclu du Collège de France).

Le Concile de Vatican I, convoqué à la veille de la guerre de 1870 et interrompu brutalement après le vote, incomplet, du dogme de l'infaillibilité pontificale, n'a pas arrangé les choses. Le divorce entre l'Église, et donc les Chrétiens, et les pouvoirs publics va se développer durant toute la fin du XIXe et jusqu'après la guerre de 14-18. Il faut dire que le traumatisme des "inventaires" suivant la loi de séparation de 1905 n'y a pas aidé. Même si, aujourd'hui, nous ne pouvons que nous réjouir de cette séparation, n'oublions pas le déchirement qu'elle provoqua à l'époque.

Rome ne se dédouanera que bien après Vatican I : Léon XIII, en poussant le Cardinal Lavigerie à prononcer le fameux toast d'Alger en 1890, lançant la politique de ralliement des catholiques à la République, puis avec l'encyclique Rerum Novarum en 1891, commencera à mettre un peu les pendules à l'heure, tout en refusant de donner un sens politique à l'inspiration chrétienne (1901). Il faudra attendre Pie XI, avec sa déclaration de 1927, restée classique: « Le domaine de la politique est le champ de la plus vaste charité, la charité politique... » (ce qui ne l'avait pas empêché, en 1924, de condamner l'alliance avec les socialistes...) pour que les chrétiens se sentent à nouveau en phase avec l'histoire moderne. Mais que de dégâts, de traumatisme, de perte de crédibilité de l'Église dans le peuple profond !

En fait, c'est le Concile Vatican II, lancé par le Pape Jean XXIII en 1962 et clos sous Paul VI en 65 qui va permettre l'entrée de l'Église dans l'époque moderne, marquant son ouverture au monde et à la culture contemporaine.

Pierre Rastoin

Fin de la 1e partie

À suivre :

II- Les bouleversements de l'époque Moderne
III- Et le Monde ?
IV – Des signes d’espérance

Publié dans Signes des temps

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Dekoij'memèle 28/09/2011 09:48



Oui, on attend la suite avec impatience...



Sarah 27/09/2011 21:33



Merci pour ce très bel article la première partie me fait penser au livre "Jésus sans Jésus la christianisation de l'empire romain" de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur la deuxième partie une
très belle analyse de la chute de l'"engougement chrétien"...l'Eglise serait-elle passée à côté de son histoire en s'ouvrant au monde moderne si tardivement ?


L'article met "l'eau à la bouche" et j'attends la suite !