Noyau d'olive

Publié le par Garrigues et Sentiers

  de Erri De Luca
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Gallimard – Collection Folio
 
Quelle surprise à la lecture de ce petit livre (112 pages) composé de petits chapitres (2 à 3 pages) aux titres eux-mêmes très courts : Bénédictions, Grappillon, Le buisson...
 
Je me suis trouvé, sans y avoir été préparé, en présence de textes qui, à mesure que je les lisais, me semblaient avoir été écrits par moi : les idées, la façon d’aborder l’Écriture, les notations sur le génie de l’hébreu, certaines phrases sur Dieu… tout, quoi !
Même le titre pouvait être de moi, tant est connue de mes proches mon habitude de suçoter pendant des heures des noyaux d’olive (je dis même que ça vaut bien une dragée…).
Au fil des pages, il est né entre cet homme et moi une espèce de fraternité, en quelques minutes ; c’était comme si je le connaissais, comme si je l’avais toujours connu.
En un mot, et comme dirait Nicolas (Hulot) : séquence Émotion !
 
Cet homme affirme ne pas être croyant :
« Mon expérience de lecteur [de l’Écriture] qui campe hors les murs achoppe selon moi sur deux points. Le premier est la prière, cette puissance et cette possibilité du croyant de s’adresser. Tutoyer Dieu (…) relève de la merveilleuse liberté de la créature (…). Je ne sais pas le faire, je ne sais pas m’adresser. (…) Mon pied bute chaque jour sur cette pierre qu’est la prière ; je ne peux l’enjamber, car la prière est le seuil.
« L’autre obstacle est le pardon. Je ne sais pas pardonner et je ne peux admettre d’être pardonné ; C’est un blasphème pour le croyant ; pour lui il n’est pas de faute qui ne puisse être remise par Dieu… »
J’ai bien du mal à accepter ces arguments car je ne suis pas sûr – pas sûr du tout – d’être plus croyant que lui, avec une barre aussi haut placée !
Je suis sûr aussi que bien des croyants seraient incapables d’écrire une demi-page aussi imprégnée de Dieu que ce qu’il écrit.
 
Quelques fioretti
 
Paternité : « Notre Père (…) Toi, tu es notre père, en ouverture de la phrase est un doigt pointé. Ce n’est pas une invocation, mais une légitime instance légale : nous sommes tes fils, tu ne peux pas nous abandonner, tu n’es pas libre de le faire. (…) Notre père signifie rappeler à Dieu ce devoir de tutelle qu’il a pris un jour. (…) Quand la personne de foi se remet à invoquer le Notre Père qui est aux cieux, elle exerce son droit le plus strict. (…) »
 
Grondement d’eau : « Jésus aime l’eau. (…) Jésus veut que ses paroles, dites et pensées pour qu’elles se répandent, soient comme des eaux courantes. Il a voulu ne rien écrire, il n’a pas voulu de secrétaire pour prendre des notes. Ceux qui le pouvaient retenaient par cœur. Il ne voulait pas enfermer l’eau dans une cage. (…) il se servait de sa voix avec impétuosité, comme des ruisseaux inattendus dans le désert de Néghev, selon une des images frappantes d’Isaïe. (…) Tout au long des Évangiles, nous lisons des jets d’un discours qui fut torrentiel. Une providence fait ressembler ces écrits à des citernes d’eau de pluie, qui retiennent du moins quelque chose selon leur capacité. (…) Celui qui n’a pas la foi ne se désaltère pas. Mais celui qui a la grâce de l’avoir est lié par un devoir énorme : donner de cette eau bue un témoignage tout au long de sa vie. Ce faisant, il remplit les pages que les Évangiles ont dû laisser vides. Ce faisant, il rapporte à la surface l’eau qui s’est perdue hors des citernes. »
 
Rire : « Le plus beau rire de toute l’Écriture sainte se trouve dans le livre des Proverbes, au chant de la sagesse, où la sagesse elle-même dit avoir été aux côtés de Dieu pendant la création : “ Et moi je fus ses joies jour après jour, riant devant lui en tout lieu. Riant dans le monde sur la terre ” (Proverbes 8,30-31).
« La fabrication fondamentale de l’univers s’est accompagnée d’une sagesse souriante. le renfrogné, le savant qui ne rit pas, ne peut découvrir ni imaginer le monde. »

Noyau d'olive : « Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité de l'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche. »

René Guyon

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