Jeanne Perraud, une canonisation ratée

Publié le par G&S

à Aix-en-Provence, au XVIIe siècle

On propose ici le cas d’une vie pouvant apparaître comme « sainte » dans les mentalités du XVIIe siècle portées sur l’ascétique, l’exceptionnel et le merveilleux. Une vie exaltée par un religieux qui l’aurait bien vue «portée sur les autels», préparant apparemment un dossier pour ce faire. Il n’y eut pas de suite…

 Le 15 juin 1658, dans la chapelle de N.-D. des Sept Douleurs, chez les Augustins déchaussés à Aix-en-Provence, une laïque de vingt-sept ans a la vision de l’Enfant-Jésus, âgé de trois ans, chargé des instruments de la Passion, et va œuvrer pour en répandre la dévotion.

Jeanne Perraud (1631-1676) a vécu à Aix à partir de 1654. Malgré sa prétention à être la fille d’un écuyer, elle a mené une vie pauvre, oscillant entre la mendicité et la pratique de la couture qu’elle avait apprise jeune orpheline. Jeanne apparaît comme une personne très dévote, on pourrait dire « obsédée » par Dieu, mais un peu instable. Elle a fait trois courtes expériences de vie conventuelle, successivement chez les Ursulines de Lambesc et de Barjols, puis chez les Dominicaines de Saint-Maximin. Après avoir tenté –quelques jours – la vie érémitique, elle se persuade que sa vocation est hors règle, elle rentre à Aix et y mène la vie pieuse d’une laïque consacrée. Sa vie spirituelle se rattache fortement aux Augustins réformés. C’est chez eux qu’elle pratique ses dévotions, chez eux qu’elle fonde une chapelle dédiée au culte du Saint-Enfant. Bien qu’appelée couramment « sœur » par le père Raphaël, son confesseur et biographe, elle n’appartient réellement au Tiers ordre des Augustins que dans les derniers mois précédant sa mort.

Toute sa vie, elle est affectée de maladies psychosomatiques graves ; toute sa vie, elle se livre à des pratiques ascétiques forcenées, et est victime d’épreuves supranaturelles, visuelles, auditives, fréquentes et parfois un peu suspectes. Cet ensemble de symptômes semble prendre son origine dans des troubles psychiques – qu’on aurait qualifiés naguère d’hystériques – s’exprimant, entre autres, par une certaine ostentation. Peut-on aller jusqu’à parler de folie ? Elle confesse elle-même que ses douleurs la rendent « comme frénétique » (en ancien terme de médecine « délirante »), que son entourage la prend « pour une fantasque et imaginaire ». Mais qui soutiendra que l’éventuelle folie est incompatible avec la sainteté ?

Elle témoigne d’une certaine mégalomanie par rapport à son œuvre écrite, qu’elle prétend dictée par l’Esprit-Saint. Le célèbre mystique marseillais, François Malaval (1627-1719), consulté pour juger de l’orthodoxie de ses écrits, manifeste quelque réticence. Quant aux autorités ecclésiastiques, elles considèrent avec réserve son zèle, parfois intempestif, à enseigner, à convertir. Ainsi, lorsqu’elle veut fonder une congrégation consacrée à la Sainte-Enfance de Jésus, les « Filles anéanties », la règle qu’elle a préparée est si austère que les familles prennent peur et qu’elle ne reçoit pas de candidates. Pourtant, dans une société habituée à la fois aux macérations outrées – que les directeurs même exigeants doivent limiter – aux discours hyperboliques sur les vérités de la foi, aux révélations privées et à une banalité du merveilleux, elle ne présente pas une anormalité insupportable : elle est contemporaine de Jean-Joseph Surin et de Louise du Néant.

Jeanne ne manque d’ailleurs pas de qualités personnelles reconnues par ses contemporains : piété sincère, générosité malgré sa pauvreté, sociabilité ; elles la servent dans la diffusion de la dévotion qu’elle propose. Son biographe, toujours hyper-laudatif, écrit : « il semblait que Dieu l’eût rendue la maîtresse des cœurs, lui donnant une certaine onction dans ses paroles, une force si insinuantes dans son discours, et une simplicité si agréable dans sa manière d’agir, qu’on était charmé de la voir et de l’entendre parler ; si bien que non seulement on ne lui refusait point ce qu’elle demandait, mais on le lui donnait avec plaisir, et on prévenait bien souvent ses demandes pour seconder son zèle du Saint Enfant. »

Jeanne-Perraud---vision.JPGDès le moment de sa conversion (vers 1650-51), Jeanne est sujette à des visions. Celle de l’« Enfant-Jésus, âgé de trois ans, chargé des instruments de la Passion » est sa préférée. Ce 15 juin 1658, après la communion, elle le vit, dit-elle « des yeux du corps, en l’air, qui se penchait vers moi avec un visage riant et une joie extrême ; il me regardait, comme si nous eussions été pareils en âge ; il était âgé à peu près de trois ans. Sa beauté était sans exemple ; ses cheveux blonds qui venaient battre sur l’épaule avec trois anneaux, l’un plus long que l’autre ; les pieds nus ; la robe blanche toute ondée comme de la moire, sans aucune ceinture qui le ceignît. Il portait à son bras gauche une croix d’une longueur et d’une grosseur disproportionnée à sa petitesse, comme celle sur laquelle il est mort, pour marquer que, dès son enfance, il a autant souffert que lorsqu’il est mort sur la croix. »

Elle en fait un dessin qu’elle met dans son livre d’heures, puis fait exécuter un tableau, haut de plus de deux pieds, dont elle dicte à l’artiste-exécutant une description extrêmement précise, presque tatillonne. Il est achevée en 1661 et sera reproduit sur le frontispice de « La vie et les vertus de la sœur Jeanne Perraud… » publiée en 1680. La toile est d’abord placée dans sa chambre au-dessus d’une sorte d’autel, avec des chandelles et une lampe, qu’elle allume le 15 de chaque mois en mémoire de l’apparition. Elle a une passion pour ce tableau, baisant les pieds de l’Enfant, s’adressant à lui en termes si exaltés que, dit son biographe, « ils semblaient choquer les bienséances et la modestie ».

Ce n’est pas un hasard si Jeanne privilégie cette dévotion à un Jésus âgé de trois ans, alors qu’elle a eu plusieurs autres visions. Ce choix correspond à sa nature craintive et, pourrait-on ajouter, à un aspect de sa pathologie : une peur panique des hommes adultes, même simplement croisés dans la rue. Cette interprétation est confirmée dans une autre manifestation de son attachement au Christ : lorsqu’elle conclut, le 13 mai 1663, un « mariage mystique », c’est encore avec Jésus-Enfant.

La dévotion proposée par Jeanne reçoit un bon accueil à Aix. Elle y est confortée par un miracle consécutif à un vœu, événement « d’autant plus considérable qu’il arriva en une conjoncture très importante, et en faveur d’une très illustre famille ». Il s’agit de la guérison du petit-fils, âgé de cinq ans, du conseiller Thomassin. En ex-voto, un tableau plus grand, avec un retable, est alors installé chez les Augustins, dans la chapelle de cette famille de parlementaires, « une des plus belles chapelles de Provence ». Elle devient le siège d’une confrérie de l’Enfance approuvée par Rome dès 1665, donc très rapidement. « Ce n’était pas une de ces dévotions populaires, où tout le monde courent à la foule, parce que les autres y sont allés, et où l’on ne va que par curiosité ou par compagnie, ou bien par vanité, pour dire qu’on y a été comme les autres ; c’était une dévotion fondée sur les merveilles qui s’y opéraient, et qui s’y opèrent encore tous les jours [donc en 1680, date de la biographie écrite par le père Raphaël], vraisemblablement par l’intercession de la sœur Jeanne que nous pouvons croire pieusement être dans le ciel. »

Nouveauté de la dévotion – au moins locale, car il y a alors d’autres cultes de « l’Enfant-Jésus » – promotion zélée, miracles y attenant, il n’en faut pas plus dans une petite ville de 23.000 habitants, pour que cette dévotion s’enracine et supplante bientôt celle qu’avait apportée un oratorien. Elle se répand en Provence. Comme il est fréquent, c’est la gravure, support peu onéreux, qui, dès 1660, la diffuse soit en mettant à portée de gens modestes l’image à vénérer, soit en fournissant à des artistes les arguments pour de nouvelles représentations : tableaux (on en compte plusieurs à travers la Provence, jusqu’en 1762 par Charles, Amédée-Philippe Van Loo, aujourd’hui à l’Église de la Madeleine, à Aix-en-Provence), statues, ou d’autres gravures comportant des variantes. Dans les nombreuses éditions de ces dernières, on constate, outre des modifications de détails, une inversion de l’image, probablement due à l’utilisation d’une chambre claire, permettant de répliquer facilement une illustration, au prix d’une inversion symétrique. L’Enfant-Jésus de Jeanne se trouve exposé dans une statue de cire, récemment restaurée, dans la nef nord de la cathédrale d’Aix-en-Provence. Elle est fidèle au dessin initial de la visionnaire. On sait peu de choses sur son origine, sinon qu’elle provient de la chapelle des Augustins à Aix.

Après une vie difficile, Jeanne meurt « saintement » à Aix le 22 janvier 1676, à 5 h du matin, d’une fièvre violente peut-être liée à une affection pulmonaire. Elle avait, in extremis, reçu le viatique et le « sacrement de l’Extrême-onction ». Sa mort « précieuse devant Dieu […] affligea beaucoup de personnes de qualité ». Les gens se précipitèrent à l’exposition de son corps, qui avait été conduit en procession dans la chapelle des Augustins. « Chacun désirait d’avoir quelque chose qui eût été à l’usage de la sœur, pour le conserver avec respect ; oJeanne-Perraud---Vie.jpgn eut bien de la peine d’empêcher qu’on ne déchirât ses vêtements… ». Cela ressemble bien à une recherche de « reliques ».

La vie de Jeanne Perraud est bien connue grâce à la biographie que son confesseur, le père Raphaël augustin déchaussé, déjà cité, a fait paraître en 1680, quatre ans seulement après sa mort. Ce livre ressemble en vérité à un dossier destiné à introduire une procédure de béatification de celle qu’il appelle non pas une sainte, ce qui bloquerait tout procès, mais une « sainte fille ». Une reconnaissance de la sainteté de cette affiliée au Tiers ordre des Augustins aurait profité à son couvent et à son ordre. En effet, après avoir exposé la vie et les vertus de la « sœur », son obéissance, sa pauvreté, sa pureté (l’équivalent des trois vœux prononcés par les religieuses), il décrit ses multiples dévotions, il insiste sur le degré extraordinaire de ses pénitences, la constance et la variété de ses Jeanne Perraud - oeuvresvisions, sa charité active, même envers ses ennemis, « ses dons de science et de prophétie reçus de Dieu » (chap. XIV du livre troisième de la seconde partie).

En appui à cette présentation de celle dont il considère « que nous pouvons croire pieusement être dans le ciel», il publie, en 1682, ses « Œuvres spirituelles » comprenant 105 courts traités, abordant toutes sortes de questions spirituelles, et où se fait sentir la forte influence de Thérèse d’Avila, canonisée en 1622, qui s’était répandue en France, depuis le début du XVIIe siècle, en même temps que s’établissaient de nombreux carmels, avec une solide réputation de perfection spirituelle.

Le Père Raphaël avait même fini sa biographie par un chapitre sur « quelques miracles arrivés par l’invocation du saint Enfant-Jésus, et par les prières de la sœur Jeanne », le miracle étant, on le sait la condition sine qua-non pour qu’un dossier de béatification ait quelque chance d’aboutir.

Mais les efforts zélés du bon père en faveur de cette fille, sûrement très « sainte », restèrent vains, semblant n’avoir eu aucune suite.

Marcel Bernos

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