Lire la Parole peut être dangereux

Publié le par G&S

Martin Luther, convoqué par l’empereur Charles Quint à s’expliquer, comparut devant la diète de Worms le 14 avril 1521. Sommé de rétracter ses écrits, qui avaient été déposés devant lui, il répondit par un discours en latin, qu’on lui demanda de répéter en allemand ; il le fit, debout au milieu de l’assemblée, en face de l’empereur :

« Je suis dominé par les Saintes Écritures que j’ai citées et ma conscience est liée par la Parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sage, ni prudent d’agir contre sa conscience. » Et à l’official qui lui répond : « Abandonne ta conscience, frère Martin, la seule attitude sans danger consiste à te soumettre à l’autorité », Luther rétorque et persiste : « Me voici, je ne puis autrement. Que Dieu me soit en aide. »

Curieusement, Martin Luther revendique sa liberté en usant d’un langage de captif : je suis dominé, ma conscience est liée, je ne puis autrement. Je ne vois pas là une ruse pour s’innocenter, car le moine de Wittenberg ne recourt pas à ces pitoyables stratégies de défense ; je vois l’aveu qu’il est embarqué dans une aventure qui l’emporte entièrement : la lecture de la Parole. Et dans cette aventure, le lecteur n’est pas le maître, mais l’Écriture qui s’est emparée de lui. Après Worms, Luther s’enfermera à la Wartburg : captivité voulue, délibérée, signe de la captivité de la lecture.

Lire n’est donc pas sans danger. On ne sait jamais d’avance où vous entraînera l’aventure de la lecture, si du moins on accepte de s’ouvrir au voyage, à l’inconnu, à la découverte, au lieu de lire en serrant frileusement contre soi un lot de certitudes acquises depuis toujours. Lire n’est pas disposer d’un livre ; le lecteur s’expose au texte, et d’une certaine façon, c’est lui qui est à la disposition du texte et de sa parole. Lire peut être dangereux.

Il est apparu que des récits de miracle au langage du jugement, de Luc à Paul, des Actes d’apôtres à l’Apocalypse, les images de Dieu sont infiniment plus diverses qu’on le pensait. Le Nouveau Testament n’abrite pas une doctrine, mais étale diverses approches de Dieu, ou plus exactement il tient ensemble plusieurs tentatives de dire le mystère de Dieu. Il est risqué de lire ; le risque est ici de volatiliser l’unité du Nouveau Testament. Peut-on encore parler d’un Dieu des premiers chrétiens ?

Mesurons l’étendue du constat. Ces diverses images de Dieu, exhumées par la lecture, ne sont pas simplement additionnables les unes aux autres, comme si en accumulant les auteurs du Nouveau Testament, en superposant leurs perceptions de Dieu, on obtenait ainsi un portrait complet du Dieu des premiers chrétiens. Il s’est avéré que leurs discours ne peuvent pas être mis simplement bout à bout. L’apôtre Paul a une façon de signifier la grâce, avec sa conviction puissante que la barrière de la Loi est tombée, qui ne s’accorde pas immédiatement avec la théologie de Matthieu, pour qui le Royaume est une fente, une porte étroite à ne pas manquer. Luc s’acharne à percevoir Dieu dans l’épaisseur de l’histoire sociale et politique de son temps, alors que l’Apocalypse vit de la conviction qu’il s’est absenté du monde. Galates 3,28, perpétuant le geste libérateur de Jésus, abolit toute prérogative de l’homme sur la femme, mais à l’autre bout du Nouveau Testament, les épîtres pastorales dressent le portrait d’une femme assignée au silence, convoquée à se soumettre à l’homme et rendue responsable de la chute (1Timothée 2,9-15 ; 5,3-16). L’unité du Nouveau Testament ne se fera pas par addition.

Faut-il donc se résigner au constat d’une Écriture éclatée en positions théologiques irréconciliables ? Le Dieu des premiers chrétiens serait-il l’emblème de théologies disparates ? Je dirais qu’il nous faut consentir à l’irréductible diversité des images de Dieu dans le Nouveau Testament, et que ce consentement passe par un deuil : le deuil de l’uniformité. Seul le renoncement à l’utopie de la ressemblance nous fait accueillir la pluralité comme un gain, et non comme une menace. L’unité du Nouveau Testament n’est pas suspendue aux ressemblances qu’entretiendraient entre eux ses auteurs inspirés ; elle tient à leur commune volonté de rendre compte de l’événement du Christ. Jésus de Nazareth, parce que vers lui se tendent tous les récits et les discours, cimente l’unité du Nouveau Testament.

Mais attention. Cette unité est en tension. Les premiers chrétiens ont, chacun à leur manière, accueilli et actualisé dans leur situation la mémoire de Jésus. Leur diversité indiquerait-elle que certains ont préservé fidèlement le message du Nazaréen, alors que d’autres l’auraient faussé ? Méfions-nous de ces termes, car la « fidélité à la tradition de Jésus » qui consiste à la figer pour la transmettre mot à mot est en réalité une infidélité fondamentale ; elle fait de la parole de Jésus un objet de musée, une parole à embaumer comme on embaume les morts. Les premiers chrétiens n’avaient pas cette vision figée de la tradition ; la parole de Jésus, parce qu’elle était la parole du Seigneur présent dans l’Église, devait être actualisée. Pour eux, être fidèle à une tradition impose qu’elle évolue et se développe. La preuve est que l’écriture des évangiles n’a pas tari le flux des traditions orales, signe que même cette imposante cristallisation littéraire n’avait pas exténué la mémoire de Jésus. L’Église ancienne n’a d’ailleurs retenu qu’une partie des écrits chrétiens pour en faire le recueil normatif de sa foi ; bien d’autres ont été écartés, que nous connaissons en partie, et ils amplifient encore considérablement la diversité dont nous parlons ; mais ceci est une autre histoire.

Les premiers chrétiens ont engagé leur fidélité au Christ sur des voies théologiques différentes, et le Nouveau Testament vit de rassembler ces fidélités. Paul est fidèle à la mémoire de Jésus quand il affirme que la dignité de l’homme lui vient de Dieu seul et que le salut n’est pas une performance religieuse. Matthieu est fidèle à la mémoire de Jésus, quand il répète obstinément que la foi se concrétise dans le geste et la parole, ou qu’elle n’est pas. Luc est fidèle à la mémoire de Jésus, quand il voit l’Esprit de Dieu à l’œuvre dans les péripéties de la mission. L’auteur de l’Apocalypse est aussi fidèle, quand il prétend que les pouvoirs oppressifs ont été déjà vaincus à la croix, et que leur jugement n’est qu’une question de temps.

Le Nouveau Testament vit d’accueillir ces fidélités, dont la diversité va jusqu’au désaccord, et il les tient ensemble. Il le peut, car les témoignages et les systèmes théologiques qu’il rassemble n’invitent pas à adopter un principe, une norme, une doctrine, mais à suivre quelqu’un Jésus de Nazareth, le Christ, Parabole de Dieu. La fidélité à une personne ne se satisfait pas d’une uniformité, et l’Esprit s’est chargé de le faire comprendre aux premiers chrétiens.

Gérer leur héritage aujourd’hui, c’est résister au fantasme totalitaire du discours unique, et risquer à son tour une parole. Une parole qu’on soumettra humblement au témoignage des Écritures, pour savoir si elle prend place, et comment, dans l’espace des fidélités au Christ. Mais une parole qui, et justement si elle s’écarte du discours majoritaire, ne sera peut-être pas totalement la nôtre, parce qu’en elle, un Autre parle, qui fait dire : je ne puis autrement...

Daniel Marguerat

Le Dieu des premiers chrétiens
Labor et Fides Février 2011 – 260 pages, 26 €
pp 249-252

Publié dans Fioretti

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