Rencontre

Publié le par G&S

J'ai reçu un jeune professeur, coopérant, qui était riche – il y a déjà une bonne dizaine d'années – c'était juste avant Noël. Il allait rentrer chez lui. C'était un Russe qui enseignait les mathématiques en français aux élèves de Médéa : il fallait le faire, quand même ! Il venait d'entendre dire qu'il y avait une maison de Pères tout près. Il s'est présenté un après-midi et puis je lui ai offert un café.

Retraite-sur-le-Cantique-des-cantiques--de-Cherge-.jpgIl a dit : « Non, non, non, pas du tout, je ne veux rien. La seule chose, c'est que j'ai entendu dire qu'il y avait des pères, des religieux comme il y en avait autrefois en Russie et alors, ça, ça m'intéresse parce que moi je ne crois pas en Dieu, je ne m'imagine même pas ce que ça peut être, je ne vois aucun intérêt à cette affaire-là, mais savoir que vous, vous avez misé votre vie là-dessus, sur cette idée-là, alors ça, c'est curieux. Il faudrait que vous essayiez de m'expliquer comment c'est possible. »

Alors on a commencé à discuter à partir de cette question-là : comment on pouvait miser sa vie sur Quelqu'un dont lui n'avait aucun besoin. Tout était vraiment clair. Un type vraiment très sympa. J'ai répondu à certaines de ses questions.

On a cheminé, puis à un moment, il m'a dit : « Pour vous, enfin, qu'est-ce que c'est que la foi ? » Je lui ai dit : « Qu'est-ce que vous voulez : la définition des livres, celle du catéchisme, celle de mon Église ? » Il a dit : « Cela ne m'intéresse pas ; ce qui m'intéresse, c'est : pour vous... qu'est-ce que c'est que la foi ? »

Je me suis entendu répondre : « C'est chercher Dieu... D'où je sais qu'il existe ? Comment est-ce que je sais qu'il existe, je ne peux pas vous le dire, mais ça, je sais, c'est en moi, un peu comme un hameçon. Pour autant, comment il est vraiment, je cherche. J'ai le sentiment que Jésus est celui qui m'en a dit le plus de lui-même. Maintenant, il faut que je le cherche dans la foi. Voilà. C'est tout ce que je puis vous dire. »

Alors il m'a dit : « Si c'est ça, je comprends. »

On a continué à parler. On a sonné les cloches, le soleil baissait. C'était l'heure de Vêpres. La nuit commençait à tomber. Il a dit : « Bon, je m'en vais. »

Ceux qui connaissent Tibhirine savent que ce qui est le plus beau c'est à l'extérieur. Je l'ai accompagné jusqu'à la porte et quand on a ouvert la petite porte d'entrée, il y avait un coucher de soleil magnifique ! Alors, il s'est arrêté, saisi, il a dit un gros mot – ce qui prouve qu'il connaissait bien le français ! – et il a dit : « Que c'est beau ! » Et on s'est arrêté un instant à communier dans la contemplation de ce soleil couchant.

Et puis, j'ai éclaté de rire en disant : « Vous savez, tant qu'un matérialiste sera capable de savourer une beauté qu'il n'a pas faite il y aura de l’espoir ! » Lui aussi a éclaté de rire. Il a dit : « Tiens, je n’y avais pas pensé. »

Et on s’est séparé là-dessus. Mais depuis, je ne peux plus voir un coucher de soleil sans penser à lui.

Et comme il y en a tous les soirs…

Extrait de Retraite sur le Cantique des cantiques
Christian Salenson et Christian de Chergé, Prieur des moines de Tibhirine

Nouvelle Cité – Spiritualité

Publié dans Fioretti

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