L’aveu, entre sincérité et ambivalence

Publié le par G&S

L’aveu est courant dans les procédures judiciaires ou dans des rituels religieux… Dans un cas comme dans l’autre « il reconnaît que la faute, qui consistait à transgresser une règle, demeure inséparable de ses conséquences palpables, et avant tout du tort fait à autrui » (Louis Fèvre, Penser avec Ricoeur, p. 63).

Ce terme aveu est peu employé dans une démarche analytique où la notion de faute n’est pas en jeu et où la personne parle de son histoire, invitée à « tout dire » mais non à avouer. Malgré cette différence le traitement du sentiment de culpabilité présent dans cette démarche psychique nous rapproche de la question de l’aveu.

La relation d’intimité sans jugement peut aider une personne qui se perçoit impardonnable à révéler « sa descente aux enfers ». Elle cherche dans le thérapeute celui qui peut entendre l’aveu dans un cadre où il n’y a ni hiérarchie, ni pouvoir de pardonner…

C’est la prise de parole par elle-même qui distingue le patient de l’acte décrit. Le thérapeute est positionné comme médiation. Il accueille la personne inscrite dans une dynamique qui dépasse leur relation duelle analysé/analyste. Disponible à l’inattendu de la parole, à la nouveauté située « ailleurs », le coupable se déplace, se libère de l’acte qu’il condamne. Il redevient sujet de son histoire et peut alors s’ajuster à lui-même et aux autres.

En m’appuyant sur le cas d’une personne accompagnée dans un travail thérapeutique je vais interroger le sens que les aveux entendus ont pu avoir. Le couple dont je parle n’est pas un cas rare. Par là même il nous permet de penser la question de l’aveu sur un terrain que chacun peut arpenter.

Dans ces pages je nomme la jeune femme Mathilde et son époux Pascal.

Mathilde est venue me demander de l’aider à traverser une période très dure de sa vie d’épouse. Son mari vient de lui avouer une liaison « qui me bouscule, bouscule notre couple mais ne m’empêche pas de t’aimer. Je suis très troublé mais cette histoire me permet de me sentir un homme autonome, alors que j’ai toujours été coincé par les interdits posés par mes parents, puis par toi qui attend trop de moi ! Je t’aime mais tu n’es pas la seule, j’ai besoin de vivre pleinement. Je veux être vrai avec toi et je te demande de patienter pendant que je tente de clarifier ce qui m’arrive. »

Cet aveu de Pascal, a totalement bouleversée Mathilde. Des semaines de souffrance, de sentiment d’injustice, de révolte, de peur et de dégoût d’elle-même ont conduit Mathilde à connaître un degré d’angoisse qui l’a amenée à se faire prescrire des anxiolytiques par son médecin.

En parallèle un lieu d’écoute lui est indispensable pour exprimer sa souffrance.

Après plusieurs séances Mathilde s’interroge sur la raison de l’aveu de son mari. N’eut-il pas été plus simple de cacher, au moins un certain temps, les relations amoureuses qu’il vit hors de sa vie familiale ? « Pourquoi cet aveu ? Je ne me doutais de rien… » À cette bonne question point de réponse ! Le silence… que Mathilde finit par remplir « C’est sadique ! Ah il jouissait ! Mais de quoi se venge-t-il ? Pascal m’a avoué sa liaison sous le prétexte de loyauté mais aucun regret n’a été exprimé ».

Mathilde dit ressentir une réelle pression dans le propos de son mari pour qu’elle le reconnaisse « infidèle » et qu’elle lui donne en quelque sorte son accord. « Et puis quoi encore… je devrais l’accepter bigame ? »

Durant ces mois de souffrance, Mathilde envisage tout, déchirée entre le désir de rompre et la terreur de perdre son époux. Tout propos, geste ou silence de celui-ci l’affolent. Tout est risque. Tout signe envahit son esprit et mérite une interprétation immédiatement contredite par une autre… Mathilde est égarée, sans repère, en perte d’identité…

Quelque temps passe et un matin Mathilde m’annonce tout à trac : « Mon mari m’a dit participer à un colloque de trois jours à Londres et, en fait, il part avec sa maîtresse ! » Devant mon air interrogatif Mathilde me dit : « Je ne peux pas vous dire comment je le sais. C’est inavouable. » Qu’est-ce qui est inavouable ? Pourquoi inavouable ?

Et voici Mathilde qui ajoute à son malheur un sentiment de honte paralysant sa parole. « Je suis nulle, mais je ne me sens pas coupable ! »… Plus tard Mathilde me dit que depuis un mois elle fouille les affaires de son mari, courrier, portefeuille. Elle a honte de tout cela mais ne peut pas s’en empêcher. Elle veut savoir. Tous les moyens sont bons.

Si cette attitude est compréhensible elle ne peut pas l’aider, car elle accentue encore son sentiment d’anéantissement. Elle me dit que ne pouvant lui avouer ses gestes, elle le déteste encore plus de la réduire à cela : une ombre qui fouille et surveille ses appels sur son portable. « Je suis une voleuse de signes. Pas même une interlocutrice… »

M’en parler l’apaise me dit-elle.

Mais qui suis-je pour Mathilde, pour que m’avouer ces gestes qu’elle condamne lui apporte un soulagement ? Je ne suis pas là pour la juger et elle le sait. Je suis seulement là pour l’accompagner sur un chemin de réconciliation avec elle-même. Elle étouffe dans son silence, se sent menacée d’abandon elle est comme une bête aux abois.

Face à moi Mathilde parle, elle se reconnaît « moche », mais mon écoute et mon regard la rétablissent comme personne souffrante. Je suis un miroir dans lequel elle peut se retrouver, reconnaître la femme qu’elle est avec ses faiblesses et sa force.

Petit à petit la fouille compulsive s’arrête. La cohabitation avec le responsable de sa souffrance s’humanise et Mathilde essaie de lui parler : « qui suis-je pour toi ? Où allons-nous comme ça ? Je n’accepterait pas une vie à trois ».

Pascal a besoin de temps et lui demande de s’appuyer sur la famille pour croire en leur avenir. Mathilde occupe sa place d’épouse mais elle voit que Pascal veut « tout » et elle craint qu’au fil des mois il finisse par lui faire subir un état de fait : Mathilde, Pascal et l’autre femme. Personne n’a de réponse. Le chemin sera long et la destination reste encore inconnue…

Des mois de pleurs, de révolte, de mots balbutiés pour se redresser et se remettre en marche. La fouilleuse que Mathilde condamnait s’est réconciliée avec elle-même, plus forte pour affronter l’incertain. À plusieurs reprises elle est revenue sur la question du mobile qui a poussé Pascal à l’aveu. Elle se heurtait à ce qu’elle appelait sa férocité : « Ah, il voit le pouvoir qu’il a sur moi. Pouvoir de me faire tellement souffrir, de me transformer en loque. Il a voulu être vrai ; en fait, il m’a écrasée… mais il est aussi tombé de son piédestal ! »

J’écoutais Mathilde et je repensais à certains de ses termes : « C’est sadique ! Il jouissait ! Mais de quoi se venge-t-il ? Il voit le pouvoir qu’il a sur moi ».

Il me semble que Mathilde approche par ces mots quelque chose qui donne à la question de l’aveu une dimension nouvelle, qui n’était sans doute pas présente dans le triste aveu de ses fouilles.

Sadisme, jouissance, vengeance, pouvoir, ces quatre mots me font penser à une œuvre de Michel Foucault, La volonté de savoir : droit et pouvoir sur la vie. Je me souviens que sa conception de l’aveu le situe dans une relation de pouvoir face à un autre qui va juger, condamner ou pardonner, et s’il y a bien soulagement dans l’aveu et reprise de son statut de sujet différencié de la faute, il n’y a pas seulement cela. Il y a l’idée du plaisir vécu dans l’aveu. N’est-ce pas cela que perçoit Mathilde et qu’elle tente de formuler ?

Pour ma part je recherche le texte de Michel Foucault et le chapitre « Sexualité, aveu et pouvoir » (cf. site Internet Et in Arcadia Ego où il écrit : « nous sommes devenus une société hautement avouante : école, médecin, police, psychanalyste, amis, soi-même, tout est prétexte à l’aveu. Il devient, à la longue, une manière de s’identifier auprès des autres, de s’authentifier par rapport à soi-même. D’où le paradoxe : avec la libération sexuelle on cherche, en avouant sa sexualité, à s’affranchir du pouvoir répressif qui empêche de la dire et la vivre librement ; ce faisant on fait le jeu du pouvoir qui veut savoir car, le pouvoir n’est que dans la mesure où il sait ! Et la situation devient paroxystique dès lors que le pouvoir va inciter à l’aveu dans le cadre d’une “ libération” qu’il va, lui-même, orchestrer ! Avec l’aveu, c’est l’avouant qui devient “ sujet” dans les deux acceptions du terme : sujet avouant et sujet de l’autorité qui génère l’aveu. Mais devenu sujet, l’avouant s’est construit une identité qui, à son tour, devient gêne de pouvoir. La boucle est bouclée, le serpent de l’autorité s’est mordu la queue. »

Peut-on penser que l’aveu de Pascal venait provoquer la relation de pouvoir vécue dans le couple ? « J’ai toujours été coincé par les interdits posés par mes parents, puis par toi… j’ai besoin de vivre pleinement. » En révélant sa transgression, Pascal donnait à entendre à Mathilde sa volonté d’aller au bout de son désir. On peut penser qu’il prenait pouvoir sur elle qui l’avait « coincé par des interdits » et qu’il connaissait un certain plaisir dans cette production de vérité « j’ai une maîtresse ” et dans la construction de sa nouvelle identité « je suis l’amant ».

Ainsi le difficile aveu apporte des bénéfices non négligeables et l’on peut se dire que la préoccupation de vérité pour sa femme est secondaire à côté de l’importance de faire la vérité sur le couple illégitime, de lui donner en quelque sorte une existence officielle !

Je n’ai pas fait part à Mathilde de mes hypothèses par trop philosophiques ! Mais j’ai été sensible au fait qu’elle ait eu conscience de l’ambiguïté du désir de vérité de Pascal. Je pense que d’avoir compris cela lui a permis de se fortifier. Elle n’est pas une « dupe ». Elle est libre.

Ces différents types d’aveux se retrouvent sur la scène géopolitique. Des chefs d'État, des représentants de hiérarchies ecclésiastiques avouent et demandent pardon. Le poids des mots, le symbole des gestes, sont examinés de près par un auditoire attentif au niveau mondial. L’aveu, le devoir de mémoire, prennent une dimension publique reconnue comme une avancée courageuse.

Je lisais dans le journal La Croix du jeudi 7 avril 2010 : « Le premier ministre russe a accompli un geste historique en se rendant dans la forêt de Katyn où 22 000 officiers polonais ont été exécutés par les Soviétiques en 1940. » « Nous sommes tenus de préserver la mémoire du passé. » Soixante-dix ans après, Vladimir Poutine, la voix sévère et le visage vide d’émotion, a rendu hommage mercredi 7 avril aux 22 000 officiers polonais arrêtés par l’Armée rouge et exécutés en 1940 ».

Nous nous doutons bien que ce n’est pas seulement par goût de la vérité que l’aveu se fait ! Il y a une dimension stratégique où la volonté de pouvoir, inconsciente ou non, indirecte ou non, n’est pas à exclure.

Ne cherchons pas nécessairement la pureté des sentiments de « l’avouant ». Saluons le risque pris par la parole. Elle tranche dans la chair et cela fait mal, mais elle y dépose une graine de vérité qui peut se déployer et ouvrir à une relation nouvelle.

Malgré le trouble qu’un aveu peut produire, on peut croire que « par cette révélation nous avons fait un grand pas », comme l’a exprimé Lech Walesa au sujet des propos de Vladimir Poutine.

Il y a sans doute eu, par l’aveu de Pascal, un grand pas de fait dans les relations du couple. Malgré sa souffrance Mathilde combat pour préserver son couple et sa famille.

La liaison de Pascal aurait sans doute fait un travail de sape souterrain plus destructeur s’il n’y avait pas eu de paroles échangées. Pascal semble reconnaître la place d’épouse de Mathilde partageant en quelque sorte la responsabilité de leur avenir.

Marie-Françoise de Billy
le 10 avril 2010
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Publié dans DOSSIER LE PECHE

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