Brève histoire du culte des saints

Publié le par G&S

Très tôt, les chrétiens ont rendu un culte aux « saints » 1, hommes ou femmes dont la vie (et/ou la mort) a manifesté leur proximité avec Dieu. L‘Église romaine en confirme actuellement la rémanence : le pape Jean-Paul II aurait proclamé 482 saints et 1338 bienheureux, battant tous les records de ses prédécesseurs. Quant à son successeur, s’il canonise moins, il montre, parmi ses nombreuses publications, son intérêt pour cette question à la fois théologique et liturgique 2. Mais le culte des saints a une histoire et il a été et reste une pierre d’achoppement entre les Églises.

Melanchthon.jpgLa Confession d’Augsbourg (1530), premier manifeste ordonnancé de la Réforme luthérienne, inspiré par Melanchthon, bras droit modéré de l’ancien moine d’Erfurt, aborde à l’article 21 la question controversée du culte des Saints : « En ce qui concerne l'Invocation des Saints, nous enseignons que l'on doit conserver la mémoire des Saints, afin que notre foi soit affermie lorsque nous constatons comment ils ont obtenu grâce et comment ils ont été secourus par la foi. De plus, nous devons prendre leurs bonnes œuvres pour exemples, chacun selon sa vocation. […] Mais on ne saurait prouver par l'Écriture qu'on doit invoquer les saints ou implorer leur secours. Car il n'y a qu'un seul Réconciliateur et Médiateur entre Dieu et les hommes : Jésus-Christ (1Timothée 2,5), qui est l'unique Sauveur, l'unique Souverain-Sacrificateur, Propitiatoire et Intercesseur devant Dieu (Romains 8,34) ; et lui seul a promis d'exaucer nos prières. Le culte le plus excellent, selon l'Écriture, consiste à chercher le Christ et à l'invoquer du fond du cœur dans tous nos besoins et dans tous nos soucis. »

Chez les luthériens, donc, pas de refus absolu d’un « bon usage » des saints comme modèles, mais rejet d’un culte qu’ils adressent à Dieu seul, en Jésus-Christ, et a fortiori refus de recourir à eux comme intercesseurs. Calvin sera plus sévère, plus particulièrement dans un domaine lié au culte des saints, où le catholicisme romain lui paraît particulièrement critiquable : le culte des reliques. Nous y reviendrons.

Les origines

Ni le culte des saints, ni celui des reliques qui « actualise » leur présence, ni celui des images qui les représentent – les trois étant fortement liés dans l’histoire de l’Église – ne sont des nouveautés. À l’époque apostolique, saint Paul n’utilisait le mot « saint » que pour désigner les « frères » vivant en fidélité au Christ (1Corinthiens 1,2 ; 6,1…). Mais dès le IIe siècle, les chrétiens en butte à des persécutions intermittentes vénéraient les « restes » (reliqua) des martyrs, qui sont les premiers « saints » reconnus comme tels. Parmi les premiers à avoir été ainsi honorés : Ignace évêque d’Antioche († 107 ou 113) dévoré par des fauves, et Polycarpe évêque de Smyrne († 155 ou 167) livré aux flammes. Vers le milieu du IIIe siècle, Cyprien, évêque de Carthage disait aux membres de son clergé à propos des martyrs : « Annoncez-moi les jours où ils sont morts, afin que nous puissions célébrer leurs commémorations parmi la mémoire des martyrs… et que des oblations et des sacrifices soient célébrés ici… ».

Le tournant semble se situer dans la première moitié du IIIe siècle. En effet, ni Irénée de Lyon († 202) ni Clément d’Alexandrie († 220) ne semblent reconnaître l’invocation adressée aux saints : « C’est une suprême folie de demander quelque chose à ceux qui ne sont point des dieux comme s’ils étaient des dieux ». L’Église semble alors prier pour les saints, non les saints pour les vivants. Pourtant, Origène († 253) enseignait que les saints se préoccupent des vivants et prient pour eux. Preuve de cette évolution des croyances, en l’occurrence : l’« efficacité » reconnue des reliques ; dès le IVe siècle, au moment où le culte des martyrs, des saints et celui des reliques se développent, saint Basile dira : « Celui qui touche les os d’un martyr participe à la sainteté et à la grâce qui y résident ».

Le culte des reliques s’est donc établi en lien avec celui des martyrs, autour de leurs tombes. Ses rites ont pu « profiter » de pratiques antérieures au christianisme, peut-être non exemptes de « magisme ». Ainsi, en Syrie du nord, selon Jean Lassus, on ménageait dans la pierre tombale de certains « saints » un trou pour pouvoir introduire de l’huile qui prenait la vertu du saint par contact avec les « restes » de son corps, et qu’on récupérait ensuite par un trou à la base à des fins curatives.

D’une manière générale, les rites funéraires chrétiens ont emprunté alors largement aux pratiques païennes. Assez longtemps dans le haut Moyen-Âge, d’après Ramsay MacMullen, on a placé près des morts leurs objets préférés ou même l’« obole de Charon ». On continua à célébrer des banquets sur les tombes des martyrs, comme les anciens romains le faisaient pour honorer leurs morts. À ce propos, de grands auteurs chrétiens, tels Augustin ou Jérôme, se sont fait prendre à partie par des auteurs païens reprochant, de plus ou moins bonne foi, aux chrétiens de créer, à travers le culte des saints, de « nouvelles idoles ». En fait, l’Église pourrait avoir toléré ces « superstitions » pour faciliter la conversion des païens très attachés à ces pratiques.

Des « miracles » se produisaient sur leur tombe ou à leur contact, augmentant la foi en la « puissance » d’intercession de ces « saints ». Elle va s’individualiser au cours du Moyen-Âge. Certains saints thaumaturges par exemple furent « investis », par la croyance populaire, dans des spécialisations thérapeutiques, parfois en fonction de la consonance de leur nom, ainsi saint Mamère pour les maux de seins, saint Clair qui soigne les yeux (mais assure aussi un beau soleil pour les mariages), saint Ouen contre la surdité ou saint Eutrope pour l’hydropisie et les enfants qui boitent (en occitan, Eutrope se dit Estropi).

Les critères révélateurs de sainteté ont connu des variations selon les époques, sans se contredire et pouvant même se cumuler : tantôt plus d’ascétisme (parfois rapproché du « martyre »), tantôt plus de charité ou de pureté.

Mise en question…

La rupture que constituent les Réformes, répondant plus directement aux exigences d’une foi personnelle et intériorisée, entraîne un renouveau et un essor de la théologie de la grâce. Les abondantes pratiques surérogatoires du catholicisme de la fin du Moyen-Âge subirent des attaques immédiates de ceux qui craignaient que la totale gratuité de la grâce puisse être atténuée par le recours aux œuvres, et la foi entachée de « superstitions ». En effet, au XVIe siècle, la prolifération des reliques, éventuellement la multiplication des exemplaires d’une même relique, entraînèrent des doutes sur l’authenticité de certaines d’entre elles, malgré les cérémonies d’« authentification » par les évêques recherchant leur « traçabilité ». En outre, un véritable « trafic » (payant ou de courtoisie) s’est même instauré à un moment donné, entre autres entre les catacombes romaines et les cours épiscopales ou princières : on offrait des reliques comme des cadeaux précieux.

Mais s’arrêter à ces deux considérations peut se révéler un réflexe rationaliste projetant nos « catégories » contemporaines dans des siècles où elles n’existaient pas et n’étaient même pas concevables. Les gens du Moyen-Âge ou de l’époque moderne ne s’embarrassaient pas de la vérité intrinsèque d’une relique : elle servait d’« objet transitionnel », rassurant le fidèle quant à la présence protectrice du saint. Qu’elle soit « fabriquée », et donc fausse, ne les gênait pas. On pourrait faire un rapprochement avec les « reliques » profanes d’aujourd’hui : une tasse à l’effigie de « Lady Dy » achetée dans une boutique par ses admirateurs, et quoique la princesse ne l’ait, bien entendu, jamais eue en main, serait pour ses « fidèles » l’équivalent des reliques que nous jugeons fausses.

Dans cette polémique avec les réformateurs, l’œuvre militante essentielle reste le Traité des reliques de Jean Calvin (1543). Avec une ironie décapante, il montre les difficultés que peut entraîner une pratique indiscrète de leur vénération, que le IVe concile de Latran, en 1215, avait interdite sans l’accord du pape, et qui constituait comme un appendice corrélatif au culte des saints : « Au lieu de méditer (leur) vie, pour suivre leur exemple [ce qu’il admet par conséquent], (le monde) a mis toute son étude à contempler et tenir comme trésor leurs os, chemises, ceintures, bonnets, et semblables fatras ». Il dénonce la prolifération de certaines reliques dont l’authenticité était, on l’a dit, sujette à caution : il compte, par exemple, répartis en divers lieux, pas moins de 14 clous de la « vraie Croix » ; on pourrait ajouter des tonnes de bois de cette même « vraie Croix », plus quelques « saints-prépuces », etc.). Et le principe même de la relique – à cause sans doute du risque d’en faire un talisman – lui semble idolâtre. « Le principal serait d'abolir entre nous chrétiens cette superstition païenne de canoniser les reliques, tant de Jésus-Christ que de ses saints, pour en faire des idoles. » Le risque n’est pas imaginaire. À la mort du cardinal Grimaldi, archevêque d’Aix-en-Provence, en 1685, ses proches durent mettre son corps (et ses habits) à l’abri d’une salle fermée devant l’enthousiasme des fidèles qui, le considérant comme un « saint », voulaient s’approprier des morceaux de ses vêtements, voire des fragments de son corps… comme reliques.

… et réplique catholique

C’est contre les nombreuses remises en cause et critiques des Réformés que le concile de Trente (1545-1563) confirma un certain nombre de dogmes ou de pratiques cultuelles. Dans sa XXVe et dernière session (3-4 décembre 1563), un décret sur l’Invocation et vénération des saints, des reliques et des images cherche à encadrer cette tradition afin, tout en l’entérinant, d’en écarter les abus, tels ceux qui s’étaient manifestés au moment de la quête des indulgences. « On bannira toute sorte de superstition, on éloignera toute recherche de profit indigne et sordide ». Sachant que des « abus » peuvent aussi venir du comportement de la foule, à l’occasion des pèlerinages, qui se terminaient parfois en une sorte de kermesse,   le décret met en garde contre les tentations d’ivrognerie et de débauche, pendant les fêtes liées aux célébrations d’un saint.

Mais les points sur lesquels le concile attire l’attention des évêques sont précisément ceux contestés par la Réforme : « Que (tous les évêques) instruisent diligemment leurs fidèles particulièrement sur l’intercession et l’invocation des saints, la prière qu’on leur adresse, l’honneur qu’on rend aux reliques et le légitime usage des images ».

Une formule complexe mais prudente sauvegarde cependant la place éminente du Christ : « Que (les évêques) apprennent (aux fidèles) que les saints qui règnent avec Jésus-Christ offrent à Dieu leurs prières pour les hommes ; qu’il est bon et utile de les invoquer humblement et d‘avoir recours à leurs prières, à leur aide et à leur assistance pour obtenir des grâces et des faveurs de Dieu par son Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, qui seul est notre Rédempteur et notre Sauveur » Et ceux qui nient cela ou disent que ces demandes seraient idolâtres, ou « que c’est une chose qui répugne à la Parole de Dieu et qui est contraire à l’honneur que l’on doit à Jésus-Christ seul et unique médiateur entre Dieu et les hommes [principe réaffirmé à quelques lignes d’intervalle donc], ou même que c’est pure folie de prier vocalement ou mentalement ceux qui règnent dans les cieux, (ces négateurs) ont des sentiments contraires à la piété ».

Le décret justifie de la même façon la vénération du corps des martyrs, celle des reliques, et les honneurs rendus aux images du Christ, de la Vierge ou des saints, car« à travers ces images… devant lesquelles nous nous prosternons, c’est le Christ que nous adorons et les saints dont elles portent la ressemblance, que nous vénérons. » Et les pères tridentins rappellent que tout cela a déjà été défini par les décrets du IIe concile de Nicée (787), qui avait mis un terme – provisoire – à la querelle iconoclaste. Le problème est que Nicée II est le septième concile œcuménique, alors que les Réformés ne reconnaissent que les quatre premiers, qui ont été les grands conciles christologiques : Nicée I (325), Constantinople I (381), Éphèse (431), et Chalcédoine (451) et que la référence au septième n’a ainsi aucune valeur pour eux.

Du XVIIe au XIXe siècle (et bien au delà), le culte des saints est resté vif, en particulier dans les campagnes, à travers des pratiques de protection agraire. En ville, il a donné lieu à la création de confréries, d’autant plus vivantes qu’elles étaient le lieu d’un réseau de solidarités et de convivialité, par exemple dans les confréries professionnelles autour d’un « saint-patron ».

– o O o –

Pendant longtemps, il n’y eut pas de « canonisation » officielle centralisée 3. La reconnaissance de la sainteté d’un homme était le fait d’une motion populaire (la fameuse vox populi), confirmée par l’évêque du lieu. De ce fait, certaines reconnaissances de sainteté ont été accomplies très rapidement. Au fil des siècles, pour éviter le n’importe quoi, une procédure plus ou moins longue s’est mise en place, qui a été formalisée, avec une méticuleuse enquête4 en différentes étapes, par le pape Urbain VIII en 1634. On a pu longtemps constater que pour être « élevé sur les autels » il valait mieux être un homme qu’une femme, un homme d’Église plutôt qu’un laïc, et un pape plutôt qu’un diacre…

Aujourd’hui c’est la Congrégation pour les causes des saints, créée en 1969 par Paul VI (en dédoublant la Congrégation des rites établie par Sixte Quint en 1588), qui administre l’ensemble des procédures (héroïcité des vertus, sainteté de vie, examen des éventuels écrits, miracle accompli, etc.) menant à la béatification, puis à la canonisation. Depuis peu, on constate qu’une certaine « pression » populaire ou médiatique peut se faire sentir, comme ce fut le cas pour la mère Teresa de Calcutta ou le pape Jean-Paul II (« santo subito ! »), béatifiés dans des temps records pour notre époque : 6 ans pour l’une et pour l’autre, alors qu’il fallut près de cinq siècles pour Jeanne d’Arc, quatre décennies pour Thérèse d’Avila, 28 ans pour Thérèse de l’Enfant Jésus, et que Benoîte Rencurel : la visionnaire du Laus, morte en 1718 n’est « vénérable » que depuis 1999.

Marcel Bernos

1 – Voir l’article de Jean Guyon dans ce même dossier. Il y a quelques nuances d’interprétations entre les deux exposés à propos de la dévotion « populaire ».
2
 – Prier les saints avec Benoît XVI, Perpignan, Éd. Tempora, 2008, Les saints proposés à notre imitation, Éd. de Paris, 2009, La sainteté ne passe pas, Parole et silence, 2009, Les saints nos contemporains (Homélies), Parole et silence, 2010…
3
 – Voir l’article de Joëlle Palesi, entre autres pour les mécanismes de la canonisation.

4
 – À laquelle l’Église procède, souvent dès le XVIIe siècle, pour les miracles.

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Mathilde 28/04/2014 17:13

Et nos jeunes seminaristes de Buta - Burundi, a quand leur beatification comme #martyrs# de la fraternite?