Tous les catholiques sont-ils monothéistes ?

Publié le par G&S

Amis Internautes, c’est après une longue réflexion que j’ai choisi de publier cet article et de le faire sous ce titre dont je suis conscient qu’il peut sembler provocateur. Mais il m’a paru important d’inciter vivement ceux d’entre vous qui sont catholiques romains à prendre conscience d’un fait religieux beaucoup plus répandu aujourd’hui que certains ne le pensent et que j’ai personnellement mis du temps à clarifier dans mon esprit.

Remarque préliminaire : Il est très important que vous remarquiez bien que je n’ai pas écrit Le catholicisme est-il monothéiste ?, question à laquelle je réponds OUI sans l’ombre d’une hésitation ! La question que je pose concerne les catholiques, c’est-à-dire les humains qui déclarent appartenir à l’Église catholique romaine.

o O o

Je vous propose, à partir de divers noms de Dieu du Premier Testament (nous en avons évoqué certains dans l’article Déchiffrons les lettres hébraïques), de nous pencher sur la question de l’unicité de Dieu, qui fait partie du « dépôt de notre foi » si nous sommes catholiques… même si pour nous Dieu est en trois Personnes : Père, Fils et Saint-Esprit.

Il ne s’agit pas de faire un exposé savant sur ce sujet, mais de noter quelques éléments qui nous montreront que pour les descendants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (la trinité des Patriarches !) que sont depuis toujours les juifs et que sont depuis deux mille ans les chrétiens (et spécialement les catholiques) l’unicité de Dieu n’a pas toujours été et n’est pas toujours évidente.

Pour entrer directement dans le sujet nous nous contenterons d’évoquer le nom le plus simple de Dieu : ’el, qu’on trouve seul, développé (cf. infra) ou dans l’expression ’el-shaday (utilisée dans les écrits les plus anciens).

Selon le dictionnaire hébreu ancien-français Sander et Trenel (page 730), le mot shaday est issu d’une racine verbale shadad qui signifie exercer la violence, désoler, saccager, détruire, dévaster

… alors que la Bible de Jérusalem (note sur le verset Genèse 17,1 où Dieu apparaît à Abraham et lui dit : Je suis El Shaday, marche en ma présence et sois parfait ) se réfère à d’autres sources : « Ancien nom divin de l’époque patriarcale (Genèse 28,3 ; 35,11 ; 43,14 ; 48,3 ; 49,25), spécialement retenu par la tradition sacerdotale, cf. Ex 6,3, rare en dehors du Pentateuque, sauf dans Job. La traduction commune, “ Dieu Tout-Puissant ”, est inexacte. Le sens est incertain ; on a proposé “ Dieu de la Montagne ”, d’après l’akkadien shadû ; il serait préférable de comprendre “ Dieu de la Steppe ”, d’après l’hébreu sadeh (qui n’est pas shadeh et donne plus difficilement shaday– note de l’auteur) et un autre sens du mot akkadien. Ce serait une appellation divine apportée de Haute Mésopotamie par les ancêtres ».

Le « Dieu primordial »’el serait-il plus proche des dieux païens, vengeurs, guerriers et assoiffés de sang – ou simplement lointains – que du Dieu d’amour que prêche le christianisme aujourd’hui ? Peut-être, mais cette appellation se retrouve en Isaïe 7,14 où le prophète annonce la naissance d’un fils à la jeune femme du roi : ce fils portera le nom d’Emmanuel, ’’imanou ’el, Dieu avec nous. Dieu paraît alors avoir « évolué » et être plus « proche » des hommes (au moins dans l’image qu’ils s’en font). Est-ce cette proximité révélée ici qui a poussé Matthieu à présenter cette prophétie comme l’annonce de la naissance du fils de Dieu venu dans le monde pour sauver l’humanité (on connaît, toutefois, toutes les réserves émises sur cette interprétation de l’évangéliste) ?

’el est aussi inclus dans de nombreux patronymes, comme Daniel, Ézéchiel, Raphaël, Michel, Gabriel, Élyahou (Élie), Éliy’’ézer (Lazare), etc.

La valeur de ’el est 13 (comme nous l’avons vu dans l’article cité plus haut), valeur qui est aussi celle d’un autre nom célèbre de Dieu, échad (prononcer à peu près : érad ) dont le sens tourne autour de l’unicité, avec des variantes qui ne conduisent pas forcément à conclure définitivement : Dieu est unique, seul… mais aussi un, premier ou immuable.

Ces sens semblent induire une notion d’unicité de Dieu (contraire à la Trinité ?) ou de primauté sur d’autres dieux ou de permanence de toujours à toujours, comme dit la Bible (ex. : Daniel 2,20).

La Bible du Rabbinat, qui fait autorité pour les juifs, prend clairement parti en traduisant l’expression YHVH échad (lire : Adonaï Érad ) de Deutéronome 6,4 (le fameux Shma’’ Isra’ël ) par l’Éternel est un.

La guematria va confirmer cette lecture, tout en volant au secours des chrétiens ! En effet, elle nous dit que l’expression YHVH 'échad a pour valeur 26 plus 13, soit 39, qui est aussi 3 fois 13 : c’est le Dieu trois fois un, Dieu Unique en trois Personnes (ou hypostases, pour utiliser le vrai mot)...

Mais revenons à ’el ! Ce nom signifie pouvoir, force et par extension héros, puis Dieu.

Il est indissociable de son extension ’eloéh, Dieu, mot qui – et nous voilà au cœur de notre sujet – a un pluriel bien connu : ’elohiym !

Oui ! ’elohiym est bien un mot pluriel qu’André Chouraqui, éponyme d’une fameuse traduction de la Bible, transpose (plus qu’il ne traduit) en Élohims, avec un s pour marquer ce pluriel. Mais curieux pluriel tout de même, qui gouverne des verbes au singulier : le récit de la Création de Genèse 1 commence par ber’echit bar’a ’elohiym, dans un commencement Élohims créa, où le verbe bar’a est à la troisième personne du singulier.

Ce qui n’empêchera pas ce (ces) Élohims de dire, en Genèse 1,26 : faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance (avec un verbe bel et bien au pluriel ) ; la question de savoir à qui il s’adressait alors reste ouverte… J’ai ma petite idée, qui ouvre sur un vaste sujet qu’on abordera un jour, peut-être !

Il y a donc bien, au moins au niveau sémantique, une ambiguïté sur la nature singulière ou plurielle de Dieu, qui a été « résolue » aussi bien par les juifs que par les chrétiens, mais de deux façons différentes…

 

Dieu ou Panthéon ?

Il est certain que le monothéisme proclamé aujourd’hui par les trois religions qui se réclament d’Abraham n’était pas manifeste dans le Premier Testament, comme le confirme Henri Atlan, médecin et philosophe, dans une interview donnée à Jean Daniel, journaliste au Nouvel Observateur (semaine du 27 mai 2004) :

Jean Daniel : Vous expliquez dans « les Étincelles de hasard » que le judaïsme des origines n’était pas un monothéisme. Cette affirmation m’a surpris...

Henri Atlan : En effet, cela peut surprendre aujourd’hui, mais à l’origine les Hébreux étaient comme tous les autres peuples, qui avaient chacun leur dieu... C’est seulement dans le contexte des grands prosélytismes modernes, notamment le christianisme et l’islam, que l’existence du Dieu unique exclut celle des autres dieux. Il est vrai que ces religions ont en retour influencé la théologie juive.

J. Daniel : Mais, selon Moïse, YHVH était le plus grand...

H. Atlan : Certes, mais ce qu’il dit exactement, c’est : « Le nôtre est le plus grand de tous. » Ce qui suppose qu’il en existe d’autres !

J. Daniel : Cependant, on ne peut nier que les Hébreux croyaient avoir été spécialement choisis...

H. Atlan : C’est vrai, mais c’était le cas de tous les peuples à cette époque. Ils avaient tous été choisis par leur dieu ! Il y a un verset célèbre, dans le Deutéronome, où Moïse dit aux Hébreux : « Attention de ne pas adorer le soleil, la lune et les autres dieux que j’ai donnés aux autres peuples. » Il considère normal pour un autre peuple qu’Israël d’adorer son propre dieu, de même que pour Israël d’adorer le sien. Toutes les interdictions de la Bible visent à ne pas adorer les autres dieux.

J. Daniel : Mais les juifs récitent la fameuse prière : « Écoute Israël, Dieu est Un »...

H. Atlan : Justement ! « Écoute Israël, YHVH est notre Élohim. YHVH est Un. » Le mot « YHVH » est le fameux tétragramme, qui représente le Nom imprononçable « qui ne se dit pas comme il s’écrit ». Mais le mot « Élohim », qui est un pluriel, signifie dieu, ou plutôt « dieux », au sens où tout le monde a le sien. Ainsi, selon la Bible, les Hébreux ne doivent adorer que YHVH, mais cela n’empêche pas les autres dieux d’exister. Dans un contexte polythéiste, c’est tout à fait habituel.

Contexte polythéiste ! Le grand mot est lâché ! Le Premier Testament serait-il la longue histoire de la découverte par les hommes d’un Dieu d’abord dieu parmi les dieux, puis le plus grand de tous les dieux avant d’être enfin reconnu comme le seul Dieu ?

Sans doute, mais qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Tous les catholiques sont-ils monothéistes ?

Il est temps maintenant de se poser cette question extrêmement provocatrice, je l’ai avoué, mais qu’on ne peut pas éluder.

En dehors du fait que bien des catholiques, comme tout être humain sans doute, se créent tout au long de leur vie leur image de Dieu que certains appellent ouvertement : le Dieu auquel je crois, n’y a-t-il pas, du fait des traditions pieuses de cette religion, un certain risque de « dérive » vers une espèce de panthéon catholique vénéré par certains autres (ou peut-être les mêmes, d’ailleurs) ?

J’ai vraiment pris conscience de ce fait il y a quelques années, en visitant des églises et en remarquant enfin l’évidence qu’on y trouve souvent, à quelques mètres de distance :

- les statues du Panthéon français : saint Louis, sainte Jeanne d’Arc, le saint curé d’Ars, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la sainte-Face (dite de Lisieux), sainte Bernadette Soubirous, saint Vincent de Paul, saint François de Sales, saint Jean-Baptiste de la Salle, sainte Marguerite Marie Alacoque, sans parler des saints « régionaux »... à côté de quelques incontournables étrangers comme saint Antoine de Padoue et, à un moindre degré, saint François d’Assise,

mais surtout…

Vierge-de-Fatima.jpg

- un « certain nombre » de statues de Marie – par exemple Marie enfant avec Anne et, peu souvent, Joachim – ou plutôt de la Vierge (souvent plusieurs dans la même église) : la Vierge de Lourdes, la Vierge de la Salette, la Vierge de la Médaille Miraculeuse, la Vierge de Fatima, la multitude de Vierges à l’Enfant et les Vierges noires, sans parler des « Vierges locales » qui se comptent par centaines,

auxquelles s’ajoutent…

- le Sacré Cœur de Jésus et le Sacré Cœur de Marie, sans parler des saints légendaires comme saint Georges ou sainte Sarah…

Personne ne peut sonder le cœur des êtres humains, certes, mais tout le monde peut se poser une question qui devient « incontournable » après ce constat : n’y a-t-il jamais amalgame entre « le bon Dieu et ses saints » dans le cœur des catholiques ? En d’autres termes, n’y a-t-il pas un risque qu’après la pratique généralisée de la demande d’intercession – voulue par l’Église qui enseigne que les saints conduisent à Dieu – certaines pratiques pieuses n’induisent des fidèles vers la seule dévotion aux saints – sans doute non voulue par l’Église, mais non combattue par elle – qui ne mène plus qu’aux saints, devenus comme des dieux, comme le promettait le serpent à la femme de la Genèse ?

Quelqu’un qui fait une offrande à saint Antoine de Padoue pour retrouver un objet perdu croit-il vraiment que c’est Dieu qui peut faire quelque chose pour lui ? Les ex-voto de Notre-Dame de la Garde à Marseille sont-ils remerciement à Dieu ? Que penser en voyant une personne qui vient de communier s’arrêter, avant de retourner à sa place, devant une statue de la Vierge pour la prier (quelquefois aidée, il est vrai, par la chorale qui – mettant le comble à la confusion – chante le Salve Regina au même instant…) ?

Ou de deux autres (que j’ai vues hier) qui entrent dans l’église pendant la messe, mettent un cierge devant la statue de la Vierge (à quelques mètres du célébrant) puis s’arrêtent un instant devant saint Antoine de Padoue avant de ressortir de l’église ?

Il n’est pas question pour moi de juger quiconque ; mon propos est seulement d’entrer dans une réflexion sur la nature multiple que la divinité a pu prendre chez un certain nombre (sans doute loin d’être négligeable) de catholiques.

Et de constater que pour beaucoup trop de catholiques Dieu est Panthéon et se décline aussi en Notre-Dame, Antoine ou Thérèse

 

Dieu Trinité ou les trois blancheurs ?

Trois blancheurs

Évoquons pour terminer une histoire peu connue de certains catholiques romains, mais très appréciée et commentée (et même plus, comme on va le voir) par bien d’autres. La voici, en résumé :

En mai 1862, un prêtre, qui est aujourd’hui saint Jean Bosco, voit en songe une flottille de bateaux de guerre qui s’apprêtent à attaquer un grand vaisseau qui en protège une multitude d’autres blottis contre ses flancs. La bataille s'engage et l’issue du combat semble favorable aux assaillants.

C’est alors qu'il voit surgir de l’eau deux colonnes : la plus grande porte l’inscription " salut des croyants " et est surmontée d’une grande hostie d’une blancheur éclatante ; l'autre porte l’inscription " secours des chrétiens " et est surmontée d'une statue de la Vierge Immaculée.

Mais les agresseurs sont près de vaincre.

C'est alors qu'apparaît à la proue du grand vaisseau son commandant : le Pape.

Après des combats longs et sanglants, après la mort du Pape et son remplacement immédiat par son successeur, la victoire qui semblait impossible est remportée par les occupants du Grand Bateau de l’Église Catholique Romaine.

Les Trois Blancheurs : Le Pape, l’Hostie et Marie ont vaincu tous les féroces ennemis de l’Église !

Cette histoire est « décryptée » sur nombre de sites Internet (deux mots bien choisis sur Google suffisent pour les trouver !) et justifiée par une analyse des événements de l’histoire de l’Église de 1862 à nos jours et des commentaires souvent peu amènes sur la modernité et les suites de Vatican II, mais cela n’est pas mon sujet.

Ce que je veux souligner ici c’est la composition de ces Trois Blancheurs, qui ressemblent à s’y méprendre à une Trinité, ou même à LA Trinité… sauf que les trois Personnes en une sont :

Le Pape en lieu et place de Dieu le Père
L’Hostie
en lieu et place de Jésus
Marie
en lieu et place du Saint Esprit.

Voilà une Trinité bien plus accessible que l’« officielle » à la piété populaire ! Et qui a un succès fou !

Vous pensez sûrement que j’exagère, mais je vous assure qu’on peut lire ceci sur un site Internet : « L'union de ces trois « blancheurs » est (…) reflet visible de la Trinité sur terre, car si l'Eucharistie est le Fils en personne, la Vierge Marie, selon le mot de Maximilien Kolbe, est la quasi-incarnation de l'Esprit-Saint, et quant au Pape, il est notre doux Père de la terre »…

… et qu’un jour, sur un forum catholique romain où je débattais comme je le fais souvent, j’ai reçu cette réponse : « Je crois au Pape, à l’Hostie et à Marie, et cela me suffit ».

Que répondre à cela ?

o O o

Nous voilà bien loin du ’el qui commençait cet article !

Pour un trop grand nombre de catholiques romains l’« homme en blanc » a remplacé Dieu, qui n’est même plus le plus grand de tous les dieux ; la blanche Hostie à remplacé le crucifié sale et sanguinolent et l’Esprit à bout de souffle s’est fait supplanter par la blanche Vierge Immaculée…

Les Élohims ne sont vraiment plus ce qu’ils étaient !

Pour ma part, je m’en tiendrai toujours à ce que me disait ma grand-mère : « Il vaut toujours mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints ».

René Guyon
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