La Révolution selon Macron : nuit du 4 août ou nuit du 4 août à l’envers ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

Les maux dont souffre la France sont manifestes : aggravation des inégalités, abstention croissante lors des élections, chômage persistant, dégradation de quartiers en difficulté et de nombreuses zones rurales, millions de mal-logés. Inutile d’allonger la liste. Après l’élection présidentielle peut-on espérer une amélioration de la situation ?

1 - Les déclarations d’intention d’Emmanuel Macron à Versailles le 3 juillet 2017.

Les propos d’Emmanuel Macron sur la citoyenneté, la solidarité et la fraternité qui ont été tenus solennellement à Versailles devant le Congrès le 3 juillet 2017 n’ont guère retenu l’attention des médias (1). Ces propos ont été éclipsés par tout ce qui concernait le changement des institutions, l’Europe, la loi travail etc. Il est donc nécessaire de les citer largement, d’autant plus qu’Emmanuel Macron lui-même a déclaré à propos de l’exclusion : « Cette question est sans doute la plus profonde, la plus sérieuse qui soit parce que notre société est aujourd’hui divisée Il n'y aura pas de réussite française si chacune et chacun n'y a pas sa place, si la pauvreté, si toutes celles et ceux qui vivent dans la misère, l'exclusion (…) n'ont pas aussi leur place ». Il a parlé de : « la tristesse des grands ensembles où une partie de notre jeunesse s’abîme ». Après avoir souligné que la citoyenneté pleine et entière doit associer tous les français, il a noté avec force que l’un des drames de notre société est que cet engagement citoyen est tout simplement impossible pour tous ceux que notre système rejette en permanence à ses marges.

Selon lui, il reviendra au quinquennat de prendre la mesure de cette question, « de créer une vraie politique de l’inclusion de tous » en associant l’État, les collectivités, les associations, les fondations, l’ensemble des françaises et français qui sont souvent engagés à titre bénévole. « La représentation nationale y trouvera un enjeu et un défi à sa mesure…Cela passera par des réformes économiques et sociales profondes ». Ayant en tête le taux d’abstention très élevé que ses adversaires n’ont pas manqué de souligner pour limiter la signification de sa victoire, il a déclaré : « Il nous appartiendra aussi de convaincre tous ceux… qui nous font confiance du bout des lèvres, tous ceux qui n’ont pas voté ». Et le mandat qu’il a reçu du peuple, « c’est de créer de l’unité où il y avait de la division (…) ce n’est pas d’instaurer le gouvernement d’une élite pour elle-même, c’est de rendre au peuple cette dignité collective qui ne s’accommode d’aucune exclusion ». Tous les citoyens ont la même dignité, « quels que soient leur quartier, leur prénom ou leur origine ».

Citons enfin ce qui devrait nous rassurer définitivement : « Ce n’est pas la société des entrepreneurs que nous voulons, ou la société de l’équilibre des finances publiques, ou la société de l’innovation. Tout cela est bien, tout cela est utile. Mais ce ne sont que des instruments au service de la seule cause qui vaille, une cause à laquelle le nom de la France est attaché depuis bien longtemps. Et cette cause est la cause de l’homme ».

Malheureusement, pendant les campagnes électorales la question des inégalités ou celle des quartiers urbains en déshérence et des zones rurales anémiées n’a guère eu de place ou pas de place du tout. Après quelques semaines de cette nouvelle présidence, on ne voit pas poindre les « réformes économiques et sociales profondes » qui permettraient d’espérer l’inclusion de tous. Les débats sur les nouvelles mesures fiscales font même craindre qu’elles soient surtout favorables au 1% de la population française qui détient déjà 25% du patrimoine national. Et dans un long entretien dans Ouest-France du 13 juillet 2017, Emmanuel Macron en présentant les objectifs de sa politique ne revient nullement sur « la question la plus profonde » qui est celle de la division de la France.

 

2 – Quelle Révolution ? Nouvelle nuit du 4 août ou nuit du 4 août à l’envers ?

Emmanuel.Macron a déclaré : « Ce que nous avons à accomplir, c’est une véritable révolution ». Et aussi : « Nous sommes ici, vous et moi, pour renouer avec ce courage français qui ne se laisse pas distraire par ceux qui n’ayant su aller nulle part sont en quelque sorte revenus de tout (…) dans chacun d’entre nous il y a un cynique qui se terre, etc. ». Les évocations de notre histoire n’ont pas manqué : « Les français demandent à leur gouvernement de rester fidèle à l’histoire de la France (…) C’est dans l’action résolue en faveur du meilleur « que nous pourrons retrouver les grands exemples du passé, nous en nourrir, les prolonger ». Et encore : « Je crois à cet esprit des Lumières qui fait que notre objectif à la fin est bien l’autonomie de l’homme libre conscient et critique. Trop de nos concitoyens aujourd’hui se sentent prisonniers de leur origine sociale, de leur condition, d’une trajectoire qu’ils subissent ».

Puisque Emmanuel.Macron parle d’une véritable révolution, qu’il se réclame de notre histoire et  de la philosophie des Lumières, il est tentant de citer Jules Michelet parlant de la nuit du 4 août 1789 et de l’abandon des privilèges par la noblesse et le clergé : « On vit alors combien l’aristocratie, adversaire née des intérêts de la Révolution, avait été elle-même atteinte au cœur de ses idées. Tous étaient français après tout, tous fils du XVIIIe siècle et de la philosophie ». (2).

Des bacheliers lyonnais qui ont obtenu la mention très-bien sont les héritiers de la nuit du 4 août 1789. La région Rhône-Alpes présidée par Laurent Wauquiez leur ayant attribué une prime de 500 euros, ils ont décidé de reverser cette prime à un réseau qui regroupe les Maisons des Jeunes et de la Culture de l’Ain, du Rhône et de la métropole de Lyon. Ils rappellent que ceux qui réussissent brillamment leurs études viennent le plus souvent de milieux favorisés. Il est donc injuste selon eux de leur donner cette prime alors que par ailleurs la région réduit les aides aux associations d’intérêt général qui agissent dans les quartiers en difficulté.  Ce qui amène certaines associations à disparaître ou à licencier. Ces lycéens ont appelé l’ensemble des nouveaux bacheliers de Rhône-Alpes à soutenir leur action. Lorsque l’on demande à Emma, l’une des bachelières ayant eu la mention très bien, si elle ne pense pas mériter cet argent, sa réponse est claire. « Nous en avions peut-être envie, mais certainement pas besoin. L’idée de justice sociale s’est imposée face à nos désirs personnels ». Mais une hirondelle ne fait pas le printemps et les français les plus riches semblent en vouloir toujours plus (3), encouragés par des économistes qui leur donnent bonne conscience en entretenant l’idée que leur enrichissement profitera aussi aux plus pauvres selon la théorie du ruissellement (4).

 Après quelques semaines de la nouvelle présidence, l’heure est aux restrictions budgétaires pour ramener le déficit budgétaire à 3%. Ce n’est pas le lieu de discuter ici de cet objectif discutable, qu’Emmanuel Macron veut respecter pour répondre aux exigences de Mme Merkel et de l’Europe. Toujours est-il que cela entraîne des restrictions budgétaires dans les domaines les plus divers dont vont souffrir surtout les plus pauvres, compte-tenu du manque de moyens de la justice, des hôpitaux, des collectivités territoriales, de la politique de la ville, des prisons etc. Quant au projet de réforme fiscale, il apparait qu’il s’agit d’une nuit du 4 août inversée dans la mesure où ceux qui en profiteront le plus sont les 10% des français les plus riches et même plus spécialement les 1% les plus riches. Pour ne donner qu’un exemple, la réforme de l’impôt sur la fortune prévoit d’exclure les actifs financiers du calcul pour ne garder que les actifs immobiliers. Or plus on est riche, plus la proportion des placements financiers dans une fortune est importante (5).

 

3 – Un rapport de force en faveur de la solidarité est-il possible ?

Le 23 mars 2017, Nicolas Hulot lançait un appel à la solidarité avec 80 grandes associations (6). On y trouve la Fondation Nicolas Hulot (devenue Fondation pour la Nature et l’Homme), ATD Quart Monde, le Secours catholique etc. Et sur le site de l’appel on trouve plus de 100 réseaux associatifs qui l’appuient.

Interviewé sur le sens de cet appel, N. Hulot a déclaré : « Nous pesons chacun dans nos domaines, mais nous ne représentons pas une force collective. On a besoin de se compter pour montrer que la solidarité est peut-être le premier parti de France. Mis bout à bout, ces réseaux dépassent les 10 à 12 millions de personnes. Tous les ans au minimum, cet archipel des solidarités se réunira et évaluera les politiques publiques et l’état des inégalités. Si effectivement nous faisons masse, ce que j’espère, le prochain gouvernement aura à cœur de tenir compte de nos propositions » (7).

Depuis cette déclaration, Nicolas Hulot est devenu ministre d’Etat. Son titre, « ministre de la transition énergétique et solidaire », n’est sans doute pas étranger au lancement de l’appel dont il avait pris l’initiative quelques semaines auparavant. Faut-il y voir la conviction d’Emmanuel Macron que la solidarité est aussi primordiale que la transition énergétique ? Toujours est-il que Nicolas Hulot maintenant au gouvernement ne peut plus être le leader d’un grand mouvement de solidarité qui pèserait sur le gouvernement pour lutter contre les inégalités et l’exclusion de beaucoup.

Nicolas Hulot sera-t-il remplacé pour donner suite à cet appel ? Quelle suite les 80 associations envisagent-elles de donner ? Indépendamment de cette question, la force mais aussi la faiblesse de cet appel était de poursuivre cinq caps qui couvrent un champ d’action très vaste : solidarité de tous et toutes avec tous et toutes, avec la nature et les générations futures, avec les personnes en difficulté, avec les sans voix, avec tous les peuples. Chaque association a été amenée à faire une ou plusieurs propositions. S’il n’est pas ridicule d’affirmer que la solidarité est peut-être le premier parti de France, force est de constater que son poids politique est faible, que les associations, les divers réseaux ou mouvements qui luttent pour plus de solidarité se heurtent à un mur. Celui des nécessités économiques ou plus précisément de l’interprétation dominante et la plus courante qui en est faite, avec toute une idéologie contestable autour du tabou du PIB comme mesure de la richesse, des déficits budgétaires indépassables, de la nécessaire compétitivité etc. 

Serait-il possible de faire l’unité de ceux qui ont soutenu l’appel à la solidarité en choisissant l’objectif limité, mais primordial de lutte contre les inégalités (8) ? Cela supposerait une réforme de la fiscalité imposant davantage les plus riches d’entre nous, ce qui dégagerait les moyens de lutter contre la pauvreté et les exclusions. Retirer aux plus riches une partie de ce qu’ils ont accumulé ces vingt dernières années permettrait de recueillir les moyens de développer les services publics dans les quartiers défavorisés et les zones rurales délaissées, de lutter contre les exclusions, de permettre aux associations d’agir dans les quartiers en difficulté, de favoriser une politique culturelle pour tous etc. En définitive pour réaliser les intentions énoncées à Versailles par Emmanuel Macron et éviter une nuit du 4 août à l’envers.

Une réforme fiscale courageuse ne manquera pas de susciter des cris d’orfraie sur le ras le bol fiscal ou l’affirmation que la France est le pays développé le plus assommé par les prélèvements fiscaux, en oubliant toujours d’ajouter que, ce faisant, nous pouvons accéder à toute une série de services gratuits ; ce qui contribue à réduire le taux de pauvreté plus faible en France qu’en Allemagne auquel on nous compare si souvent.

Sur quelles forces sociales alors s’appuyer pour une telle réforme fiscale ? Toutes les associations qui ont signé l’appel à la solidarité et qui représentent peut-être le parti le plus important de France selon Nicolas Hulot, vont-elles rester sans réaction sur ce 4 août à l’envers que le gouvernement met en œuvre ? Bien sûr, on peut penser par exemple que certaines personnes qui soutiennent le Secours Catholique le font par charité et pas au nom de la justice sociale qui justifie une réforme fiscale d’envergure, prisonnières elles aussi de la théorie du ruissellement.  Mais par ailleurs, indépendamment des associations qui ont soutenu l’appel à la solidarité, beaucoup de citoyens de bonne volonté seront favorables à plus de justice sociale ainsi que beaucoup d’économistes ou de personnalités. (9).

Encore faudra-t-il trouver une majorité à l’Assemblée nationale. Peut-on espérer que les nouveaux députés de La République En Marche, plus jeunes que les anciens députés, souvent diplômés, feront le même raisonnement qu’Emma la bachelière lyonnaise et ne se contenteront pas de jouer les godillots ? Peut-on espérer que beaucoup voudront prendre au sérieux ce à quoi les engageait Emmanuelle Macron à Versailles en se réclamant du principe d’effectivité de la philosophe Simone Weil : « Le principe d’effectivité, c’est d’abord, pour vous, pour moi, pour le gouvernement, ne jamais cesser de se demander si nous sommes en pratique fidèles à nos principes, c’est -à- dire d’abord à la liberté, à l’égalité, à la fraternité ».

 

4– Réforme fiscale redistributive et démocratie.

Au début du New Deal, le juge à la cour suprême des Etats-Unis Louis Brandeis déclara à Franklin D. Roosevelt : «Nous devons faire un choix. Nous pouvons avoir la démocratie, ou nous pouvons avoir une richesse concentrée entre les mains de quelques-uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux. » (10). Cette phrase sonne comme un avertissement pour nous aujourd’hui. Si Emmanuel Macron ne réalise pas les intentions énoncées à Versailles contre la division de la société, si nous ne luttons pas efficacement contre des inégalités devenues insupportables, l’arrivée au pouvoir du Front National qui a été une menace cette année pourrait devenir réalité dans cinq ans.

Bien sûr, une réforme fiscale qui toucherait les plus riches donnerait lieu au chantage au départ de certains capitaines d’industrie dont les salaires sont souvent exorbitants (11) mais le risque à prendre est bien moindre que celui de voir les divisions de la société française s’aggraver. Emmanuel Macron dans son discours de Versailles a vanté le courage français, il a souhaité aussi que la France soit reconnue comme exemplaire aux yeux du monde. Ne nous y trompons pas, ce n’est pas être bon élève d’une mondialisation injuste qui fera de la France un exemple, mais le courage de lutter contre la division de la société.

                                                                                 Guy Roustang

1 – Edwy Plenel parle le 14 juillet à Mediapart avec mépris de « l’inutile discours au Congrès de Versailles ». Mieux vaut me semble-il penser qu’E. Macron était lui-même dans l’ambivalence quand il présentait les ambitions de ce nouveau quinquennat. Edwy Plenel tombe dans la caricature quand il parle en ces termes des débats sur la nouvelle loi travail : un « coup de force antidémocratique des ordonnances pour saccager un siècle de conquêtes sociales protégeant ceux qui n’ont que leur travail ». D’autant plus que le même jour, Mediapart publiait une lettre à Edwy Plenel de Mathieu Orphelin, député du Maine-et-Loire, chargé de le tenir au courant des débats à l’Assemblée Nationale, qui parlait du débat sur loi  d’habilitation du gouvernement à procéder par ordonnance : « Le texte sera voté ce jeudi 13 juillet au soir. J’ai une pensée pour ceux qui nous expliquaient que la procédure d’ordonnances ne permettait pas le débat au Parlement. C’est un mensonge. Nous avons ainsi passé trois jours et trois séances de nuit à débattre sur les trois premiers articles de la loi sur le renforcement du dialogue social : articulation entre l’accord d’entreprise et l’accord de branche, fusion des instances représentatives du personnel, encadrement des dommages et intérêts prud’homaux... ».

2- Jules Michelet : « Jamais le caractère français n’éclata de manière plus touchante, dans sa sensibilité facile, sa vivacité, son entraînement généreux. Ces hommes qui mettaient tant de temps, tant de pesanteur à discuter la Déclaration des droits, à compter, peser les syllabes, dès qu’on fit appel à leur générosité répondirent sans hésitation… ». Histoire de la Révolution française. Les grands monuments de l’histoire de France, sous la direction de Pierre Gaxotte. Tome 9, p. 35 et 45.

3 – Le journal L’Opinion plaidait le 19 juillet 2017 pour la suppression de l’impôt sur le revenu et reprenait la litanie sur la France, le pays développé le plus méthodiquement assommé d’impôts.

4 – Voir la critique qu’en fait Zygmunt Bauman, Les riches font-ils le bonheur des pauvres ? éd. A. Colin, Paris, 2014.

5– Voir OFCE – Policy Brief. Evaluation du programme présidentiel-1917-1922.

6 – www.appel-des-solidarités.fr

7 -  http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/03/23/nicolas-hulot-la-solidarite-est-peut-etre-le-premier-parti-de-France_ Quelques jours après le lancement de cet appel N. Hulot a fait état de sa déception sur le peu d’écho rencontré, il regrettait que les grands medias, notamment télévisuels, l’aient peu relayé.

8 - « Le vrai baromètre à retenir de l'action de ce gouvernement, dans les mois et les années à venir, ça devra être les inégalités et la pauvreté ». Boris Valaud interviewé par Mediapart le 22 juillet 2017.

9- Louis Gallois, inspirateur du pacte de responsabilité, l’une des politiques économiques phares du quinquennat Hollande, a plaidé pour une plus forte taxation des droits de succession – selon lui puissant reproducteur d’inégalités – lors des Rencontres économiques d’Aix en Provence. Le Monde, 9/10 juillet 2017.

10 - Cité par Lewis Lapham, dans un article du Monde du 7 janvier 2017. Thomas Piketty, dans un article de Libération du 17 mars 2009, rappelait quelques chiffres. En 1932, quand Roosevelt arrive au pouvoir, le taux de l’impôt fédéral sur le revenu applicable aux plus riches était de 25 % aux Etats-Unis. Le nouveau président décide de le porter immédiatement à 63 %, puis 79 % en 1936, 91 % en 1941, niveau qui s’appliqua jusqu’en 1964, avant d’être réduit à 77 %, puis 70 % en 1970. Pendant près de cinquante ans, des années 30 jusqu’en 1980, jamais le taux supérieur ne descendit au-dessous de 70 %, et il fut en moyenne de plus de 80 %.

11 – Le salaire de Carlos Ghosn président de l’alliance Renault-Nissan sera en 2017 de 7 millions d’euros pour Renault et à peu près autant de Nissan.

Publié dans Réflexions en chemin

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