Le goût d’entreprendre au-delà des slogans

Publié le par Garrigues et Sentiers

Il y a une dizaine d’années, la presse a rendu compte d’une étude de l’Institut Français d’Opinion Publique montrant que 23% des Français avaient envie de créer leur entreprise. Dès lors, on nous présentait une France jeune, créatrice de richesses et d’emplois, n’ayant pas peur du risque. Quelques mois après, les mêmes médias se faisaient l’écho d’une autre étude constatant qu’une majorité de jeunes français rêvait d’intégrer la fonction publique pour échapper à la précarité de l’emploi. Dès lors, reprenant le thème de la décadence, on se lamentait sur un pays « vieux », qui ne voulait plus courir aucun risque pour se contenter d’engranger tant bien que mal des trimestres de cotisations pour une future et hypothétique retraite ! Si l’on tente de se distancier des médias, miroirs grossissants focalisés sur l’éphémère, on découvre que, très probablement, la France ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité !

 

Cet exemple nous montre l’importance de prendre conscience à quel point nous risquons d’être façonné par une logique médiatique. Celle-ci ignore trop souvent le recul nécessaire, la réflexion, la méditation, l’analyse des événements en fonction des valeurs. La plupart des médias vivent de scoop, de titres de « Unes » claironnantes, d’écriture journalière effacée par les titres du lendemain. Ainsi, suivant le choix de retenir telle ou telle étude et de la mettre en scène, on distille dans la société des images, souvent contradictoires, des mentalités de notre pays.  Et bien évidemment, tout ceci ne peut se faire qu’en temps soi-disant « réel », sorte de réflexe conditionné immédiat que l’on voudrait déclencher chez les lecteurs. C’est ce que traduit  le propos fameux  Patrick Le Lay, P.D.G. de TF 1 en 2004 qui déclarait : « Nos émissions ont pour vocation de rendre le cerveau du téléspectateur disponible pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances. (…) La télévision est une activité sans mémoire » (1).

 

Si nous revenons au thème du goût d’entreprendre, l’erreur serait de se focaliser sur une seule  enquête d’opinion. Le rond de cuir fuyant tout risque et l’aventurier osant la création d’entreprise cohabitent plus ou moins bien en chacun d’entre nous. L’art d’entreprendre, ne se réduit pas à quelques coups de bourse réussis ou à des aventures managériales.  Entreprendre, c’est d’abord être au clair sur l’équilibre à trouver, toujours instable, entre besoin de sécurité et goût de créer. Ceux qui se risquent à cet exercice difficile, et il est heureux qu’ils soient de plus en plus nombreux, ne peuvent que rester sceptiques sur les grands débats idéologiques qui occupent les médias. Entre un ultralibéralisme débridé pour qui toute société progresse en éliminant les plus faibles et un étatisme transformant l’obsession de sécurité en médiocrité, l’action de ceux qui gardent le goût d’entreprendre s’efforce d’ouvrir des chemins du possible. C’est chaque jour que nous arbitrons entre sécurité et créativité. Entreprendre n’est pas seulement construire un outil performant, c’est aussi savoir intégrer cette tâche dans le travail plus vaste de la construction d’une solidarité humaine. C’est-à-dire, n’en déplaise à l’ancien PDG de TF1, refuser de vendre son cerveau et celui des autres au règne de la marchandise.

 

Bernard Ginisty

 

(1) Patrick LE LAY in Les dirigeants face au changement, éditions du huitième jour, 2004.

Il vaut la peine de citer l’intégralité du propos : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. Rien n'est plus difficile que d'obtenir cette disponibilité. C'est là que se trouve le  changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l'information s'accélère, se multiplie et se banalise. La télévision, c'est une activité sans mémoire. Tout se joue chaque jour, sur les chiffres d'audience ».

Publié dans Réflexions en chemin

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Levy 17/01/2018 17:23

" ... une activité sans mémoire" : n'est-ce pas à ne plus connaître que des labeurs et des occupations de ce type que tout, autour de nous, tend à nous vouer : outils et injonctions à peu près indistinctement mêlés. L’assujettissement à cette forme d'amnésie, subie ou programmée, est aussi ce qui efface les repères qui feraient obstacle à la marche en avant dans l'élimination ou la marginalisation sans appel des "maillons faibles". Observation faite pour insister, avec toute la force de conviction possible, sur ce qu'un article de cette intelligence, et notre blogue qui permet qu'il soit lu, ont d'important. En tant respectivement que voix et que lieu de résistance de l'esprit.

Francoisjean 17/01/2018 15:56

Les mots sont importants, m’assène cet homme fortement imprégné d’une culture marxiste. En effet, sauf erreur de ma part, les marxistes pensent changer le monde en changeant les mots. Ce n’est pas forcément une vue de l’esprit si j’en juge par le reportage sur l’intrusion de Poutine et de son équipe dans la campagne électorale américaine. Nous avons pris l’habitude mortifère de nous en référer à des « experts qualifiés » pour déterminer nos positions…mais ces experts ne sont-ils pas un peu pollués par certains mots. La dernière campagne électorale française a parfaitement donné le ton sur ce point. C’est bien que notre président veuille s’attaquer aux « falk news ». Mais les mauvaises habitudes se prennent vite, mais sont ensuite indécrottables ! Surtout au vu des enjeux !