Dieu n’est pas objet de discours

Publié le par G&S

La vie spirituelle ne se définit pas par des travaux pratiques issus de certitudes dogmatiques, mais par les routes et les chemins dans lesquels l’homme s’aventure au nom de sa foi. Dans ces itinéraires, nous avons plus besoin de compagnons de route que de subtiles dissertations.

Quelques semaines avant sa mort dans une unité de soins palliatifs, le mois dernier, Francis Deniau, ancien évêque de Nevers, écrivait une ultime lettre à ses amis où il annonçait ainsi la parution de son dernier ouvrage Chemins de vie, chemins de Dieu 1 : « "J’y ai mis tout ce que j’ai pu de moi-même, ce qui m’a guidé dans ma vie. Voici quel est à présent mon chemin, où est le vôtre ? disais-je à ceux qui me demandaient LE chemin, car LE chemin n’existe pas". J’ai fait mien ce mot de Nietzsche en cherchant à le conjuguer avec la parole de Jésus : Je suis le chemin, la vérité, la vie ».

Au terme de sa vie de prêtre et d’évêque, il fait le constat suivant : « Dieu n’est pas objet de discours, de leçons. (…) Il n’y a pas de spécialistes de la vie humaine, des décisions éthiques, de Dieu. Et, si j’ose dire : grâce à Dieu, nous avons appris à nous méfier des spécialistes et des donneurs de leçons, dans les domaines qui relèvent d’abord de l’expérience et de la responsabilité de chacun. Si le mot Dieu ouvre des brèches, il ne saurait être l’apanage des spécialistes, ni la propriété d’une tribu, d’un mouvement, d’une religion. Il ne saurait être le fonds de commerce des hommes religieux. Il est plutôt l’indicateur d’une ouverture mystique qui n’est elle-même enfermée dans aucune forme de spiritualité et qui se joue peut-être autant dans la négation que dans l’affirmation » 2.

C’est pour cela que Francis Deniau ne cesse d’être attentif à tous les enfermements que l’homme invente au nom de Dieu, toutes ces figures du Dieu pervers, suivant le titre d’un ouvrage de Maurice Bellet plusieurs fois cité.

À ses yeux, le fameux interdit du Livre de la Genèse concernant l’arbre de la connaissance, source de ce qu’une certaine tradition théologique a appelé le péché originel, signifie ceci « Tu ne confondras pas connaître et dévorer ! Nous savons trop bien combien cette confusion est destructrice, dans les relations interhumaines comme dans notre relation à la nature » 3.

Francis Deniau voit le cœur de la vie chrétienne dans la célébration de l’Eucharistie où, écrit-il, une communauté de croyants arrête sa prière pour raconter les derniers gestes et les dernières paroles de Jésus : « La rupture de la prière pour introduire un récit – cette chose étonnante – est comme un indice de quelque chose d’essentiel. Le chrétien n’est pas un homme ou une femme de prière, ou un homme et une femme qui agit selon un certain modèle, certaines directions de vie, une certaine morale. C’est quelqu’un qui, avec d’autres qui lui en ont parlé (c’est cela l’Église) fait mémoire de Jésus. Une mémoire dangereuse (ça peut engager fortement ma vie dans une aventure qui n’est pas sans risque) de la liberté religieuse de Jésus » 4.

Bernard Ginisty

1 – Francis DENIAU : Chemins de vie, chemins de Dieu, Éditions Desclée de Brouwer, 2013. Francis Deniau a été aumônier d’étudiants, vicaire général, curé en banlieue parisienne, puis évêque de Nevers de 1998 à 2011. Il est décédé le 12 janvier 2014.
2 – Id. Page 36.
3 – Id. Page 75.
4 – Id. Page 190.

Parallèment à cet article, vous pouvez lire aussi l'article Chemins de vie, chemins de Dieu.

Publié dans Réflexions en chemin

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Francine Bouichou-Orsini 25/02/2014 12:55


En accord avec B. Ginisty, je pense aussi que : pour un chrétien, Dieu ne peut être objet de discours, de morale, de spiritualité, voire objet de penser… Autant de démarches susceptibles de
constituer un corpus de documents exhaustif. 
Pour un chrétien, il s’agit de s’ouvrir à Dieu, Source suprême de vie et d’amour, le recevoir dans l’intimité de son être ineffable : un Dieu personnel, à la fois unique et constitué par
trois personnes.
C’est pourquoi, découvrant le titre d’un livre paru cette année et rédigé par un archevêque, je fus très étonnée, voire choquée par son titre : « Qui a Jésus a tout » (1). Le sacerdoce
pourrait-il autoriser la banalisation  d’un geste possessif à l’égard de Dieu… ?                   
                       
                    
(1) Mgr Jean-Pierre Cattenoz. Ed de l’Emmanuel 2 013.