Un Printemps chrétien (2)

Publié le par G&S

Seconde partie

II- Les bouleversements de l'époque Moderne

Vatican II n'a cependant pas résolu tous les problèmes et sa mise en application se heurte au conservatisme de la curie romaine pour ne pas dire d'une bonne part de la hiérarchie, prenant mal en compte l'évolution ultérieure de la société.

À nouveau, des bouleversements en profondeur, rapides et inouïs, se produisent dans le monde dès la fin des années 50, trop tard pour avoir pu être pris en compte par les pères conciliaires de Vatican II. Les hommes et les femmes de ma génération les ont vus directement, souffrant souvent du décalage entre la situation qu'ils traversaient et la réaction de notre Église, pour ne pas dire l'incohérence qu'ils ressentaient souvent entre ses décisions et les préceptes évangéliques, pour ne pas dire les consignes des apôtres (y-compris St-Paul), de plus en plus lus, étudiés, commentés, par des chrétiens aidés par une littérature et des médias catholiques florissants.

Je vois, pour ma part, trois bouleversements majeurs dont nous n'avons pas fini de tirer toutes les conséquences. Je parlerai surtout pour la France, que je connais le mieux, certes, mais c'est valable pour l'ensemble du monde occidental, particulièrement les vieilles chrétientés d'Europe de l'Ouest, du Canada ou de l'Amérique du Sud.

a- L'état des croyances des français(e)s, fonction de leur niveau d'études

Alors qu'en 1950, mon année du bac, seuls 5% des français y avaient accès et leur moitié seulement poursuivaient des études supérieures, on en est à près de 80% aujourd'hui. Révolution incroyable dans sa brutalité : les français sont devenus capables, globalement, de s'informer, réfléchir, décider, par eux-mêmes. Et je ne parle pas de l'explosion des informations données par les médias ou internet.

Parallèlement les progrès de la médecine, de l'hygiène, de l'alimentation, ont brusquement allongé considérablement l'espérance de vie, et en bonne santé, pour la plupart de nos concitoyens.

Du coup, s'est effondré définitivement le fonds de commerce traditionnel de l'Église qui reposait sur la croyance simple que notre vie difficile, brève, douloureuse souvent, soumise à tant d'aléas, n'était finalement pas grand-chose face à la félicité éternelle du Paradis dont l'Église fixait les conditions d'accès et, surtout, détenait les clefs par la distribution des sacrements et l'absolution finale !

Mieux informés, menant pour la plupart une vie moins précaire, plus ouverts au doute systématique, saisis, deux siècles après les élites, par l'esprit des Lumières, nos concitoyens, chrétiens ou non, ne croient plus guère à l'enfer et encore moins aux conditions posées pour l'accession au paradis. Quant à l'excommunication ? La levée récente de celle des évêques schismatiques lui a porté le coup de grâce ! En conséquence, les quelques grands interdits encore posés par le Magistère catholique tombent complètement à plat. Et pourtant, on peut se demander si, malgré Vatican II, notre Église, au fond d'elle-même, au niveau de ses grands responsables, notamment de la Curie romaine, a compris qu'elle devait repenser de fond en comble nombre de ses "dogmes", son mode d'exercice du pouvoir, si elle a vraiment compris le fameux message de Jean-Paul II, N'ayez pas peur !, si elle est décidée à faire confiance aux chrétiens. Se dirige-t- elle Vers une Église de la confiance, comme le souligne le dernier beau livre d'Albert Rouet (ancien archevêque de Poitiers) ?

Il est temps de mettre de coté toutes ces "inventions" humaines et de revenir au plus beau message dont les hommes puissent disposer, à cet Évangile qui, depuis 2000 ans, n'a pas pris une ride. Mais comment l'annoncer au "tout-venant", comme savait si bien le faire Jésus ? Le pape Benoît XVI vient d'annoncer la création d'un dicastère pour la nouvelle évangélisation, et la convocation d'un synode en 2012. Nous ne savons pas trop ce que ça veut dire, il faut être attentif.

La messe dominicale, lieu et moment privilégié de rencontre des chrétiens, d'écoute de la bonne Nouvelle, est de plus en plus délaissée (4% des Français seulement sont des "pratiquants réguliers" et ça diminue régulièrement). Qui la fréquente ? Des vieux (comme moi), des "tradi", quelques rares jeunes… Pour tous les autres, et aussi pour ceux qui continuent à y venir, elle est de plus en plus ringarde, triste souvent, sans aucune convivialité. Les prières, souvent débitées machinalement, datent d'une autre époque, totalement déconnectées avec la réalité. Les chants et cantiques, n'en parlons même pas, bien

souvent la pauvreté de la musique et des textes est à pleurer. Les extraits bibliques, parfois très abscons, ne correspondent souvent plus à la réalité d'aujourd'hui, ils mériteraient d'être introduits, expliqués, mis en cohérence. Ils sont bien souvent mal lus par le laïc de service ou celui qui, arrivé un peu avant l'heure, est recruté sur le moment, les homélies sont à peine écoutées… Nous ne sommes plus à l'époque où la messe dominicale était le lieu de rendez-vous hebdomadaire d'une communauté qui n'avait guère de distraction le reste de la semaine. A l'époque du cinéma, de la télévision, il faut revoir de fond en comble les célébrations pour y retrouver la joie de la rencontre, du partage de la Bonne Nouvelle et du corps du Christ. Il devient capital de former prêtres et lecteurs à la lecture, à la communication. Nos prêtres bénéficient d'une bonne formation théologique, philosophique…, mais leur a-t-on appris à communiquer, à animer une assemblée ? Regardons certaines célébrations où le peuple de Dieu, toutes catégories confondues, se presse, ce qui se passe souvent dans les communautés pentecôtistes ou évangéliques. Cherchons pourquoi !

Et pourtant, il y a près de vingt siècles, vers 120-130, à l'orée de l'Église, un philosophe de Rome, devenu chrétien, Justin, racontait la célébration eucharistique.

Même si on y voit déjà l'essentiel de notre messe, quelle joie alors, quelle convivialité si souvent absente de nos messes d'aujourd'hui !(Voir annexe 1ère apologie de Justin)

b- Reconsidérer la place des femmes et de la sexualité dans notre Eglise

Durant ces 50 dernières années, nos compagnes, nos filles, en Occident du moins, ont acquis une formation, un niveau de responsabilités, économique, politique, social, sans équivalent dans l'histoire de l'humanité et cette évolution est loin d'être achevée.

Partout, sauf dans notre Église et les réactions deviennent de plus en plus vives. Il est très intéressant de lire la remarquable Histoire des Chrétiennes d'Elisabeth Dufourcq.

Comme le fait remarquer, à juste titre, le P. J.Moingt s.j, dans un remarquable article  de la revue jésuite Etudes de Janvier 2011, bien plus que les hommes, ce sont les femmes, nos mères, qui, depuis 2000 ans, ont maintenu la foi chrétienne, ont été les vraies transmettrices du message. Ce sont elles qui ont éduqué tous les petits chrétiens, avant même les clercs, ce sont elles qui ont poussé, accompagné, ceux qu'elles sentaient le mieux disposés vers la prêtrise.

Or, l'évolution de la société n'a pas été suivie d'une évolution dans l'Église, sauf cas exceptionnel, et les femmes s'en sont éloignées de plus en plus (la parution de l'encyclique Humanae vitae n'a pas été neutre, j'en reparlerai). Plus de femmes, plus de transmission, plus de baptêmes d'enfants, plus de prêtres….

Oh, certes, restent quelques familles traditionnelles, ce sont elles qui suscitent encore quelques vocations, et bientôt le petit nombre de prêtres qui sortira de nos séminaires sera bien "tradi" ! (cf sondages en annexe, lire également Lettres à un jeune prêtre, de Pietro de Paoli, Plon 2010).

Il est temps, il est urgent, d'opérer une véritable révolution dans notre Église, de tendre, comme dans la société civile, à la parité homme/femme, même s'il est peut-être prématuré de prévoir l'accès des femmes au sacerdoce (mais sans leur fermer définitivement la porte comme le pape croit l'avoir fait). Et, bien sur, cette égalité vade pair avec l'octroi de vraies responsabilités. Continuer comme nous le faisons serait proprement suicidaire pour l'Église comme l'écrit J. Moingt.

Qu'en est-il des femmes dans l'Église depuis les Évangiles ?

Dés les tout premiers récits que nous rapporte l'Évangile de Luc, nous sommes à l'instant même de la traversée du miroir de notre histoire religieuse symbolique : et la manifestation la plus remarquable de cette traversée c'est, peut-être pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la prise d'autonomie, simple et déterminée, des femmes. Marie n'a pas attendu le feu vert de son "chef et seigneur" pour donner son accord à la proposition de l'ange et partir "en hâte" retrouver sa cousine Elizabeth dont l'ange lui a annoncé la grossesse, lui en a-t-elle-même seulement parlé ?

Elizabeth n'attend pas la décision, capitale et traditionnelle, du père qui, en donnant son nom à l'enfant qui vient de naître, le reconnaît comme sien. C'est elle qui rompt calmement la tradition et choisit le nom que le père ne peut plus qu'entériner.

Moment capital de l'histoire de l'humain qui annonce toute la pratique ultérieure de Jésus vis-à-vis des femmes comme des hommes d'ailleurs, telle que nous la racontent les quatre évangélistes. Et pourtant, sitôt l'Ascension, et même de la part de Luc, dans les Actes des Apôtres, tout redevient comme avant et Paul, dans l'Épître aux Galates (qui a bien des qualités par ailleurs) a le culot d'affirmer "le mari est le chef de sa femme" ! Il avait une excuse… il n'avait pas pu lire l'Évangile.

Nous savons bien, malheureusement, je l'ai montré plus haut, ce que pense encore l'Église de l'amour humain hors le mariage, de la sexualité, de la place de la femme, même si elle commence à évoluer depuis peu. Cela confirme la forte impression, fausse peut-être, orgueilleuse sûrement, que dans ce domaine, depuis très longtemps, tout au moins au niveau de sa haute hiérarchie (totalement masculine et célibataire), elle n'est pas sur la bonne voie. Cela ne date pas d'hier, ses responsables semblent avoir oublié les comportements de leur fondateur vis-à-vis des femmes (rappelons nous la Samaritaine, la femme adultère, la Cananéenne et surtout Marie de Magdala…). Malgré les indications et la pratique, on ne peut plus claires, de Jésus, avant et après sa Résurrection, l'Église, par son magistère, continue à reléguer la femme en arrière plan, lui refuse toute responsabilité majeure, bref a peur d'elle.

Généralisant le fameux "croissez et multipliez vous" de l'origine, l'Église s'est crue autorisée à refuser la limitation des naissances (Ayez autant d'enfants que le Bon Dieu vous envoie !), sans, bien sûr que, nulle part, dans l'Écriture (1er ou 2e Testament), il n'en soit question. Seules les "méthodes naturelles" ont été déclarées licites, d'où l'interdiction de la contraception ou du préservatif et ceci en grande contradiction avec la pratique séculaire de la plupart des chrétiens, en France tout au moins (mis à part les plus scrupuleux) C'était déjà tout le sens de l'encyclique Casti Connubii de Pie XI en 1930. Ce fut encore celle de Paul VI, avec Humanae Vitae, en 1968. C'est toujours le point de vue du magistère romain encore imprégné de cette morale machiste et anti-plaisir qui a poussé les théologiens "post lumières" à multiplier interdits et fermetures.... Malgré les avancées assez nettes de Benoît XVI, ils ont oublié que créés à l'image de Dieu, homme et femme, Dieu lui-même trouva ça très bon. Dans l'Évangile, si Jésus ne nie pas la faute que constitue l'adultère, y-compris en pensée, il n'en condamne pas pour autant l'auteur (ou la victime !), quant aux prostituées elles seront avant nous dans le Royaume, et la femme (était-elle pècheresse ?) qui a répandu du parfum de prix sur lui, dans le monde entier et dans la suite des temps on rappellera son geste…

Et, que dire de la condamnation claire et nette par l'Église de la pratique, pourtant de plus en plus généralisée, de la cohabitation de nos jeunes avant le mariage (s'il finit par arriver), condamnation qui éloigne, parfois définitivement, tant de jeunes de la pratique sacramentaire ? Que dire de l'excommunication, au sens propre du terme des divorcés remariés (surtout lorsque cela concerne l'épouse abandonnée qui finit par se remarier ou… vivre en concubinage) ? L'absence de cohérence entre le message de Jésus : "Je ne te condamne pas…Moi, je ne condamne personne… Venez-à moi", et la pratique séculaire, et encore actuelle, de condamnation, d'exclusion, par l'Église est un total contre-témoignage, une totale incohérence, de moins en moins supportable par le peuple chrétien (sans le développer plus, c'est le même problème avec l'homosexualité, les parents accueillent, l'Église rejette !).

Vraiment, plus je cherche moins je comprends ce contresens, cet abus de sens des Dix Paroles, dont le magistère de l'Église se rend coupable depuis si longtemps, qui lui permet, se focalisant sur la morale sexuelle (qu'elle fasse donc confiance à la conscience "éclairée" de ses ouailles !), de faire plus ou moins abstraction des véritables consignes de Jésus, telles que les rappelle Mathieu dans le chapitre 25 de son Évangile (J'avais faim, j'étais nu, en prison…).

Pour information, Intervention du P. Timothy Radcliffe (extraits), Ancien Maître Général des Dominicains, devant le clergé de Dublin (Irlande) fin 2009 : … Si nous considérons notre bien-aimée Église au cours des siècles récents, nous avons véritablement la sensation de nous être davantage comportés comme a été associé au comportement sexuel. Nous avons dit aux familles comptant un grand nombre d'enfants qu'aucune contraception n'était permise, aux jeunes gens qui n'ont pas les moyens de se marier qu'ils doivent contrôler leur activité sexuelle de façon stricte – pas plus de dix secondes pour un baiser – et aux homosexuels que rien n'est permis et qu'ils doivent avoir honte de leur sexualité. Or, indépendamment des tenants et des aboutissants de l'enseignement de l'Église, ces recommandations ont été vécues par nos fidèles comme un lourd fardeau. Et ils découvrent ensuite que des prêtres qui les accablaient ont péché au plan sexuel de manière beaucoup plus grave. Comme les pharisiens, en ne faisant pas ce qu'ils prêchent. Vous pouvez imaginer la colère d'une mère qui a eu grossesse sur grossesse et n'en peut plus, ou celle d'un jeune homosexuel, lorsqu'ils apprennent ce dont même certains prêtres se sont rendus coupables ! Et cette colère est d'autant plus exacerbée que la pédophilie est devenue le péché d'ordre sexuel

c- L'information, la formation théologiques des laïcs

Alors qu'il est ordonné, aujourd'hui, en France, moins de 100 prêtres par an que fait-on de la véritable explosion de formation théologique chez les laïcs ? Depuis la guerre, les facultés de théologie, les écoles cathédrales, les retraites de chrétienté (des Foyers de Charité), les Exercices Spirituels (donnés par les Centres Jésuites), toute l'action spirituelle des monastères, des communautés nouvelles, des mouvements divers, ont multiplié, comme jamais, le nombre de laïcs sensibilisés, formés, parfois très formés, jeunes retraités disposant de temps, qui seraient prêts, si leur évêque le leur demandait, à rendre des services et qui ne serait sûrement pas celui, au rabais, du diaconat.. On se demande parfois ce que fait l'Église, ce que font les diocèses pour les mettre à l'oeuvre (hommes et femmes, bien sûr !), pour mieux les utiliser, mieux les mobiliser ? On dit les clercs inquiets de leur concurrence, on a même lancé une année spéciale pour les rassurer. Pourquoi, mais je marche sur des oeufs, ne pas prévoir, comme aujourd'hui dans les Églises catholiques d'Orient, des ordinations ministérielles de laïcs pour des communautés précises (voir annexe, 1ère épître de Paul à Timothée). Ou en est l'audace de l'Eglise dans une conjoncture bien délicate ?

Il semble que ce soit le travers propre de l'Église de ne pas aller au bout de son action à partir du moment où elle doit confier la tache à des non-clercs, comme c'était le cas dans l'Église primitive et pas seulement à des diacres, "mis à toutes les sauces". Ne faudrait-il pas rechercher le sens donné par les Pères Conciliaires à la notion de sacerdoce universel des fidèles (constitution lumen gentium de Vatican II), dans le sens de la 1e épître de Saint-Pierre ?

En fait les responsables de l'Église ne regrettent-ils pas la bonne époque où personne (c'est-à-dire les femmes) ne comprenait rien à ce qui se disait aux offices, bien sûr tout était en latin, et où on se résignait à réciter son chapelet. Et ce n'est pas si vieux, une des images fortes de mon enfance : voir ma grand-mère égrener son chapelet à la messe qu'elle était bien incapable de suivre !

Les ordinations sacerdotales en France

Depuis la dernière guerre, l'évolution du nombre d'ordinations sacerdotales, en France, a suivi celle de la pratique religieuse et plus encore, probablement, celle de la pratique féminine.

Si dans les années d'après-guerre, jusqu'au début des années 50, il y avait encore, en France, plus de 1000 ordinations chaque année, l'infléchissement se fait au milieu des années 50, avec encore 825 ordinations en 1955.

Et l'effondrement s'accélère, 560 en 1965, 170 en 1975, 142 en 2000, moins de 100 durant toutes les années 2000, jusqu'à 89 en 2009 (en fait, comme le grand séminaire dure 6 ou 7 ans, il faut avancer de la même durée les dates d'entrée).

Et, bien évidemment, le nombre de prêtres diocésains suit cette courbe, de 41 000 en 1965, nous sommes arrivés à 14 000 en 2009 (dont la moitié a plus de 75 ans).

Statistiquement, vu la forte diminution de la pratique religieuse, la chute par pratiquant n'est pas dramatique, environ 280 pratiquants/prêtre en 1950, 180 en 2010, mais ce n'est pas la même chose si on se reporte au nombre de ceux qui se disent catholiques et utilisent épisodiquement les services de l'Église (mariages, obsèques, communions), 900 en 1950, 2860 en 2010.

Enfin, il est communément admis que les jeunes prêtres actuels sont sensiblement plus "traditionalistes" que leurs anciens (avec notamment le port généralisé du col romain, voire même de la soutane). C'est parfaitement compréhensible puisque ces jeunes prêtres sont souvent issus de familles encore très traditionnelles, où la "transmission" de la foi et de la pratique religieuse est encore forte (notamment du côté des mères), sans compter ceux qui sont membres de Communautés charismatiques. D'ici quelques années, on peut donc prévoir que le presbyterium français sera nettement plus "tradi" que celui issu du Concile Vatican II.

S'il correspond alors au "petit reste" qui constituera l'Eglise catholique en France pratiquante, la masse des catholiques "en bordure", le tout-venant comme dit le P. Christoph Théobald, en sera d'autant plus éloignée… On peut craindre alors, comme Joseph Moingt dans son dernier livre (Croire quand même, Temps Présent, 2010), que dans dix ou vingt ans, l'Église catholique de France, et d'Occident, se rapproche d'une secte de gens bien-pensants et cela ne fait-il pas penser aux pharisiens juifs si fortement vilipendés par Jésus ?

Certes, ce sont les pharisiens, repliés à Yavné sous la conduite de quelques hommes de génie (Yohanan ben Zakkaï, Gamaliel…), qui, après la chute de Jérusalem en 70, fondèrent le judaïsme rabbinique et permirent la survie du judaïsme. Mais est-ce bien la vocation de l'Eglise, la mission des chrétiens telle qu'elle leur fut confiée par leur fondateur, de ne maintenir qu'un "petit reste"?

Les canonisations

Depuis le pontificat de Jean-Paul II, les canonisations se sont multipliées, 492 sous Jean-Paul II, déjà prés de 40 sous Benoît XVI. Et il est significatif de voir que la quasi totalité concerne des prêtres, religieux ou religieuses. Ah non, il y a un ancien chef d'État, Charles II de Habsbourg, mort en 1922, béatifié en 2004, mais plus pour sa piété que pour son action éphémère et assez inutile comme dernier empereur d'Autriche-Hongrie.

Du coup l'ancien homme politique chrétien que je suis, a cherché à voir si des responsables politiques, manifestement chrétiens, ayant joué un rôle important depuis la dernière guerre avaient quelque chance de devenir un jour bienheureux puis saints. J'en ai trouvé cinq :

- Robert Schuman, mort en 1963, sa cause de béatification a été ouverte en 1991, on attend…

- Edmond Michelet, mort en 1970, cause ouverte en 1976, on attend… (le fait qu'il ait un petit-fils évêque, Benoît Rivière, donnera peut-être un petit coup de pouce…)

- Giorgio la Pira, maire de Florence, mort en 1977, cause ouverte en 1986, on attend…

- Julius Nyerere, premier président de la Tanzanie, mort en 1999, cause ouverte en 2005, on attend…

- et je cite pour mémoire, Oscar Romero, évêque de San Salvador, assassiné en 1980, pour des raisons politiques et religieuses, on attend…

III- Et le Monde ? (voir le N° 3425 de La Vie, du 21 Avril 2011)

Il est trop facile d'accuser des phénomènes extérieurs, mondialisation, crise généralisée des institutions, sécularisation, société de consommation… qui seraient cause du déclin fort et rapide du catholicisme dans les pays de vieille tradition chrétienne d'Europe et des Amériques Commençons par regarder chez nous avec sérieux et tirons en les leçons, en essayant de nous corriger nous-mêmes d'abord.

Après les espérances soulevées par Vatican II, (ouverture au monde et aux autres religions, renouveau liturgique, réhabilitation des grands théologiens allemands et français plus ou moins persécutés dans la première moitié du siècle, développement de la notion de Peuple de Dieu…), le sentiment que la Curie romaine reprenait le contrôle de la situation (la publication d'Humanae Vitae, contre l'avis de plusieurs commissions pontificales, en 1968, en fut le révélateur : qu'en était-il du respect de la collégialité épiscopale et même du sensum dei du peuple de Dieu ?) apporta une douche froide à bon nombre de catholiques des vieux pays européens ou américains (notamment des femmes) qui s'éloignèrent sans bruit de l'institution.

On aurait pu penser que l'élection d'un pape polonais, acteur du Concile, aurait pu faire repartir le mouvement.

Hélas, le choix, rapidement évident, de privilégier les "congrégations" nouvelles plus ou moins liées au pouvoir politique conservateur et financier (Opus Dei, Légionnaires du Christ), conforte les chrétiens "conciliaires" dans l'idée que le choix d'une "Église servante et pauvre" est bien enterrée, sans compter le choix délibéré de nommer des évêques réputés conservateurs, aussi bien en Europe que dans les Amériques, souvent contre le désir fortement manifesté de leur "peuple". Et il semble que cela continue avec le nouveau pape.

Et cela est confirmé par la condamnation plus ou moins explicite de la Théologie de la Libération en Amérique du Sud. La peur panique de l'Occident, à commencer par le Vatican, devant le communisme et son ancêtre le marxisme, a poussé les responsables de l'Église, mais aussi les chefs d'État conservateurs liés à l'oligarchie, à

condamner cette théologie, suspectée de marxisme, sans voir que sa première préoccupation était la justice. Mais l'Eglise n'avait-elle pas oublié, qu'à côté de la charité, de l'amour, "Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé", le commandement complémentaire de Jésus était la justice, "Cherchez le royaume de Dieu

et sa justice…" ?

Quatre faits sont particulièrement significatifs, dans ces pays qui fournissent aujourd'hui les plus gros bataillons de catholiques :

- Dès 1979, à Mexico, Jean-Paul II insiste sur le rôle spirituel du clergé et dénonce le rôle politique que certains occupent. En 1983, il réprimandera publiquement le P. Ernesto Cardenal, ministre de la culture sandiniste, à son arrivée au Nicaragua, et de ce fait, il y aura de violentes manifestations pendant sa messe pontificale.

- Le P. Léonardo Boff, franciscain brésilien, un des pères de la théologie de la libération, est mis au silence, en 1984, par le préfet de la Congrégation de la Foi, J. Ratzinger. Moins discipliné, moins humble peut-être que nos grands théologiens français préconciliaires, Chenu, Congar, de Lubac,…, il se réduit à l'état laïc, devient le conseiller très écouté du futur président Lula, sera un des fondateurs du Forum Social Mondial (je l'ai entendu conclure le 3ème Forum Social à Porto Alegre en 2003, discours vraiment "évangélique", écouté religieusement puis acclamé par des dizaines de milliers de participants).

- Don Helder Camara, évêque de Recife, dont le charisme eut un retentissement mondial, est remplacé à sa retraite en 1985 (il mourra en 1999), par un prélat ultraconservateur, José Cardoso Sobrinho qui se chargera de faire table rase de toute l'action pastorale libérationniste de son prédécesseur. Il fera les couvertures de la presse mondiale quand il excommuniera en 2009 la maman d'une fillette de 9 ans ayant avorté après avoir été violée par son beau-père.

- Mgr Oscar Romero, un autre père de la théologie de la libération, défenseur des pauvres, est assassiné en 1980 pendant sa messe. On attend toujours sa béatification (bien que Benoit XVI se soit prononcé en sa faveur en 2007). Par contre le P. Escriva de Balaguer, fondateur de l'Opus Dei, mort en 1975, a été canonisé par Jean-Paul II dès 2002.

Et on s'étonne de la progression fulgurante des églises évangéliques en Amérique Latine ? Elles représentent aujourd'hui, selon les pays, alors qu'il n'y avait que des catholiques, de 20 à 28% de la population et la forte progression continue. D'autre part, une véritable scission commence à s'y opérer entre les catholiques les plus conservateurs (animés par les Légionnaires du Christ ou l'Opus Dei), issus des classes supérieures et ceux qui maintiennent l'option prioritaires pour les pauvres, avec les Communautés ecclésiales de base.

IV- Des signes d'espérance

Les premières années du pontificat de Benoit XVI ont été marquées par le véritable "cyclone" de la pédophilie, avec l'alliance de la justice et des médias. Le principal reproche fait à l'Église était de vouloir se mettre au dessus des lois, de régler ses problèmes toute seule, de faire jouer le secret. A notre époque hyper médiatique c'était carrément suicidaire. Le courage du Pape, sa volonté de faire toute la lumière, de laisser intervenir la Justice, ses interventions sévères mais humaines, ont eu au moins un résultat, spectaculaire : les médias ont cessé d'en faire leurs titres, les actions en justice s'opèrent dans la discrétion. Il semble que toutes les dispositions soient prises pour éradiquer, si possible, ce mal absolu.

La remarquable intervention du P. Timothy Radcliffe, citée ci-dessus, le montre : l'Église a péché par ce qui faisait l'essentiel de son fonds de commerce depuis des années, légiférer sur ce qui ne la concernait pas au premier chef : la sexualité et ce qui se passait dans les alcôves. Ses interdits ont massivement détourné d'elle les jeunes chrétiens. Espérons qu'elle a compris.

Par ailleurs, Benoit XVI a décidé de renouveler, en 2011 pour son 25e anniversaire, le geste prophétique de Jean-Paul II, réunissant à Assise en 1986, sur un pied d'égalité, les responsables de toutes les religions du monde. Alors que les négociations ont repris avec les intégristes de Mgr Lefebvre, ce signe est particulièrement fort.

La prétention de l'Église, depuis 17 siècles, de régenter le monde occidental et plus si possible est en train de voler en éclats. C'est un vrai signe d'espérance. C'est cette prétention qui avait détourné d'elle, et finalement du christianisme, la masse des chrétiens, à commencer par les plus éclairés ou les plus éduqués. C'est cette prétention qui finalement a provoqué le rejet pour ne pas dire même parfois la haine de l'Église et de ses représentants.

Certes, tout n'est pas encore joué et certains représentants de la haute hiérarchie de l'Église trainent encore les pieds, mais l'évolution des choses est irréversible, les signes des temps, comme disait Jean XXIII, sont bien là, l'Église ne pourra plus avoir ce rôle de domination qu'elle s'est arrogée trop longtemps.

L'Évangile, la Bonne Nouvelle de Jésus, avec ses propositions inouïes encore aujourd'hui, de mise en confiance, d'amour pour les autres, d'appel à plus de justice, de pardon, d'attention et de respect pour les plus petits et les exclus, d'appel à la paix… va pouvoir redevenir audible sans être polluée par toutes les considérations de pouvoir qui l'encombraient. Le magistère ou même chaque chrétien, peut, enfin, prendre conscience de sa première et double mission : être témoin de la tendresse de Dieu et annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus. Annoncer la Bonne Nouvelle, certes, mais encore faut-il le faire "avec autorité", comme on le disait de Jésus lui-même, c'est-à-dire celle que nous avons reçue, intégrée, méditée, avec l'aide du St-Esprit.

Et on voit bien le succès de tous les mouvements évangéliques ou pentecôtistes, qu'ils soient de mouvance catholique ou réformée. De tous les cotés, que l'on participe ou non à ces mouvements, on sent bien cet appel, ce besoin, de redécouvrir, de lire, d'étudier, de mettre en œuvre, si possible, l'Évangile. Face au matérialisme, à tous les dégâts causés par la mondialisation, à l'exploitation de l'homme par l'homme, au néolibéralisme débridé, à la violence qui en découle, les paroles, toujours vivantes, plus que jamais actuelles, de l'Évangile sont une réponse d'espérance. C'est le moment.

Voilà notre responsabilité de Chrétiens : être à l'écoute des autres, attentifs, confiants dans la vie, sans avoir peur de ce qui disparaît, être des guetteurs d'espérance !

Pierre RASTOIN
Septembre 2011

Publié dans Signes des temps

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Thévenet Jean-Marc 29/09/2011 19:53



Un survol synthétique des plus interessants de la vie de l'Eglise catholique et de ses perspectives. Je me pose toujours la question pour les laïcs de savoir s'ils sont prêts à renouveler leur
vie ecclésiale. Ils en sentent profondément le besoin, mais sont-ils capables de se libérer des pesanteurs de l'institution, de s'émanciper du poids socio-culturel, pour engendrer un printemps
chrétien? (même question pour l'orthodoxie et le protestantisme). C'est toujours la même interrogation que je me pose. Pour moi la réponse est essentielle, car je ne peux me résoudre à charger
l'institution seule de tous les maux. C'est d'abord aux laïcs de se prendre en charge, tout en promouvant et maintenant son unité. Des clercs allemands et autrichiens commencent à manifester
publiquement leur volonté de renouveau. En France, des mouvements laïcs naissent, comme la Conférence Catholique des Baptisé-e-s Francophones. Puissent-ils faire tâche d'huile!



Sarah 28/09/2011 13:12



La suite correspond à mon attente ! ...merci pour ce texte d'intense réflexion. Constat de déliquessence de l'Eglise Catholique...(la messe ne fait plus recette ! ...oui c'est vrai car à mon sens
elle n'interpelle pas, elle ne fait pas participer l'assemblée à son homélie, elle ne l'implique pas en l'"apostrophant" en apportant un ton "prédicateur" (je n'ai pas le terme exact à l'esprit
mais j'espère que l'on aura compris le sens que je veux lui donner)...les chants sont plats dites-vous c'est possible ils manquent surtout de coeur , ils sont entonnés dans un
esprit de communion et non dans un esprit de fusion. Il n'y a qu'à attendre "Amazing Grace" chanté pour un groupe de Gospel pour avoir la chair de poule...tant qu'il y a de coeur, d'engagement,
d'amour, de foi dans l'hymne célébré...cela manque cruellement dans nos chants ...), constat d'un système cléricale qui a tendance à vouloir se "radicaliser" plutôt à qu'à s'ouvrir dans une plus
grande tolérance et admission de l'évolution des moeurs et du temps et même temps une note d'espoir que je ressens moi-même lorsque je lis des articles ou quand je vais sur certains site
catholiques les prémices d'un nouvel "état" catholique dont certains athées commencent à découvrir et s'intéresser ; à voir son évolution sur le long terme.