La Résurrection - Un essai de compréhension 2. Sous l’horizon de la Promesse

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Cet article constitue la deuxième partie de l’étude de Marc Durand dont est déjà en ligne La Résurrection – Un essai de compréhension 1. Introduction

 

 

 

Sous l’horizon de la Promesse 

 

 

Quand nous nous intéressons à la signification de cet événement, ou plutôt de son annonce, la première approche qui nous est proposée est l’annonce par les disciples d’une expérience spirituelle qu’ils ont faite en communauté. Elle les a fait passer du désespoir devant ce qu’ils avaient compris comme un échec définitif dû à l’abandon de Dieu, à l’assurance que Dieu n’avait pas abandonné Jésus, mais au contraire l’avait glorifié. Il l’a fait Christ, Fils, envoyé en mission pour lui amener l’humanité réunie sous sa direction. 

 

Leur annonce de la Résurrection n’est pas celle d’un miracle extraordinaire, pas non plus la description d’un mythe, mais celle de l’expérience spirituelle communautaire d’un bouleversement de leur foi dans le Dieu de la promesse. La communauté apostolique, à partir de cette expérience, va relire tout l’Ancien Testament et l’enseignement de Jésus, sa vie parmi eux, à la lumière de la Résurrection, à la lumière du monde à venir qui devient le règne annoncé du Christ dans son Royaume. 

 

Un premier exemple est donné par l’épisode des disciples d’Emmaüs, mais c’est principalement l’évangile de Jean qui va jeter sur la vie de Jésus une lumière nouvelle éclairant les descriptions et enseignements relatés par les synoptiques.

 

 

 

La première expérience de la communauté des disciples a été que la promesse de Dieu n’était pas vaine. Ils vont lire la Résurrection sous l’horizon de cette promesse.

 

Laissons de côté la relation de Dieu avec Adam et les Patriarches, il est entendu que ces onze premiers chapitres de la Genèse sont mythologiques, fort instructifs peut-être mais pas fondamentaux pour notre propos. Les chapitres suivants ont une historicité discutable, mais peu importe, ils sont des récits qui racontent une histoire dans laquelle les Juifs ont vu l’action de Dieu. La première promesse est ainsi faite à Abraham, elle est la mère de toutes celles qui vont suivre, à Moïse, bien sûr, puis celles relatées par les prophètes successifs, et cela jusqu’à Jésus. C’est au sein de cette histoire de la promesse que les apôtres ont compris la Résurrection.

 

Il existe deux démarches classiques, celle de la pensée grecque et celle des temps modernes, qui essaient de comprendre l’action de Dieu de telle façon que l’Ancien Testament est laissé de côté. D’abord la pensée grecque dans laquelle les premiers chrétiens ont essayé de comprendre leur foi. Elle part du Dieu unique, transcendant (l’Idée de Platon par exemple). C’est à travers cette pensée qu’ils ont essayé d’accéder au mystère de Jésus, qui est l’incarnation de ce Dieu éternel et immuable. Il leur a fallu comprendre alors l’action historique de ce Dieu si éloigné dans la Croix et la Résurrection. Partis du Dieu transcendant ils sont allés vers le Dieu incarné. « Le Verbe s’est fait chair ». Là se trouvait le mystère. Puis, à l’époque moderne, allergique à toute onto-théologie, nous partons de la compréhension générale de la condition humaine située dans l’histoire. C’est par la connaissance historique de Jésus que les chrétiens ont accédé à la compréhension humaine de ce qu’ils sont, à la vérité de Jésus. Parti d’une notion générale de l’existence humaine on cherche la vérité de notre condition, à chacun. 

 

Dans les deux cas le point de départ est constitué de considérations universelles pour aboutir à la vérité de Jésus, dans la vérité de sa présence. Le Dieu de l’Ancien Testament est mis entre parenthèses, il n’apparaît pas. Or c’est pourtant bien le Dieu d’Abraham, le Dieu de la Promesse, qui a ressuscité Jésus. La condition humaine de Jésus est révélée à travers son histoire juive et dans son conflit avec la Loi de l’Ancien Testament. Nous partons de Jésus concret, singulier, pour éclairer l’histoire eschatologique de notre relation avec Dieu. A l’inverse des deux démarches évoquées ci-dessus, notre chemin part de l’unique historique pour aller vers l’universel.

 

Ce que nous savons de Dieu, c’est sa fidélité à sa promesse. La Résurrection est annoncée dans la catégorie du Dieu de la promesse, catégorie de l’attente de sa réalisation. « C’est parce que Dieu a la puissance de réveiller les morts et d’appeler à l’être qui n’est pas, que l’accomplissement de la promesse est possible » (TE)*. La promesse de l’Ancien Testament, inhibée par la Loi et l’élection particulière d’Israël, est libérée. Elle trouve son accomplissement dans l’Évangile, accomplissement irréversible, qui est, sur terre et dans le temps, une promesse de l’avenir du Christ. Insistons sur le fait que la Résurrection n’est pas une épiphanie – une apparition de Dieu devant les hommes. La commémoration de la Résurrection est celle d’un événement qui s’est déroulé parmi nous pour nous faire comprendre ce qu’est devenu Jésus, fait Christ par le Père. Il ne s’agit pas d’un culte attaché à une légende. « Les évangiles ne sont pas des légendes cultuelles, mais présentent une commémoration historique sous les auspices d’une espérance eschatologique » (TE).


La foi en la Résurrection rebat les cartes de l’histoire, elle se met en travers. Nous sommes reliés à la première promesse, faite à Abraham, mais dans une histoire discontinue, relue rétrospectivement par la foi en la Résurrection. Au deuxième siècle, les religions à mystères, issues de l’Orient, ont incité les chrétiens d’alors à se couper de la réalité en laissant de côté le Jésus vivant, mort et ressuscité, pour devenir un symbole de la relation entre Dieu et les hommes. La Résurrection devenait une épiphanie intemporelle. Ils annulaient l’événement Jésus-Christ, celui de la mort et de la Résurrection. Cette orientation gnostique a été repoussée par le christianisme dès le deuxième siècle (en particulier par saint Irénée).

 

Une autre déviation des premiers chrétiens est d’avoir pensé que le but était déjà atteint dans la mort-Résurrection du Christ. On assiste à un enthousiasme apocalyptique (les apocalypses étant des descriptions mythiques de la fin des temps). Le final serait déjà devenu définitif, éternel. « L’attente à court terme de la Parousie a perdu son sens, puisque tout ce que l’apocalyptique espérait encore apparaît déjà vécu » (TE), la Parousie désignant la venue du Christ en gloire pour recevoir toute l’humanité à ses pieds et la remettre au Père. La promesse déboucherait alors sur une délivrance qu’on pourrait répéter constamment. On bénéficierait d’une présence cultuelle de la seigneurie du Christ. Dans un tel contexte, la Croix est dépassée, effacée. « Une attente sacramentelle de l’avenir de l’histoire du salut remplace l’attente terrestre eschatologique » (TE). Tout est fini. Dans un tel contexte on peut évoquer une « eschatologie de la Gloire ». L’avenir radieux doit illuminer nos vies sans prendre en compte les souffrances passées ni vécues maintenant, elles sont anéanties par la Résurrection. On reconnaît là certains enthousiasmes actuels qui nous laissent perplexes.

 

À cela Paul répond fermement en opposant une « eschatologie de la Croix ». On ne peut séparer la Croix de la Résurrection, la Croix est toujours présente, jusqu’à la fin des temps, lorsque tout sera remis entre les mains du Père, même si Jésus, lui, a été ressuscité d’entre les morts, mais lui seul. Le baptême introduit à l’événement christologique de la crucifixion. Les baptisés meurent avec Jésus, ils ne sont pas encore ressuscités. Un seul texte de Paul semble contredire cela : « Mais Dieu […] nous a fait revivre avec le Christ […] Avec lui encore Il nous a ressuscités et fait siéger aux cieux dans le Christ Jésus » (Eph 2, 4-6). Mais partout ailleurs Paul insiste sur notre mort présente avec le Christ, ce texte nous semble une envolée unique, un aboutissement de notre espérance qui commence effectivement aujourd’hui, il est écrit sous un horizon eschatologique (sur lequel nous reviendrons par la suite).

Les baptisés sont morts avec Jésus, ils ne sont pas encore ressuscités. « Ils reçoivent part à la Résurrection du Christ par une obéissance nouvelle qui se déploie dans la sphère d’une espérance d’une résurrection » (TE). La Résurrection est déjà là sur la Croix, elle n’est pas qu’un fruit dont on ignorerait l’origine. Jean écrit « L’heure est venue où le fils de l’homme doit être glorifié » (Jn 12, 23), signifiant par là que la glorification (donc la Résurrection) est déjà à l’œuvre sur la Croix. De même « Le prince de ce monde va être jeté à bas, et moi, élevé de terre [c-à-d. sur la Croix], j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12, 31-32) : c’est la mort du Christ qui est révélation de Dieu. Dieu s’est révélé dans son impuissance, le Père n’a pas abandonné son Fils mais était auprès de lui comme il est auprès de nous dans nos joies et nos souffrances. Il sauve l’humanité dans le temps eschatologique comme il a sauvé son Fils. 

 

La Croix n’est pas passée, elle nous ramène à la souffrance du monde qui est toujours présente. Il faut refuser la tendance qui consiste à louer un « monde ressuscité » en annulant le Vendredi Saint. L’Apocalypse ne doit pas être occultée, non pas comme textes devant faire peur, mais prenant en compte les souffrances du monde et l’urgence de les combattre. Jésus est ressuscité, Auschwitz existe ! La promesse n’est pas de faire des miracles sur terre, mais de rester à nos côtés et à transfigurer ces joies et ces souffrances par notre résurrection à venir. Nos « corps » à ressusciter, c’est notre être profond, avec tout ce que nous aurons vécu et qu’il accompagne en restant auprès de nous. 

 

Sur la Croix, Dieu était là pour rénover sa Création, la recréer, en ressuscitant le Christ. Le Corps du Christ est devenu le corps total des fils de Dieu, renés de la vie du Fils unique, qui reste immanent à l’univers. C’est en regardant le Dieu de la Promesse que nous pouvons comprendre que « Dieu était en Christ sur la Croix se réconciliant le monde, y rénovant sa création dans l’homme nouveau recréé en Christ, habitant toujours notre monde dans le corps du Christ, devenu corps spirituel total des enfants de Dieu renés de la vie de son Fils unique, un corps toujours immanent à l’univers d’où il a été tiré au commencement. Dieu habite en lien avec sa création qu’il ne cesse d’animer du souffle de son Esprit sans jamais déserter notre histoire. » (CDV).

 

La Résurrection ne peut donc être comprise sans se référer au Dieu de la promesse.

 

Marc Durand

 

 

* Les références des citations de cette première partie – principalement issues de la Théologie de l’espérance de J. Moltmann – sont données par les lettres qui précèdent chaque titre.

 

CDV = Joseph Moingt, Croire au Dieu qui vient, éd. Paris, Gallimard, 2014.

 

TE = Jürgen Moltmann, Théologie de l’espérance, Paris, éd. du Cerf, 1983.

 

Publié dans Réflexions en chemin

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