Le « grand débat » : pourquoi pas aussi sur notre blog ? 

Publié le par Garrigues et Sentiers

Cette idée nous est venue à réception de la lettre qui nous a été envoyée par Jean-Baptiste Désert et que nous publions ci-dessous.

Elle ne vaut pas comme une prise de position de notre comité de rédaction, mais comme invitation à poursuivre en ce domaine aussi les débats que nous avons régulièrement entre nous, amis internautes.

Car le propre d'un blog est bien de débattre.

N’hésitez donc pas à nous envoyer vos commentaires : comme toujours, ils seront bienvenus !

 

G & S

 

 

Je viens de lire la lettre du président de la République.

 

Elle procède directement des revendications du mouvement des «gilets jaunes». Quoi que l’on pense de celui-ci, entre autres dans les formes qu’il a prises parfois progressivement, il faut reconnaître que, sans cet élan de protestations et signe de colère, le «monde ancien» aurait continué à stagner. Donc grâces lui soit rendues.

 

Je ne suis ni macroniste, ni macronien. J’ai voté pour lui, comme quatre Français sur cinq, non seulement comme barrage à un parti porteur d’un régime dont je ne voulais pas, mais aussi avec le naïf espoir que l’on sortirait du «système droite/gauche» manichéen et impuissant depuis des décennies à réformer le pays. Je suis déçu et en veux à l’élu d’avoir brisé cet espoir.

 

L’accumulation de maladresses verbales (peut-on parler au peuple ou du peuple quand on n’en connaît rien, et surtout pas les sensibilités ?) et d’actions mal préparées du nouveau président et de son gouvernement m’a désolé et agacé. Quand on veut procéder à une réforme fiscale, indispensable et jamais menée sérieusement par aucun gouvernement (1), on ne commence pas par arracher 5 € aux bénéficiaires de l’allocation logement, alors qu’on n’a réglé ni le taux de contribution des grandes sociétés, ni l’énorme scandale des évasions fiscales… De même, supprimer l’ISF pour les détenteurs de biens financiers afin, dit-on, de favoriser les investissements aurait pu être une bonne idée, à condition de s’assurer que les bénéficiaires de cette défiscalisation plaçaient au moins une partie des avoirs récupérés dans des entreprises créatrices d’emplois. Etc.

 

Donc, j’ai lu la lettre du président de la République, sans a priori, en m’en tenant au texte. Le seul problème qu’elle pose vraiment, mais il est grave, car il niche au cœur du malaise politique actuel, c’est : « peut-on lui faire (encore) confiance ? » Sinon ce qui y est écrit est souvent de simple bon sens, voire parfois ce qui est réclamé par la foule. On aura tort de refuser de répondre à des questions essentielles non seulement pour le fonctionnement de la démocratie – qui intéresse verbalement tant de monde aujourd’hui ( y compris des abstentionnistes avoués) — mais pour notre vie quotidienne et l’inquiétant futur de nos descendants.

 

Bien sûr, on entend ça et là que les conclusions de ce qui aura été débattu ne seront jamais appliquées. D’abord on n’en sait rien. Le coup est passé si près qu’à moins d’être électoralement suicidaire, il faudra bien que le pourvoir en place tienne compte d’une partie significative des demandes. En s’appliquant à y faire des propositions réalistes et fonctionnelles, il faut s’emparer de ce débat comme un outil mis à notre disposition pour la première fois depuis les « Cahiers de Doléances » (2) de la pré-Révolution. Alors disons au président et à son gouvernement qui ont dû admettre ce « grand débat » : « Chiche ! on va dire clairement ce qui ne va pas, et avancer des idées qui pourraient faire que ça aille mieux, à vous d’exécuter puisque vous êtes là pour cela ».

 

Surgit la délicate obligation présupposée d’un savoir civique, voire constitutionnel pour faire des propositions crédibles et réalisables. L’incohérence de certaines réclamations à certains carrefours peut effectivement rendre inquiet. Mais, à l’inverse, Il ne s’agit pas de continuer à s’en remettre aux experts, aux techniciens (ou technocrates), ni de s’enfermer dans des idéologies. Il ne faut pas mépriser l’expérience montrant ce qui marche, quitte à profiter des expériences d’ailleurs, et ce qui n’a pas ou ne peut pas marcher, sachant tout de même que la France, même «insoumise», n’est pas totalement indépendante de son entourage européen et mondial. 

 

Je ne sais si l’histoire peut offrir des modèles à suivre ou à ne pas suivre, mais je suis perplexe devant des réactions idéalistes, parfois épidermiques d’une population née en grande partie après l’établissement de la VeRépublique, et semblant ignorer ce qui s’est passé avant. A titre d’exemple : quoi de plus démocratique en son principe que des élections à la proportionnelle intégrale ? Une partie des manifestants la réclame au nom de l’égalité ; les partis minoritaires l’exigent, bien entendu. Mais ceux qui ont connu la IIIeet IVe Républiques se souviennent de l’incapacité des gouvernements qui se succédaient au gré de majorités circonstancielles et temporaires, avec parfois de véritables chantages de la part de groupuscules dont les quelques voix permettaient d’avoir provisoirement le dessus. La proportionnelle intégrale favorise la multiplication des partis dans un flux d’ambitions personnelles et d’intérêts particuliers. Alors quelle portion de proportionnelle pour que toutes les opinions puissent être représentées sans mettre en péril la possibilité de mener une politique qui appliquerait un programme cohérent, le plus possible consensuel pour avoir des chances de réussir ? Pour y parvenir les négociations nécessaires devraient avoir lieu avant l’établissement des programmes, et non au moment des votes ?

 

Sur le déroulement des débats aussi je reste sceptique ; il sera nécessaire d’être vigilant. Pour avoir participé en 1968 à de nombreuses assemblées générales d’étudiants (ou de profs), j’ai constaté que la « démocratie directe », pratiquée dans le brouhaha, parmi les intimidations, avec des votes à main levée éliminant les timides ou les écœurés…, pouvait prendre un côté totalitaire et qu’il y régnait une atmosphère de tribunal populaire expéditif et sans nuances. D’accord sur un RIC, à condition de prévoir des garde-fous évitant une ambiance de guerre civile larvée permanente, et que les participants aient l’honnêteté de ne pas en faire des plébiscites.

 

Il sera donc plus que souhaitable que les débats puissent se dérouler entre gens qui s’écoutent, qui argumentent, qui acceptent de revoir leur position si une idée qu’ils n’avaient pas eue s’avère bonne.

 

Il y a beaucoup à faire pour rendre concrets les rêves exprimés par les gilets jaunes. C’est le moment de s’y mettre avec le désir sincère de parvenir à  un véritable renouveau de la vie politique, des fondements économiques et des pratiques de la vie sociale, y compris culturelle.

 

Jean Baptiste Désert

 

 

  1. Une confidence : j’ai cessé de voter socialiste quand il a été évident qu’après 14 ans de présence au pouvoir, ils avaient été incapables de faire cette réforme difficile mais indispensable non seulement au nom de la justice, mais de l’efficacité économico-sociale.
  2. Sous l’Ancien Régime, depuis le XIVsiècle, ces cahiers permettaient au Tiers État de transmettre ses demandes et protestations lors des assemblées élisant les députés aux États généraux.

Publié dans Réflexions en chemin

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Didier LEVY 19/01/2019 17:06

"Il sera donc plus que souhaitable que les débats puissent se dérouler entre gens qui s’écoutent, qui argumentent, qui acceptent de revoir leur position si une idée qu’ils n’avaient pas eue s’avère bonne". Une tribune dont je partage à peu près tous les considérants - oui, "Merci à son auteur" -, et une proposition de débat sur notre blogue que j'appuie sans réserve. Après tout, les principes nouveaux qui se sont imposée en 1789 avaient été réfléchis, discutes, diffusés dans les nombreux cercles de pensée qui avaient vu le jour dans le Royaume parallèlement à la conception des idées des Lumières.Parmi celles-ci, la revendication d'égalité est restée en chemin : que vaut, notamment, l'égalité des droits quand une inégalité, en elle-même insupportable, des conditions la dément dans l'intervalle (5 ou 6 années !) de deux expressions du suffrage universel ? La manifestation du sentiment d'injustice s'est montrée tellement puissante que c'est sans doute elle qui désigne le point de départ de la reconfiguration du contrat social. Une reconfiguration dont tout montre qu'elle s'impose pour prévenir une délégitimation de la république, une forme ou une autre de subversion du système démocratique et une fracturation irréparable de la nation dans sa conception issue de la Déclaration des droits de 1789.

Chantal et Gérard Duboscq 19/01/2019 15:42

Le texte de Jean-Baptiste Désert nous semble exprimer très clairement ce que beaucoup d'entre nous ressentent : le vote par défaut mais avec un peu d'espoir, la déception, la question de confiance, les nécessaires garde-fous pour que la démocratie directe souhaitée par des gilets jaunes ne tourne pas à un populisme dévastateur... Ce texte nous aidera à réfléchir avec d'autres. Merci à son auteur.

Françoisjean 19/01/2019 11:04

Bien sûr que nous pouvons débattre ; Il me paraît aussi qu’ « …Il sera donc plus que souhaitable que les débats puissent se dérouler entre gens qui s’écoutent, qui argumentent, qui acceptent de revoir leur position si une idée qu’ils n’avaient pas eue s’avère bonne… » ne signifie pas, une fois de plus d’exclure « l’inoui » de la position de l’autre. Car il me semble que c’est le primum movens du mouvement des gilets jaunes qui nous submerge actuellement. A force de souscrire à la « viscérocratie », on en perd la raison ! En quoi toutes les propositions ou promesses passées en tous genres ont-elles modifié la vie de tous les jours de nos concitoyens ? Oui, je vous entends bien, nous constatons que statistiquement le niveau de vie s’est amélioré…alors pourquoi ce slogan : « il vaut mieux craindre la fin du mois que la fin du monde » ? Est-il vraiment souhaitable que le monde soit sauvé au sein d’une galerie de cadavres ? (et le malade meurt guéri!),de laisser pour compte ? Avons-nous vraiment des réponses neuves à proposer ? J’enrage devant l’inertie, voire la bêtise des opposants au débat. OK, débattons, mais, je dois à la vérité de dire que je ne suis pas un « expert », mais quelqu’un, qui, comme vous le soulignez, a vécu en mai 68 la « suppression de l’externat à « l’unanimité » des étudiants non concernés, parce que non étudiant en médecine, à 3 heures du matin ! Ceci étant posé, je partage votre analyse. J’ajouterais l’exemple récent du RIC de ND des Landes où il a été souligné que « le peuple avait été mal informé » ? ou la dé-fusion de nos deux communes parce que « les conseils municipaux avaient été mal informé »…Il est vrai que Lénine lui-même avait dit que le « peuple pouvait se tromper » ? Pour qu’un Dialogue soit fécond, il me paraît indispensable d’être au moins deux, chacun étant suffisamment « pauvre d’esprit » pour se laisser envahir de la position de l’autre, non pour fusionner, ce qui est mortel pour les deux, mais pour analyser, expliciter, et affiner, faire fructifier chacune des positions si tant est qu’elle soit si différente qu’il n’y paraît. Allons-y; en ce qui me concerne, Maurice Zundel me servira encore de boussole.