La Résurrection – Un essai de compréhension 3. Sous l'horizon eschatologique

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Cet article constitue la deuxième partie de l’étude de Marc Durand dont sont déjà en ligne : La Résurrection – Un essai de compréhension 1. Introduction et  La Résurrection - Un essai de compréhension 2. Sous l’horizon de la Promesse 

 

 

Sous l’horizon eschatologique 

 

            La Résurrection est une annonce de l’entrée dans le temps eschatologique, temps qui est orienté par l’avenir de la relation entre Dieu et les hommes avec la médiation du Christ. L’événement doit être lu dans cette perspective pour prendre sens.

 

 

La Résurrection a mis en mouvement un processus historique orienté eschatologiquement vers l’anéantissement de la mort dans le Royaume de la vie ressuscitée. L’attente eschatologique de la seigneurie du Christ sur le monde terrestre conduit à percevoir la différence entre la Croix, toujours présente, et la Résurrection. Le monde et la condition humaine deviennent historiques car mis en jeu et en crise par l’avenir promis. L’histoire apparaît en fonction de sa fin, dans ce qui se produit grâce à la Promesse, dans ce que cette promesse permet de percevoir. Il ne s’agit pas seulement de l’histoire factuelle, qui se déroule inexorablement du passé vers le présent, mais de l’Histoire qui recherche un sens, et en l’occurrence est informée par l’à-venir du Christ, de sa relation à venir avec les hommes, de sa médiation à venir entre eux et son Père. La Croix a ouvert une brèche : mort du vieil homme et naissance de l’homme nouveau, disparition de l’ordre ancien (fermé sur soi) et apparition de l’ordre nouveau (ouverture des uns aux autres).

 

L’histoire de Jésus se lit à partir de son commencement (lecture historique au sens classique), mais aussi cette Histoire se lit à partir de sa fin (lecture eschatologique). Jésus n’est compris historiquement que dans son rapport à son avenir (d’où la responsabilité de la foi contemporaine car nous sommes engagés dans ce processus). La Résurrection n’est pas un miracle « accidentel » dans un monde immuable, mais le commencement de la transformation du monde par son Créateur. Si cela était de tout temps dans les plans de Dieu, c’est la Résurrection qui nous le révèle. La Résurrection est annonce du triomphe de la vie. L’Histoire messianique de la vie pénètre à contre-courant dans l’avenir de l’histoire de la souffrance conduisant à la mort.

 

La Résurrection est un acte de Dieu lui-même qui intronise le « Jour du Seigneur ». Jésus est confirmé dans sa mission en tant que Christ, il devient Seigneur et rend virtuellement ressuscités ceux qui croiront en lui. Cet acte de Dieu est donc un point de basculement de l’Histoire du monde. Les hommes restent dans le monde ancien, mais le sens de leur vie est donné par le Nouveau Monde inauguré sur la Croix. Leur Histoire est devenue eschatologique. Dans sa mort, le Christ a détruit le péché et inauguré une création nouvelle, voilà l’œuvre de Dieu. Dieu est donc totalement présent sur la Croix. Jésus est l’artisan de ce retournement, le Verbe était présent au début du monde, Jésus est présent au début et au terme de cette nouvelle création. « Sa Résurrection n’a pas été un événement survenu quelque temps après sa mort, ce fut le retournement de sa mort en vie éternelle » (CDV)*. Identifié au Verbe il a été premier-né de toute créature, mort sur la Croix il est le premier-né d’entre les morts.

 

L’eschatologique chrétienne parle du Christ et de son avenir, et du nôtre. Les descriptions reprennent les représentations et les espérances apocalyptiques juives tout en les faisant éclater. Jésus, « premier-né d’entre les morts », sort du cadre de l’Ancien Testament, il est ressuscité pour tous, indépendamment de la Loi. La Thora est remplacée par le Christ et la Croix. Ce que Dieu fait voir, c’est l’avenir (et non le cours de l’histoire) du Christ crucifié, avenir pour le monde.

 

Jésus a annoncé le Royaume anticipé. Cette annonce du Royaume et de sa propre royauté l’a amené à s’opposer aux chefs religieux établis. Il s’est attaqué à la gestion du temple, il proclamait son intimité avec Dieu qu’il appelait « Abba », Père, il pardonnait les péchés, annonçait qu’une condition du salut était d’accueillir sa parole, etc. Tout cela ne pouvait se comprendre que dans la compréhension du Royaume annoncé et a décidé le Sanhédrin à se débarrasser de lui. Il a été crucifié pour cette raison, quels que soient les motifs assez vagues utilisés dans son procès. 

 

C’est cette annonce du Royaume qui bouleverse notre histoire. « L’anticipation pascale de sa Résurrection s’est manifestée de façon que sa reconnaissance conduise immédiatement à la foi en Jésus et à l’espérance certaine de sa venue » (DC). Ce ne fut pas une connaissance établie de manière impartiale, neutre. Elle implique un engagement, appelle à une praxis apostolique (et donc « l’immédiateté » est discutable dans les faits). C’est dire que cet engagement nous amène à travailler au Royaume, par l’amour du prochain et le pardon des ennemis, et que c’est à travers cet engagement que le Christ nous fait comprendre le mystère de sa vie ressuscitée. Connaître la Résurrection du Christ, c’est reconnaître dans cet événement l’avenir de Dieu pour le monde et l’avenir de l’homme. Dans le destin de Jésus, la fin de l’histoire se produit d’avance comme anticipation.

 

L’eschatologie chrétienne contient comme expérience celles que nous faisons dans le cadre de l’envoi mondial vers les nations. La conscience chrétienne de l’histoire du monde est celle de la contradiction de ce monde qui vit encore sous le signe de la Croix. Grâce à la Résurrection, l’affliction et la souffrance, dans ce monde non délivré, peuvent être vécues dans l’assurance de l’espérance qui devient terrestre et universelle.

 

La Croix et la Résurrection sont inséparables. L’expérience de la Croix est celle du « nihil » (rien) absolu, l’expérience des apparitions pascales est celle de la proximité de Dieu auprès de l’abandonné, c’est le « totum » nouveau. Dans la vision pascale les témoins ont saisi la manifestation de la gloire à venir, dans la personne de Jésus glorifié par son Père. Ils ont reconnu Jésus aux signes de sa crucifixion. 

 

L’épisode de Thomas par lequel Luc insiste auprès des chrétiens de culture grecque pour dire que le Ressuscité n’est pas un fantôme, est plus profondément l’attestation que c’est bien le crucifié qui est ressuscité, vérité qui aura du mal à être admise dans les discussions des siècles ultérieurs (ce qui peut nous consoler, la compréhension de la Résurrection n’a pas été et n’est pas immédiate). Ils ont eu une vision de Jésus dans la gloire de Dieu, et vu la Gloire de Dieu descendre sur Jésus. Il s’est alors agi d’un processus d’identification réciproque. La Résurrection qui annonce l’avenir de Dieu avec les hommes illumine la Croix, conséquence de la prise en compte des hommes par l’amour de Dieu. Cet amour est pur don mais Dieu a voulu que ce salut offert soit aussi œuvre de l’homme. La Croix qui est le chemin par lequel l’humanité doit passer pour rester fidèle à Dieu, débouche sur la résurrection et l’avenir du monde avec Dieu.

 

La révélation de Dieu est toujours liée à des vocations, des envois, cela est vrai pour les prophètes, cela demeure pour l’expérience de la Résurrection par les disciples. Ils sont passifs dans cette expérience (comme les prophètes appelés par Dieu), ils reçoivent des visions sans y être pour rien, le Christ se manifeste et aucun fait n’est réitérable. Ils sont appelés pour être envoyés. La Résurrection est un service et un envoi et non une vision béatifique d’union à Dieu, une épiphanie. L’Église existe pour répondre à la mission. Elle est invitée à sortir de ses clôtures pour se vouer au salut du monde, renaître dans l’esprit de l’humanité enseigné par Jésus, « dans l’espace de liberté et de fraternité ouvert par sa mort, dans l’avenir ouvert aux hommes par sa Résurrection, reconstruction de l’histoire dans le présent, hors religion, selon l’esprit de l’Évangile, qui est l’Esprit de la Résurrection » (TE).

 

Quand on touche à la réalité de ce qui s’est passé, on rencontre une énigme de l’identité mystérieuse du Crucifié et du Ressuscité, comme nous le mentionnons en évoquant l’épisode de Thomas. Cela a troublé les Pères de l’Église. Certains ont effacé le Vendredi Saint, dans une contemplation de la nature céleste du Christ qui oublie que c’est le crucifié qu’ils contemplent, cela a débouché sur le docétisme. D’autres qui seront les Ébionites, laissent de côté Croix et Résurrection, la naissance de la foi se trouvant dans la simple prédication. Pour eux, les apparitions pascales ne sont pas le signe d’un nouvel événement advenu à Jésus, ils s’intéressent à la prédication fondée sur l’enseignement de Jésus, sa vie n’a plus d’intérêt pour elle-même. Ils passent du Jésus terrestre au temps de la prédication. D’autres enfin parlent de deux modes d’être d’une même personne, éternelle et immuable. Dans ce dualisme, il n’y a ni réalité mortelle ni nouveauté de la Résurrection.

 

Pourtant le Christ est totalement mort et totalement ressuscité. C’est cela la réalité que nous rencontrons. Mais ne confondons pas réalité et matérialité. La réalité est ce qui est annoncé par la Résurrection, exprimé par des visions ou des références apocalyptiques. Sans la réalité de la Croix, pas de Résurrection ni d’avenir de Dieu avec les hommes, sans la Résurrection, la Croix n’a plus de sens, et d’ailleurs il est probable que les Évangiles n’auraient pas été écrits, on aurait eu simplement affaire à la fin douloureuse d’un quelconque prophète qui a échoué dans son désir de réforme. Ce même événement de la Croix-Résurrection renvoie aux promesses de Dieu. C’est un événement eschatologique ordonné à une révélation future et à un accomplissement universel. Il est un début et une promesse garantie de la souveraineté à venir. Le principe de la destination universelle de l’Évangile se fonde sur la réconciliation de Dieu avec le monde sur la Croix et sur la création nouvelle inaugurée par la Résurrection.

 

Mais nous ne sommes pas encore ressuscités, nous en avons seulement le gage. La Croix, pour nous actuellement, est le signe de la mort de Dieu dans un monde qui l’a évacué. Elle est le signe de contradiction entre notre foi et le monde dans lequel nous vivons. La signification de notre histoire est donnée par la Résurrection, histoire sous l’horizon de l’eschatologie, et par là sous le signe de l’espérance confortée par notre foi en la Résurrection.

 

Marc Durand

 

 

Les références des citations de cette deuxième partie – principalement issues de de la Théologie de l’espérance de J. Moltmann – sont données par les lettres qui précèdent chaque titre.

 

CDV = Joseph Moingt, Croire au Dieu qui vient, éd. Paris, Gallimard, 2014.

 

DC = Jürgen Moltmann, Le Dieu crucifié, Paris, éd. du Cerf, 1999.

 

TE = Jürgen Moltmann, Théologie de l’espérance, Paris, éd. du Cerf, 1983.

Publié dans Réflexions en chemin

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