Loi naturelle et Évolution

Publié le par G&S

Les sources possibles de l’idée de « Loi naturelle »

La notion de « Loi naturelle », souvent évoquée dans des textes produits par l’Église, est justifiée généralement soit par des arguments tirés de la Révélation, soit par ceux provenant de constatations observées dans l’ordre du Monde. Sans négliger, bien sûr, l’importance fondamentale du témoignage de foi pour le croyant, il me semble que si on veut dialoguer avec tous dans notre société moderne laïque, il faut aussi faire porter notre effort sur des raisonnements objectifs basés sur le « savoir » et non sur le « croire ». Cela ne doit pas pour autant rebuter les croyants (dont je suis) puisque pour eux Dieu est le créateur du Monde et des lois qui le régissent.

L’objet de cette réflexion est donc d’essayer de voir si les justifications traditionnelles, tirées de notre connaissance du Monde, de ce qu’on appelle communément « Loi naturelle » restent pertinentes à la lumière des savoirs acquis en notre temps sur ce Monde qui est plus souvent perçu aujourd’hui comme étant en Évolution, ou s’il convient, soit de les modifier profondément si on veut leur garder encore quelque utilité, soit de simplement les abandonner.

En fait, comme nous le verrons, la question se pose principalement à propos d’une anthropologie, que l’être humain soit considéré de manière individuelle ou sociale, mais il me semble intéressant de commencer par quelques réflexions concernant les lois naturelles en général, même si pour la plupart elles n’ont pas d’implication dans la conduite de notre vie. 

Que faut-il entendre par Évolution ?

Il convient d’abord de préciser le vocabulaire et je commencerai pour éviter des confusions par dire en quel sens j’emploierai ici le mot Évolution : en effet je désignerai ainsi tout processus contribuant au cours du temps à faire disparaître de manière irréversible des objets ou des structures existant auparavant et à en faire apparaître des nouveaux. Ces processus ne sont donc pas limités à une forme particulière d’évolution, mais peuvent être des transformations cosmologiques (« big-bang »), géologiques, biologiques (que les phénomènes soient décrits dans un cadre darwinien ou non), mais aussi sociales, historiques…

Or si les connaissances historiques nous ont habitués depuis l’Antiquité aux changements survenant dans les rapports à l’intérieur des sociétés humaines ou entre elles, il apparaît assez clairement que, jusqu’à une époque relativement récente, le cadre général dans lequel se situent les événements était pensé comme à peu près immuable. Bien sûr on percevait des variations, mais elles étaient généralement pensées comme étant périodiques (« rien de nouveau sous le soleil »). Il en était ainsi par exemple des cycles astronomiques (cycle des jours et des nuits, cycle des phases de la lune, cycle des saisons) mais aussi de celui de la vie (conception, naissance, croissance, maturité, vieillesse, mort). On a pourtant très vite perçu le caractère irréversible des phénomènes liés à l’érosion ou aux diverses catastrophes naturelles (éruptions volcaniques, tremblements de terre…), mais ces modifications étaient vues comme ayant seulement une influence locale et de peu d’ampleur.

Puisque la lecture littérale de la Genèse était la pratique commune dans le monde judéo-chrétien, celle-ci poussait à croire à un monde vieux seulement de quelques millénaires et accentuait la tendance évoquée plus haut : on pensait « si le Monde est si jeune, comment les transformations que nous observons aujourd’hui pourraient-elles être responsables de changements de grande ampleur ? ». Cela, d’autre part, conduisait à négliger toutes les sociétés préhistoriques du Paléolithique dont on n’avait même pas l’idée qu’elles aient pu exister. Quand la Genèse nous parle des premiers humains, c’est d’êtres du Néolithique qu’il s’agit : Adam doit travailler la terre, Abel est un éleveur de petit bétail, Caïn un cultivateur…

L’idée d’Évolution s’est elle vraiment imposée dans notre vision du monde ?

Cette façon de voir qui vient d’être évoquée est généralement appelée le « fixisme ». Elle est souvent présente chez certains religieux fondamentalistes juifs, chrétiens, musulmans… qualifiés généralement de « créationnistes ». Mais l’imprégnation des mentalités par cette vision du monde est si forte que même chez plusieurs de ceux qui ont accepté l’idée d’une évolution (dans le domaine de la Biologie, par exemple), persiste le refus de la possibilité que ce soit la totalité du Monde qui doive être comprise comme évoluant. On peut penser que ce sont des motivations de ce type qui ont amené divers chercheurs à des hypothèses qui toutes conduisent à ce rejet.

Ainsi, Einstein a introduit en février 1917 dans les équations de la Relativité générale ce qu’on nommera la constante cosmologique, dans le but d’éviter d’avoir des solutions décrivant pour la cosmologie un Univers en expansion, donc en état de changement permanent. Plus tard, vers la fin des années 1940, quand cette expansion de l’Univers fut largement acceptée, les astrophysiciens Hoyle, Gold et Bondi adoptèrent dans leur théorie de l’état stationnaire ce qui fut nommé le principe cosmologique parfait pour maintenir constante la densité de l’Univers, en introduisant contre toutes les lois physiques connues une création permanente de matière, et cela pour maintenir toujours un cadre stable pour les phénomènes. Plus récemment la théorie dite du « Multivers » du théoricien Linde, qui considère notre Univers physique en évolution comme une partie d’un tout infiniment plus vaste qui, lui, serait globalement immuable, n’hésite pas pour justifier cette hypothèse à rompre avec tous les usages de la science en supposant l’existence d’entités déclarées explicitement comme étant définitivement ni observables ni même détectables, fût-ce indirectement. Pourtant, ce qui est connu des positions philosophiques de ces auteurs, dont plusieurs sont des militants notoires de l’athéisme, montre clairement que leurs motivations ne sont pas religieuses.

Il semble bien que cette idée d’Évolution prise dans sa pleine acception soit, pour beaucoup d’entre nous, anxiogène et c’est peut-être là qu’il faut chercher la cause principale soit de son refus pur et simple, soit plus précisément de celui de ses conséquences. Et pourtant cette notion n’implique en rien l’absence de toute loi fixe ou universelle, mais oblige à repenser l’idée d’universalité : une loi concernant quelque aspect de la Nature que ce soit n’a nul besoin en effet d’être immuable au cours du temps ni valable en tout point de l’espace pour être universelle. Il suffit que les règles qui précisent comment ces variations dans l’espace et le temps se produisent puissent faire l’objet d’un savoir pouvant devenir, avec le progrès des connaissances, aussi précis qu’on peut le souhaiter : cela réalise alors ce qu’on pourrait appeler une universalité au second degré.

Une difficulté quand on parle d’universalité à propos de la « Loi naturelle »

Il convient d’ailleurs ici de préciser une double difficulté rencontrée à propos de cette notion d’universalité, qui semble indispensable si on désire que l’idée de « Loi naturelle » garde un sens. Son importance est d’autant plus grande que c’est dans le domaine humain, où comme cela a déjà été dit plus haut on en aura le plus besoin, que les difficultés apparaissent avec la plus grande acuité.

Elles proviennent d’abord de ce que contrairement aux objets « simples » comme les particules élémentaires en physique, les molécules en chimie et même certaines bactéries en biologie qui sont généralement assez faciles à observer lors d’expériences, pour les objets beaucoup plus complexes comme les langues naturelles, les sociétés humaines… voire même les individus humains, il y a parfois des empêchements à leur connaissance précise, et cela pour des raisons pratiques ou éthiques.

Ainsi, si on examine les sociétés humaines et que l’on trouve que toutes celles auxquelles nous pouvons avoir accès par les textes historiques ou par les récits des ethnologues ont une caractéristique commune, vouloir passer de cet échantillonnage à une conclusion d’universalité revient à négliger l’ignorance totale (qui ne semble pas près de cesser) dans laquelle nous sommes des mœurs de toutes les sociétés qui ont existé pendant les si nombreux millénaires de la Préhistoire. On peut citer comme exemple la constatation que dans toutes les sociétés humaines connues, outre l’inceste œdipien mère-fils (qui d’après Diane Fossey ne se produirait pas, semble-t-il, aussi chez le gorille de montagne) est prohibé au moins l’une des relations père-fille ou frère-sœur si ce n’est les deux dans l’immense majorité d’entre elles. 

Mais, même si nous arrivions à une connaissance non soumise à cette première forme de limitation, un autre aspect de cette double difficulté proviendrait toujours de la différence immense existant dans les effectifs des ensembles d’objets d’étude dans les sciences de la Nature et dans le domaine humain. Pour en prendre conscience on peut ainsi noter que, d’après les experts de la démographie historique, environ cent milliards d’humains auraient vécu sur la Terre depuis les origines ; si donc on pouvait arriver (on ne sait comment) à la conclusion que tous ces êtres humains sans aucune exception avaient eu une caractéristique commune dans leur fonctionnement mental, dans leur morale… nul doute que les spécialistes des sciences humaines concluraient à l’universalité de ce qui est observé, car pour eux cent milliards est un « très grand nombre ». Mais, de leur côté, les physiciens qui au LHC de Genève recherchent les hypothétiques « particules supersymétriques » ne pensent pas, pour la plupart d’entre eux, qu’elles n’existent pas malgré plusieurs milliards de milliards d’interactions où elles n’ont pas été observées alors qu’on pensait qu’elles pouvaient l’être. En somme, combien faut-il de confirmations pour conclure ?  

Une première remise en cause de la notion de « Loi naturelle », tirée de l’observation

On voit qu’avec d’une part la notion d’Évolution, d’autre part les difficultés signalées sur l’idée d’universalité, une nouvelle façon de comprendre la notion de « Loi naturelle » à la lumière de l’observation apparaît. Du coup, la plupart des raisonnements qui à partir de régularités observées dans le monde physique, chez les êtres vivants, dans les sociétés humaines, voulaient aboutir à des normes universelles, sont caducs. Sont en particulier trompeuses toutes les argumentations qui chez des croyants prétendent déceler dans le Monde tel que nous l’observons ici et maintenant, une trace de la volonté divine. En effet si le croyant peut toujours proclamer, comme je l’ai rappelé plus haut, que Dieu est l’auteur de l’Univers et des lois qui le gouvernent, il est présomptueux de prétendre que l’observation de ce que ce Monde est aujourd’hui et de ce que nous pouvons en connaître nous renseigne en quoi que soit sur ce qu’il doit être.

Néanmoins, malgré ces difficultés, l’espoir de connaître par l’observation et la raison la nature (fût-elle en devenir) des choses et des êtres ne s’est pas évanoui. Ainsi vouloir justifier autrement que par la Révélation la notion de « Loi naturelle » demeure jusqu’ici un objectif envisageable. Simplement cette tâche serait plus difficile que dans la conception traditionnelle. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines…

Un nouvel obstacle encore plus sérieux

Une complication supplémentaire bien plus grave survient si on essaye d’approfondir la notion d’Évolution que proposent la biologie et en particulier le concept de sélection naturelle introduit par Darwin. Précisons tout d’abord, pour éviter un contresens souvent commis, que pour lui l’opposition entre naturel et artificiel en ce qui concerne les processus de sélection ne repose pas sur la distinction philosophique habituelle : ce qui importe dans la « sélection naturelle » ce n’est pas qu’elle soit l’œuvre d’une « Nature » plus ou moins idéalisée, mais fondamentalement qu’elle soit involontaire, par opposition à celle réalisée par les éleveurs des divers races domestiques de chiens, de moutons, de pigeons… De plus les mécanismes sélectifs en œuvre n’agissent pas seulement sur les espèces qu’ils contribuent à modifier mais aussi sur l’environnement dans lequel la sélection agira pour les autres espèces, ce qui en retour modifiera le processus initial.

Or l’espèce humaine est, de toutes, celle qui peut le plus fortement agir sur cet environnement. C’est parfois hélas dans un sens qui peut lui nuire (pollutions diverses conduisant à la prolifération des algues vertes, au trou dans la couche d’ozone ou à l’effet de serre des gaz rejetés dans l’atmosphère et conduisant au dérèglement climatique). Mais il ne faut pas oublier pour autant tous les progrès accomplis, par exemple dans le domaine de la production alimentaire : aujourd’hui ce n’est pas par insuffisance de production qu’il y a encore de la malnutrition, ou localement des disettes voire des famines, mais à cause de nos égoïsmes conduisant à des inégalités excessives et des gaspillages scandaleux. On peut citer aussi les immenses progrès dans le domaine de la médecine (éradication complète de la variole accomplie vers la fin des années 70 du 20e siècle, éradication en cours de la poliomyélite), de la chirurgie (transplantation d’organes, chirurgie fœtale in utero…).

Ces modifications de notre environnement peuvent très vite modifier nos conceptions et nos habitudes : il suffit pour en voir un exemple de comparer les attitudes différentes des bergers vis-à-vis de la présence des loups : en France, où le loup a été absent pendant plus de 50 ans, les bergers trouvent normal de ne pas garder leurs troupeaux la nuit en estive et souhaitent qu’on élimine les loups, alors qu’en Espagne et en Italie où le loup n’a jamais disparu cette garde est considérée par tous comme faisant partie des obligations du métier de berger

Aussi quand de nouvelles techniques, par exemple dans le domaine de la procréation médicalement assistée, apparaissent, s’il demeure légitime et même indispensable de s’interroger sur la réalité éventuelle d’un progrès qu’elles prétendent apporter, ne peut-on pas me semble-t-il les rejeter a priori sous le prétexte qu’elles ne seraient pas en conformité avec une certaine « Loi naturelle » conçue comme une règle immuable limitant nos possibilités d’agir. Dans un Monde compris comme étant en Évolution, le croyant que je suis voit dans certaines de ces possibilités, pourvu qu’elles soient orientées vers le bien des personnes, une continuation de la Création dont Dieu nous a rendu rendus capables (même si, dans ces cas, c’était peut-être seulement par voie de sélection naturelle).

Bien entendu ces nouveautés et celles qui viendront plus tard, mais aussi la fiabilité sans cesse accrue des tests de paternité, ainsi que les avancées dans les neurosciences, les sciences du comportement… auront des conséquences sur l’organisation sociale, sur laquelle après réflexion et débat démocratique il conviendra d’apporter les modifications qui s’imposeront. Car, là encore, il me semblerait abusif de conclure à l’universalité perçue comme relevant d’une « Loi naturelle » de structures qui restent à mon sens particulières, même si elles ont existé depuis aussi longtemps que les humains s’en souviennent. N’oublions pas que si la natalité mondiale se maintient en nombre et si aucun cataclysme ne survient au cours du 3e millénaire, plus d’humains auront vécu au cours de ce dernier que dans tous les millénaires du passé jusqu’à nos jours. Si bien que si nous changions tous de comportements et d’usages aujourd’hui nos lointains descendants pourraient dire « une minorité d’êtres humains, dans les temps anciens, ont eu des mœurs différentes des nôtres, mais c’est peu significatif », un peu comme aujourd’hui nous paraissent incompréhensibles ou condamnables la loi du talion, l’esclavage, les sacrifices humains…

Une conclusion en forme de question

On voit que l’espoir de fonder une notion de « Loi naturelle » sur l’observation et le raisonnement et non sur la Révélation semble à ce jour s’éloigner. Doit-on pour autant y renoncer ? Peut-être pas, mais il faudrait pour cela une reformulation complète de cette idée, tâche pour laquelle on peut souhaiter, voire espérer que des philosophes ou des théologiens joignant à leurs compétences éminentes dans leurs domaines respectifs une connaissance approfondie des sciences de notre temps veuillent s’y consacrer.

Mais ces philosophes ou théologiens existent-ils ?

Jean Palesi

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