La Complainte d'un laïc

Publié le par Garrigues et Sentiers

Ou les limites de la laïcité

Pour faciliter la compréhension de mon propos et pour éviter toutes équivoques, je précise le contenu et les limites des termes utilisés :

- Une Religion est l'adhésion intime et personnelle à une transcendance, laquelle se manifeste par des rites et des pratiques. Dans mon propos, je ne porterai aucun jugement de valeur sur la nature des croyances ; j'accepte sans réserve le principe de liberté pour chacun de croire en ce qu'il veut et le terme Religion que j'utiliserai sera limité aux rites et aux pratiques des croyants.
- Par Communauté Sociale j'entendrai le groupe social dans lequel vivent et évoluent les personnes avec ses dimensions historique, culturelle et politique au sein d'une Nation et d'un État en assumant que chaque membre de cette communauté est supposé adhérer aux règles communes en vigueur. Les réflexions qui suivent ne concernent évidement pas les situations dans lesquelles la religion est une composante institutionnelle tel que c'est le cas dans les états théocratiques ou assimilés où la communauté sociale est, par construction, soumise aux exigences de la religion.
- Je réduirai le terme de Laïcité à la tentative de concilier les exigences d'une communauté sociale ouverte et celles de la pratique des religions.

En France, on est submergé par d'innombrables analyses, réflexions et débats sur la laïcité, les ouvrages et les publications fleurissent, les philosophes, les sociologues, les théologiens et les politiques s'affrontent, prédisent le pire ou proposent une vision de ce que pourrait être un monde dans lequel chacun vivrait harmonieusement les exigences de sa religion avec celles de sa communauté sociale et chacun tenterait d'expliquer sinon de justifier les conflits potentiels entre ces deux états "d'être".

Ce débat est latent ou violent depuis que l'homme a inventé les dieux et les religions. L'histoire nous le démontre mais pourquoi cette question est-elle si préoccupante aujourd'hui, en particulier en France ?

Plusieurs questions se posent alors, notamment :

1 - Les exigences et les fondements des religions sont-ils compatibles avec les exigences et les règles communes des communautés sociales ?
2 - Lorsque ce n'est pas le cas, les exigences des religions et celles de la communauté sociale peuvent-elles néanmoins coexister et, le cas échéant, ont-elles, respectivement assez "d'élasticité" pour entrer en compromis ?
3 - Dans quelles limites une communauté sociale d'une part et les religions d'autre part peuvent-elles, dans le cadre spécifique d'un pays, s'adapter l'une à l'autre en dépit des contraintes extérieures imposées par une communauté religieuse internationale ou par des facteurs géopolitiques internationaux ?

Comment ces questions se posent-elles en France ?

Soyons réalistes : si la question de la laïcité est aujourd'hui aussi prégnante c'est parce que nous prenons conscience de la proportion croissante de musulmans dans notre société, dont les pratiques religieuses de plus en plus audibles se télescopent avec les institutions françaises inspirées par une tradition et une culture historiquement chrétiennes.
Disons-le également, parce que nous sommes percutés par les manifestations tragiques du terrorisme se revendiquant de l'Islam et par une prétendue menace pour notre communauté sociale d'être submergée par une expansion incontrôlable de l'Islam avec une possible arrivée de nouveaux migrants en renfort de la multitude déjà arrivée en Europe.

Aussi bien, l'ambition de promouvoir la laïcité en France pose la question de la capacité des croyants musulmans en France à s'adapter aux exigences de la communauté sociale française et pour celle-ci de sa volonté et de sa capacité à adapter ses institutions.
Dans ce propos, je ne traiterai pas des propositions multiples avancées par la sphère politique française, propositions sincères pour certaines, à but électoraliste ou démagogique pour d'autres ou encore destinées à justifier des alliances pseudo-économiques internationales ; je ne prendrai pas en compte les orientations et les limites de l'éducation non plus les facteurs économiques malgré leur impact fort sur le comportement de catégories sociales défavorisée. Je me limiterai ici à donner ma vision du monde musulman tel que j'ai pu le comprendre par un long vécu en terres d'Islam.

Cette expérience peut éventuellement apporter un éclairage utile dans des réflexions sur la laïcité.

Au cours de ces cinquante dernières années, j'ai exercé mon activité professionnelle presque exclusivement dans les pays arabes, des pays "moyens orientaux" (Arabie Saoudite, Golfe persique, Iran, Jordanie, Turquie, Ouzbékistan, Irak) aux pays d'Extrême Orient, en particulier en Indonésie (250 millions d'habitants à 90% musulmans) et, ces dernières années, en Algérie.
Je n'ai pas la prétention ni la capacité d'entrer dans l'étude approfondie de l'Islam ; je laisse cette démarche aux théologiens mais je veux simplement témoigner de ce que j'ai ressenti au contact prolongé de cette religion et par une lecture, trop sommaire certes, du Coran accompagné par des amis musulmans sunnites et chiites en Irak et au Kuweit. Par la force des événements, j'ai été immergé dans l'Islam au quotidien, j'en ai perçu la puissance, senti sa volonté hégémonique, parfois son arrogance, mais aussi parfois la profondeur des convictions des croyants.

L'Oumma musulmane est cohérente, c'est une réalité malgré les divergences et conflits qui opposent, souvent violemment, les composantes de cette communauté. Certes l'Islam en Indonésie n'est pas pratiqué comme il l'est en Arabie ou en Algérie mais les mêmes fondamentaux de cette religion sont perceptibles partout et espérer un Islam "à la française" qui accepterait de s'adapter à nos exigences républicaines ne relève-t-il pas d'une utopie ?

Que ressent-on en vivant et travaillant en terres d'Islam ?

On ressent le féodalisme, le culte du chef, la rigueur de la hiérarchie sociale ; les relations interpersonnelles impliquent un rapport de force : si on n'exerce pas le pouvoir attaché à sa position on est méprisé voire marginalisé.
Regardons l'histoire de l'Islam qui s'est construit par des guerres de conquêtes dans le sang et par la force. On peut bien sûr faire un parallèle avec l'histoire du christianisme mais il n'en demeure pas moins que si maintenant la religion chrétienne a perdu de son emprise sur la sphère politique, l'Islam reste fondamentalement conquérant et exclusif.
Dans les pays arabes, certes à des degrés divers, on perçoit une certaine distance à l'égard des contraintes religieuses avec, en façade, l'affirmation de l'adhésion inconditionnelle aux préceptes de la religion mais, sous jacente, une prise de distance cachée vis-à-vis des interdits. On sent le désir d'accéder aux libertés disponibles et, d'ailleurs, il n'est pas rare qu'on saute dans un avion pour lâcher la soupape à Londres ou à Paris et dans un passé récent, à Beyrouth où on n'allait pas pour assister à un concert de musique classique ou à une pièce de Shakespeare.

On sent le conflit entre les contraintes de la religion et le désir de marcher vers la modernité.

Par des attitudes, des réflexions, on perçoit les signaux d'une sexualité contrainte. L'attitude à l'égard des femmes est – au mieux – ambigüe et, dans certains pays, insupportable à nos yeux. La relation à la femme est un paramètre historiquement fondamental en Islam. Si le Prophète proclamait que l'homme et la femme avaient été créés en même temps et avaient la même valeur aux yeux du Très Haut, il a, par la suite, sous la pression de ses disciples et pour des raisons politiques, réintroduit la notion de la femme seconde à l'homme, coupable de la faute originelle et destinée à la reproduction ; cette idée marque profondément et insidieusement les sociétés musulmanes avec les conséquences que l'on connaît.
En Islam, la fusion/la confusion entre religion et politique est absolue et la séparation de ces concepts est vide de sens. Certes, des régimes autoritaires et militaires ont, un temps, imposé une dominante politique, par exemple en Irak, en Turquie, en Lybie, mais qu'en reste-t-il ? Quel pays arabe peut aujourd'hui prétendre conduire sa politique sans s'appuyer sur – ou sans le contrôle de – la religion d'Islam ?
Certes, le christianisme s'est également construit par une position dominante sur la sphère politique mais ce temps est révolu... donnant naissance au questionnement sur la laïcité, ce qui démontre que le sujet de la coexistence des religions avec les exigences d'une communauté sociale n'est pas récent.
En terres d'Islam, on comprend vite qu'on n'est pas musulman, on ressent sinon du mépris ou de l'arrogance mais une distance ;on nous tolère parce que le business est le business !
Aux temps des prières, la communauté se réunit à la mosquée et les occidentaux sont écartés de cette manifestation communautaire.
Le Coran distingue le Musulman du Mécréant. Les exégètes musulmans ont abondamment disserté sur la portée de cette distinction, sur la légitimité et sur l'étendue du combat que doit mener le bon musulman contre le mécréant, sur la dimension offensive ou défensive de ce combat, sur ceux que ce combat peut épargner mais ces interprétations infinies ont laissé la voie ouverte à toutes les attitudes possibles et sans aller jusqu'aux aux excès que l'on connaît et que nous vivons présentement, la différence entre un croyant et un non-croyant est marquée, balisée.

Ces ressentis ne sont pas des impressions de voyage mais le fruit de décades d'immersion dans les terres d'Islam avec des relations personnelles intenses avec des partenaires musulmans, relations qui parfois n'ont pas été exemptes d'empathie.

Ces appréciations résultent pour beaucoup du temps passé dans les pays de la péninsule arabe et il convient évidement de les moduler selon les pays, selon leur ouverture à la modernité, selon l'ampleur de leur développement économique mais je dis qu'il ne faut pas sous-estimer la prégnance et la permanence des valeurs fondamentales de l'Islam dans l'étendue du monde musulman.

Alors que voulons-nous faire en France ou plutôt que pouvons-nous faire ?

- Soit accepter les changements en marche dans notre monde, nous adapter avec tolérance au redéploiement de l'Islam, croire en la possibilité de l'émergence d'un Islam français modéré qui, en rompant avec les fondamentaux de l'Islam, accepterait de prendre en compte les réalités de notre culture et ses fondements institutionnels (lesquels, en contrepartie, seraient aménagés en conséquence), qui accepterait la distinction entre les sphères politique et religieuse, la coexistence pacifique avec les autres religions et les conséquences d'une entrée dans le monde moderne.
- Soit mettre en œuvre une volonté de vivre selon une laïcité affirmée dans le cadre des institutions en vigueur en refusant toute ingérence du religieux dans domaine public, incluant le refus des attitudes et des pratiques religieuses dans les lieux publics, en imposant la pratique de la religion dans des espaces privés financés par la communauté musulmane par des imams français, formés en France (et non plus dans des institutions coraniques à l'étranger), adhérant aux principes républicains et prêchant en langue française, en affirmant une volonté de neutraliser la distinction des sexes dans l'éducation et dans la pratique des sports.

Sur quelle voie faut-il s'acheminer ? Les deux sont semées d'embûches et sans doute utopistes

La première voie, une voie de tolérance met la communauté sociale en position de faiblesse face à un Islam historiquement habitué à maîtriser le pouvoir. Sous la pression d'un Islam actif, le risque pour la communauté sociale serait de voir ses valeurs traditionnelles progressivement altérées et son identité s'étioler.
Le risque serait également de surestimer la capacité de l'Islam en France à jouer cette partie, sans tricher et sa capacité à prendre de la distance vis-à-vis de l'Oumma, à accepter de renoncer à certaines valeurs fondatrices et à l'intégrité de son identité historique.
Autre conséquence possible, l'émergence ou plus exactement l'exacerbation simultanée dans la communauté sociale et dans la communauté musulmane de factions radicales et de forces réactionnaires violentes opposées à ce changement.

La seconde voie, radicale, permettrait de mettre fin aux interrogations sur le comportement à tenir vis-à-vis des religions en général et de l'Islam en particulier, de consacrer son énergie à des sujets autrement plus importants que la place des religions dans la vie quotidienne.

La progression sur cette voie présuppose cependant un courage politique qui n'est pas dans l'air du temps, un pouvoir fort capable d'énoncer et de faire appliquer les règles du jeu. Or, aujourd'hui, le pouvoir est faible, préoccupé par des enjeux électoraux à court terme, par les incertitudes économiques et par les turbulences sociales.
La progression sur cette voie est contrariée par les relations du pouvoir en place avec des états islamiques radicaux dans des opérations commerciales qui compromettent son honneur en escamotant les Droits de l'Homme ainsi qu'en laissant des fonds souverains islamiques prendre des positions irréversibles dans l'économie française.
De tous temps, le vide politique a laissé les pires folies envahir l'espace social et c'est ce qui pourrait advenir.
Cette seconde voie générera également des factions musulmanes confortées sans aucun doute par le support de l'Oumma.

Alors, que faire ? Saurons-nous trouver une voie médiane dans laquelle la communauté sociale aura clarifié l'étendue et les limites des libertés individuelles, notamment celle de pouvoir afficher son appartenance à telle croyance et d'en pratiquer les rites dans le respect des autres ? Non seulement je l'espère et je m'efforce d'y contribuer en étant ouvert au dialogue avec le monde musulman mais nous devons rester réalistes, ne pas être naïfs et tirer les enseignements de l'histoire et de l'actualité.
Nos interrogations sur la laïcité et son enjeu sont bien légitimes mais ne faut-il pas les intégrer dans une réflexion plus vaste sur le devenir de notre monde ? Les conflits dans les pays qui nous sont proches sont préoccupants, de même que ceux moins visibles mais tout aussi inquiétants qui se développent en Europe centrale ont d'abord des sources politiques que les puissances coloniales ont générées et ils sont amplifiés par le facteur religieux.
Prenons cependant conscience des bouleversements à l'œuvre à l'échelle de la planète avec l'accroissement des inégalités, l'augmentation de la population du globe (aujourd'hui 7 milliards, estimée à 9 ou 10 milliards en 2050) qui va dramatiquement contribuer à l'accroissement des inégalités, cette population à venir étant évidemment majoritairement pauvre et les modifications du climat, irréversibles avant les vingt prochaines années ou plus qui auront – et ont déjà – pour conséquences des mouvements de populations et des effets dévastateurs sur les ressources alimentaires dans les pays les plus pauvres.
Quoi qu'on fasse, l'augmentation de la population du globe et le réchauffement climatique sont inéluctables. Alors de profonds bouleversements vont survenir dans nos sociétés et n'espérons pas que les progrès de la science apporteront les corrections espérées.
Ce n'est pas une spéculation pessimiste ni une prédiction de Nostradamus mais une réalité dont il faut être conscients.
Quelle sera la part des religions dans ces changements ? C'est imprévisible mais elle sera certainement largement dominée par des facteurs sociaux puissants provoqués par la pauvreté.

Alors, en termes de conclusion, agissons dès maintenant pour que de ces changements puisse émerger un ordre nouveau inspiré par la fraternité.

Pierre Moulin

Publié dans DOSSIER LAICITE

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