De l’idolâtrie dans le christianisme

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Garrigues & Sentiers a placé l’article de Daniel Levy Regards sur un Messie chrétien : réévaluer la frontière judéo-chrétienne ? sous un « chapeau » qui le présente comme une « lecture exigeante » : l’expression est faible. Certain de n’avoir pas tout compris, je vais néanmoins tenter une réponse (pardon si elle tombe à coté), d’autant que la thématique de l’idolâtrie dans le christianisme – plus précisément dans le catholicisme – résonne avec certaines de mes préoccupations. Je me limiterai au thème de l’Incarnation abordé par Didier Levy avec un préambule en forme de question : même si le titre de Messie ne peut être écarté, la première qualité de Jésus n’est-elle pas celle d’homme ? Ne se dit-il pas le Fils de l’homme ? Mais c’est un autre débat.


Il s’agit ni plus ni moins que de la place de Jésus de Nazareth dans la révélation chrétienne, mission quasi impossible, qu’un certain nombre de conciles ont cru mener à bien au bout de plusieurs siècles, sans y parvenir totalement à mon sens. 


Tout d’abord, une critique du texte de départ cité par Didier Levy, même s’il y a déjà eu des réactions : « Le christianisme, d’une manière générale et par définition, est le culte du Christ. » Diable ! Pardonnez-moi, mais si la révélation chrétienne se limitait à un culte, je ne pense pas qu’elle aurait franchi vingt siècles d’histoire. Secundo, s’il y a révélation, c’est celle de Dieu, pas celle du Christ.


Jésus de Nazareth nous révèle qui est le Dieu auquel il se fie, il n’a ni créé de religion, encore moins demandé qu’on lui rende un culte ; il me semble que l’expression fausse d’emblée le questionnement et dénote déjà une forme d’assentiment à un positionnement idolâtrique. Si, comme dit saint Jean, « Dieu nul ne l’a jamais vu », Jésus nous l’a fait connaître, il est image de Dieu pour nous les humains. Pour compléter, je dirais que l’homme créé à l’image de Dieu ne s’est pas réalisé dans Adam, par contre en Jésus le Christ, il est parfaitement « image et ressemblance ». On voit déjà apparaître par là un thème absent de la religion juive, l’homme tel que voulu dans la Genèse et réalisé en Jésus.


J’en viens aux propositions de Didier Levy qui commence par revisiter le prologue de Jean, lequel a fait l’objet de nombreux commentaires plus ou moins pertinents. Il faut d’emblée exclure une interprétation malheureusement courante parmi les chrétiens : au nom du dogme trinitaire (difficile à entendre, il est vrai), on inverse l’histoire du salut en prétendant que Jésus, Verbe de Dieu devenu chair, était présent à l’origine de la Création. On remplace sans problème dans le premier chapitre de la Genèse le mot Dieu ou YHWH par Christ : essayez, l’impression est des plus bizarres… mais fausse. « Dieu dit… et cela fut » : la Parole créatrice de la Genèse est à l’œuvre, mais elle ne s’appelle pas Jésus de Nazareth ! Et comment un Juif qui lit le même texte pourrait-il recevoir cette proposition ?

 
Autre élément que le prologue de Jean ne met pas en avant. Cette Parole créatrice originelle à laquelle fait écho la Parole devenue chair qu’est Jésus le Christ laisse un gouffre béant dans l’histoire du salut, en fait tout le temps de l’Ancien Testament. Or cette Parole continue à se manifester tout au long du texte biblique (plus de 1 000 fois selon certains exégètes), en particulier à travers les prophètes (« YHWH dit » ou « oracle de YHWH »), grands oubliés de la chrétienté : ils sont des porte-paroles, ils sont la voix de Dieu (les « gueulards de Dieu » dira Léon Bloy), parfois parole efficace, parfois celle criant dans le désert sans être écoutée du peuple à la nuque raide. Ils font déjà l’expérience de la parole divine, tantôt du miel, tantôt du feu, mais parole qui est action, parole en acte. Cet « oubli » des prophètes qui ont tant dénoncé l’idolâtrie est un signe : pourquoi le catholicisme a-t-il fait cette impasse ?

 
Le Verbe, la Parole devenue chair s’inscrit dans cette filiation. La qualité de prophète est assez régulièrement attribuée à Jésus (sans doute autant que celle de Messie). Quand Jésus interroge ses disciples : « Qui dites-vous que je suis ? », la réponse vient, en forme d’évitement : « Pour certains Jean le Baptiste, pour d’autres Elie, pour d’autres encore un des prophètes ». D’autres citations plus précises viennent le confirmer : « Jésus de Nazareth un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et tout le peuple » (Lc 24, 19) ou encore : « Il me faut poursuivre ma route aujourd’hui et demain et le jour suivant, car il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem. » (Lc 13, 33)


Bien entendu Jésus est plus qu’un prophète et on revient au prologue de Jean : 

« Au commencement la parole

La parole avec Dieu

La parole était Dieu…

La parole est devenue chair

Parmi nous elle a fait sa demeure » (traduction Jean L’Hour)


Devenue chair (préférable à « s’est fait chair  »), la Parole a donc changé, elle n’est plus exactement la même, elle n’est plus « simplement » la Parole créatrice de la Genèse. Pour reprendre une phrase de Jésus, elle s’est accomplie. 


Faisons appel à un autre Jean pour aller plus loin, Jean de la Croix : « Car en nous donnant, comme il nous l’a donné, son Fils qui est son unique Parole, il nous a dit et révélé toutes choses en une seule fois par cette seule parole et il n’a plus à parler. » La dernière partie de la phrase est forte, Dieu n’a plus à parler, tout est dit à travers la vie du Fils qui est Parole divine vivante. Et Jean de la Croix va encore plus loin en déclarant qu’à partir de ce moment « Dieu est demeuré comme muet et qu’il n’a plus rien à dire ».

 
Dieu n’a plus rien à dire (on est passé du « YHWH dit » à « Moi, je vous dis », c’est un deuxième retrait après le repos du Septième jour de la Genèse. Qu’est-ce à dire ? Dieu se retire pour laisser place à l’homme, la Parole de Dieu est devenue homme, et c’est l’homme désormais qui prend en charge sa propre histoire. Mission est donnée à l’homme d’accomplir la Création, de devenir co-créateur et pour créer, il faut risquer sa liberté : pas de création sans un être libre. Dieu se retire, mais n’est pas absent.


Du retrait et du silence de Dieu, certains chrétiens ont conclu à sa mort et l’ont même théorisée au siècle dernier. Il semblerait que cette idée se soit plus répandue qu’on ne le pense : les références à Dieu se font rares dans les écrits catholiques (exception faite de certains théologiens), tandis que celles au Christ se multiplient, du catéchisme aux prêches du dimanche, en passant par le bulletin paroissial. On parle du Christ par pages entières, de son enseignement d’amour ad nauseam, en oubliant que son idée fixe, son obsession, c’était le Royaume : pas le sien, celui de son Père, le royaume de Dieu. On a oublié la transcendance, oublié que la Croix est à deux dimensions : une horizontale, une verticale.


« Dieu étant mort, il nous faut en « re-fabriquer » un, on va prendre un homme considéré comme un héros, comme un meneur d’hommes, éventuellement un prophète, on va le sacraliser, ce sera notre nouveau dieu ». Le problème, c’est qu’on est dans la démarche exactement inverse de l’Incarnation où le Dieu vivant se fait connaitre aux hommes (le Dieu qui vient à l’homme de Joseph Moingt). Dieu étant mort, on reconstitue un dieu à partir de Jésus de Nazareth, on fabrique une idole, une statuette morte : le christianisme inverse le mouvement idolâtre du bas vers le haut du paganisme et « invente » le mouvement du haut vers le bas, de Dieu vers l’homme. Quand le christianisme se limite au culte du Christ coupé de son Père, on tombe dans l’idolâtrie.


Voilà pour moi quelques-unes des explications – parmi d’autres – à l’idolâtrie dans le catholicisme : la méconnaissance du sens de la Création, l’ignorance des prophètes bibliques, la coupure entre Jésus et son Père, la déconnexion entre le Nouveau Testament et le premier. 


J’en entrevois une autre que je ne développerai pas : les conciles des premiers siècles, qui de Nicée à Ephèse en passant par Constantinople, ont essayé de définir la personne du Christ dans sa relation avec son Père, avec en arrière-plan l’idée de se démarquer le plus possible de la religion originelle qu’était le judaïsme. Je ne ferai qu’un commentaire sur celui d’Éphèse. Les compositeurs de Stabat mater ont rendu un hommage magnifique à Marie, cette mère ravagée par la douleur au pied de la croix où son fils est en train de mourir. Étaient-ils inspirés par les conclusions du concile d’Éphèse qui la faisaient « mère de Dieu  » ? N’y a-t-il pas dans ces conclusions une invitation à l’idolâtrie confirmée quelques siècles plus tard ? 


Je laisse cette question des premiers conciles ouverte à l’interrogation des lecteurs de Garrigues et Sentiers qui voudraient aborder le sujet, mais elle ne me semble pas sans intérêt.

 

Pierre Locher

 

Publié dans Réflexions en chemin

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Didier Levy 01/08/2020 11:44

Une très forte gratitude, et d'abord de lecteur, à cette magnifique réplique (au fond, au sens sismologique du terme !) au texte que j'ai avancé. Il est peu de dire que j'en partage les vues et les considérations. Un article singulièrement étayé et éclairant où je trouve un rebondissement personnel aux intuitions qui ont orienté ma réflexion. Je souhaite ardemment que toutes les objections et tous les questionnements soulevés par Pierre Locher soient pour chaque lectrice et chaque lecteur, comme ils le seront pour moi, autant de pistes de cheminement de la pensée, autant d'ouvertures spirituelles tenues ouvertes

Anne Bernicot 29/07/2020 11:50

D'où la nécessité de relire PierreTeilhard de Chardin et notamment : "Comment je crois".