Impressions sur la « Bataille du Vatican »

Publié le par G&S

titre du livre de Christine Pedotti
La bataille du Vatican, 1959-1965
éditons Plon, février 2012

Les mots, expressions ou phrases en italiques sont extraits du livre de C.P.

C’est toujours un vrai plaisir de lire un livre de Christine Pedotti. Des faits qui pourraient être relatés de façon strictement intellectuelle deviennent des narrations de moments vécus. Elle donne à voir des hommes à la fois aux prises avec les souffrances du corps (la plupart est âgée) et le souci de porter Dieu, leur Dieu, au cours d’un événement pas si fréquent, un concile. Ce sont des hommes vivants. Elle « écrit une histoire d’hommes et pas une histoire des idées 1 ». Cette « bataille », qu’elle narre session après session, jour après jour, elle nous la fait vivre, et, volens nolens, on « en est ».

D’emblée, on mesure que « la bataille » est celle « des conservateurs et des progressistes ». Christine Pedotti choisit son camp : celui de l’avenir, celui du mouvement, celui de l’aggiornamento et nous la suivons tout au long des ces trois années de concile. Tout son livre décortique cette opposition.

Mes impressions, je les articule autour de 3 phénomènes que C. Pedotti met en évidence :

- Le concile, une affaire de prophètes

- Paul VI, le pape qui souffle le chaud et le froid

- La bataille, éternel recommencement ?

Vatican II PedottiChristine Pedotti nous donne à entendre les prophètes de ce concile, à commencer bien sûr par le pape Jean XIII, qui ne se départit jamais de sa confiance et de son amour. Mais aussi le Cardinal Lienart sans lequel, dès le premier jour, le concile n’aurait pu sortir de l’étouffoir auquel les « romains » voulaient le confiner ; le cardinal Bea, le cardinal Suenens et quelques prélats chevilles ouvrières des textes difficiles ou des rencontres décisives, Mgr Philips, Mgr Prignon… Beaucoup de belges…

Le risque était grand que les hommes de Rome et leurs soutiens, très présents aussi, comme le Cardinal Ottaviani, et cet homme inclassable Mgr Felici, le secrétaire général du concile, inquiets de cette « rage de nouveauté, de changement… la part du diable… ce maudit concile… il faut remettre les choses en ordre, dans la fidélité à ce qu’ils avaient reçu, la doctrine catholique immuable 2 ». Les prophètes ont construit le concile, ont profondément changé l’Église, ont sauvé (?) l’Église.

Nous voyons surgir des conflits, sur des thèmes de théologiens auxquels les chrétiens de base et même, nous dit l’auteur, les évêques aux confins du monde dit occidental, ne songeaient pas : ils ne lisaient pas trop les textes saints et suivaient les consignes de leur hiérarchie sans trop s’interroger. Et bien sûr, sans contester.

Ainsi la querelle de l’Écriture et de la Tradition ; celle de la Vérité de la Foi ou des droits de la personne. Celle de la primauté du pape et des évêques avec le problème de la collégialité. Celle de Rome et de sa curie et des chrétiens du bout du monde.

Jean XXIII avait accompagné les premiers mois du concile et encouragé les initiatives pour introduire un peu de modernité, contre son administration 3. Le fameux aggiornamento. Mais il est mort très vite. Avec Paul VI, les relations Pape/Curie/Pères du concile ont bien changé.

Parlons-en de Paul VI : Christine Pedotti montre bien sa descente aux enfers progressive et ce que certains ont appelé sa trahison… qu’il s’agisse de son attitude pendant la « semaine noire » 4, de la décision d’attribuer à Marie le titre de Mère de l’Eglise 5 et de tant d’autres exemples…

Homme de contraste, « troublé, hésitant 6 » il adoptera le premier des mesures exemplaires de la réforme liturgique 7, nommera des cardinaux de tous les continents, rencontrera le patriarche Athénagoras, annulera l’excommunication des orthodoxes de 1054, ira parler à l’ONU mais s’opposera aux avancées en matière de famille, de sexualité, de procréation, avec des manigances ambigües. Il retardera et infléchira dans le sens conservateur les textes sur les relations avec les autres religions ou sur la situation de l’Église face au Monde. C’est un homme débordant de scrupules, dans le doute et l’indécision. De fait, il « avait une conscience », mais on ne savait pas vers où allait pencher sa conscience. Il voulait bien « que ses demandes soient interprétées et qu’on trouve d’autres formulations, dès l’instant que l’on respecterait sa pensée et sa juste doctrine. 8 »

La question clé du débat est néanmoins celle de l’Homme. Sur ce point justement, nous sommes en pleine incompréhension : c’est le même Paul VI qui pourra dire, dans son homélie de la messe de clôture du 7 décembre 1965 : « L’homme est mis ainsi au cœur de l’Église et au cœur de la réflexion théologique, non pas par humanisme ni pour se rendre aux modes du temps, mais parce que Dieu lui-même avait le souci des hommes 9 », et c’est le même qui aura mis tant de bâtons dans les roues aux pères conciliaires 10 que Mgr Prignon parlera de « jungle » 11, et l’auteur parle « d’une atmosphère de complot et de duplicité » 12.

C’est une querelle des anciens et des modernes. Est-elle inhérente à l’Histoire de l’Église ? Regardons deux « sans culottes » 13, les jeunes conseillers experts Joseph Ratzinger et Hans Küng, prêts à toutes les batailles… Comment ne pas constater combien leurs chemins se sont écartés… et comment Joseph devenu Benoît a pris le même chemin que son prédécesseur ?

Paul VI. Comment l’expliquer ? Le repli sur le passé, inhérent à l’âge ? Le poids de la responsabilité ? Le changement peut attendre surtout si les conséquences sont incertaines et en tout cas porteuses d’inquiétudes, de malaises, et peut être, à nouveau, de conflits !

Avec l’auteur, nous sommes frappés de retrouver aujourd’hui les mêmes débats et les mêmes querelles. Et d’ailleurs, elle sait nous communiquer l’angoisse qui fut, sans doute , celle des pères , progressistes ou conservateurs. Son style vif, incisif même nous met en situation d’être soi-même à la place des acteurs du concile. Sommes-nous dans une histoire cyclique ? Pour l’Église, à nouveau les questions de liturgie, de liberté religieuse, de collégialité, de rôle des laïcs, de la primauté du pape sur les évêques et de l’Écriture 14 sur la Tradition et quelle Tradition, et essentiellement, « une question plus aigüe que jamais, celle du rapport au monde et à ses changements 15 ».

Comme le dit le Père Chenu, « l’actualité de l’Église passe par les questions des hommes 16 ».

Aujourd’hui, ne sommes-nous pas confrontés aux mêmes questions ? Un cercle fermé, un éternel recommencement. Les avancées du concile sont très contestées. Mais il se trouve que le peuple de Dieu a pris conscience de sa place dans l’Église. La querelle s’est déplacée de débats entre clercs à des débats qui mêlent clercs et laïcs des deux bords. Et l’ensemble Pape/Curie a retrouvé une autorité qu’il manifeste sans contestation possible.

Un nouveau concile pour un nouvel aggiornamento ?

Lisez ce livre, vous serez prêts pour la nouvelle bataille, au demeurant déjà engagée…

Danielle Nizieux-Mauger

1 – p. 12
2 – p. 373-374
3 – p. 28
4 – p. 512 : à l’initiative de Paul VI, une note explicative est ajoutée au texte sur l’Eglise, des amendements de dernière minute sont introduits dans le texte sur l’œcuménisme, et.. le vote sur la liberté religieuse est reporté.
5 – Et encore on a évité la co-rédemption (p. 27)
6 – p. 374
7 – La concélébration, l’abandon de la tiare, de la chaise à porteurs, des plumeaux…
8 – p. 487
9 – p. 503
10 – Par les modifications demandées (exigées ?) par le pape à la fin des débats, voire après le vote…
11 – p. 456
12 – p. 459
13 – p. 17 Mgr Parente
14 – « non plus un ornement de la théologie, mais son âme » (p. 385)
15 – p. 17
16 – p. 453

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Robert Kaufmann 21/03/2012 14:55


Je redis une fois encore:(catéchumène en 1956)


Je trouve le trait un peu sévère envers Paul VI.Bien sûr,il faut rendre hommage à l'esprit prophètique et au courage de Jean XXIII sans lequel rien n'aurait pu se faire mais il me semble qu'il
faut aussi reconnaitre le courage de Pauj VI qui a dû enfourcher la monture au milieu du gué,lutter contre les fortes oppositions consevatrices ,porter des arbitrages délicats...N'oublions pas
que c'est quand même lui qui a signé pratiquement tous les textes du Concile.


Certes ,ce dernier n'est pas allé aussi loin qu'on l'aurait rëvé  et beaucoup de forces "réactionnaires" se sont exercées depuis.Mais...oserions nous imaginer revenir à la situation de
l'Egise avant Vatican II ??....


Robert Kaufmann 

Albert Dugas 10/03/2012 03:25


Bonjour, je trouve ce texte très intéressant. Malheureusement je n'ai pas lu ce livre mais j'ai suivi le Concile. Je me rappelle qu'il avait apporté l'espoir d'un renouveau dans l'Église ce fut
de courte durée... avec le temps bien des déceptions ont été vécues. Je sais qu'il ne faut pas baisser les bras mais nous sommes un peuple sans voix, du moins dans mon milieu. Les laïcs sont
appelés à accomplir des tâches, je dis bien accomplir, mais non à faire partie des décisions.


Peut-on espérer des jours meilleurs? Merci pour votre article!