Grâce à l’autre

Publié le par G&S

Recension du livre de Geneviève Comeau

Paris, Éditions de l’Atelier,  2004.

Grace-a-l-autre--Comeau-.jpgJuifs, musulmans, bouddhistes, incroyants, agnostiques, chercheurs d’absolu croisent aujourd’hui nos routes surtout dans le contexte multiculturel de Montréal. La mondialisation fait fortement sentir le pluralisme religieux et la relativité des valeurs. La foi chrétienne a-t-elle quelque chose de nouveau à dire dans cette situation ? Comment les chrétiens sont-ils appelés à vivre ces rencontres ? Ce petit livre de 159 pages éclaire ces questions avec discernement et justesse.

Geneviève Comeau est religieuse de la communauté des xavières. De tradition protestante elle a découvert le catholicisme comme jeune adulte. Elle est théologienne et professeur au Centre Sèvres (Faculté de théologie des jésuites à Paris). Pour préparer son doctorat dont la thèse est publiée sous le titre Juifs et Chrétiens, le nouveau dialogue (Atelier, 2001), Geneviève a passé une année d’immersion en milieu juif à NewYork, au « Jewish Theological Seminary », cherchant à découvrir à travers les menus détails de la vie quotidienne l’esprit qui habitait ses amis juifs. Son livre fait de temps à autre écho de ces rencontres en profondeur qui ont interpellé, ébranlé et finalement fortifié sa foi chrétienne.

Rien d’étonnant alors que le petit livre s’intitule Grâce à l’autre. En effet il nous stimule à revenir au cœur de notre foi chrétienne à travers la rencontre de l’autre dans sa différence. « Ce retour au cœur, écrit l’auteure, n’a rien du repli identitaire de quelqu’un qui se conforterait dans la certitude que c’est mieux chez moi que chez les autres. Les rencontres, quand elles sont vécues en vérité, poussent chacun à approfondir ce qui le fait vivre, à redécouvrir que son chemin est spécifique… ». C’est ce que cherchent à découvrir beaucoup de jeunes aujourd’hui pélerinant dans d’autres cultures, religions et spiritualités, car ils ont besoin de l’autre pour mieux découvrir qui ils sont.

L’introduction du livre précise : « à travers des réflexions sur le pluralisme religieux et spirituel de notre temps, sur les défis qu’il pose, sur les divers modèles théologiques élaborés à son sujet, ce livre s’achemine vers des manières de dire le cœur de la foi chrétienne, qui soient audibles – ou du moins pas trop inaudibles – par nos contemporains. » Ce n’est pas un livre à proprement parler sur le dialogue inter-religieux car il s’intéresse aussi à la rencontre des gens dont la quête se situe hors du religieux au profit de spiritualités réputées plus souples.

Sans éluder des questions comme « les différentes religions sont-elles ou non des voies de salut ? » ou bien « le pluralisme religieux est-il voulu de Dieu ? », G. Comeau s’engage sur une autre voie que celle de présenter un énième « modèle » théologique pour « sonder les desseins de Dieu » qu’elle exprime ainsi : « le pluralisme, non seulement des religions mais aussi des positionnements existentiels, donne aux chrétiens la chance de revivifier leur foi. J’ai commencé à le vivre dans diverses rencontres avec des amis juifs ; j’ai observé qu’eux mêmes étaient également amenés à approfondir leur judaïsme. » En effet, la réflexion de G. Comeau s’appuie sur sa propre expérience de rencontres variées de frères et sœurs d’autres religions et philosophies.

« Cet intérêt est-il mû par un quelconque prosélytisme, une volonté secrète de convertir les autres à sa propre voie ? Le soupçon traîne dans l’esprit de beaucoup. J’essaierai, ajoute-t-elle, de montrer que ce n’est pas de cet intérêt là qu’il s’agit, même si le cas peut effectivement se rencontrer dans telle ou telle situation. Le cœur de la foi n’est pas une abstraction, un pur concept, mais comme le dit Jean, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, car la Vie s’est manifestée (1Jean 1,1-2). Nous sommes concernés jusque dans notre corps de chair. »

De plus ces rencontres de l’autre ne sont pas seulement interpersonnelles, elles sont aussi engagement, action commune pour la paix et l’humanisation de la vie sociale. En puisant à la source, ce livre aidera les chrétiens à soutenir leur espérance.

Mais quelle est donc cette source dont nous cherchons la trace à travers les huit chapitres de ce livre ? La pensée de G. Comeau est très claire et elle a le mérite de l’exprimer dans un langage simple et existentiel. Elle commence par faire les distinctions qui s’imposent en éclairant l’ambiguïté du vocabulaire généralement employé pour le dialogue avec l’autre, et elle constate que, sous les mêmes mots, les religions mettent des sens différents. Nous ne parlons pas la même langue est le titre de son deuxième chapitre. Puis elle visite les différentes typologies qui veulent rendre compte de l’universalité du salut et soulève les défis actuels. Après cet état des lieux, G .Comeau propose un langage de la foi qui puisse être entendu de « l’autre » aujourd’hui à travers un parcours dont les étapes sont tour à tour : Dieu se donne lui-même, Jésus un homme de relation, le Fils unique et ses frères, devenir enfants du Père dans l’Esprit et finalement dans quel sens l’Église peut être entendue comme sacrement du salut.

Elle conclut : « Dieu ne donne qu’une chose : lui-même… Y aurait-il un pluriel dans le don de Dieu ? Ce pluriel autorise-t-il à regarder les textes sacrés des autres traditions comme des dons venant de Dieu ? Bien sûr tout est affaire de discernement : reconnaître un don de Dieu n’est pas chosifier la personne ou le bien en question, le figer dans une possession assurée, mais discerner la relation qui nous relie par lui au Donateur. » Ce que nous appelons dons de Dieu sont des médiations et celles-ci sont fluides… Il s’agit de discerner si elles nous conduisent davantage à Celui qui se donne.

“ Dès lors que Dieu nous a donné son Fils, qui est sa parole, il n’a pas d’autre parole à nous donner. Il nous a tout dit à la fois et d’un seul coup en cette seule Parole ” écrivait Jean de la Croix… C’est maintenant le silence de Dieu. Dans ce silence s’entendent les voix de ceux qui cherchent leur voix, toujours unique et singulière, et qui la cherchent en s’ajustant les uns aux autres dans des relations de fraternité et de solidarité. »

Mais cette rencontre de l’autre et des autres n’est pas toujours confortable et G. Comeau s’en explique : « Le lecteur aura rencontré plusieurs fois la tension entre le refus de récupérer ce que vivent les autres, et le désir de rendre compte de leur démarche d’une façon cohérente selon la foi chrétienne. Cette tension inquiète, dérange, et conduit le théologien à vivre une dépossession, une démaîtrise de la pensée ». Et de conclure avec la citation de B. Vernander, jésuite vivant à Taïwan : « L’inachèvement de la rencontre inter-religieuse […] signe les douleurs de la naissance d’une création en enfantement et, de ce fait même, elle se fait habitée par l’Esprit – l’Esprit qui dialogue pour nous quand nous ne savons pas parler comme il faut. »

J’ai goûté en lisant ce petit livre à « la grâce de l’autre » qui me donne d’entrer dans « ce devenir filial et fraternel » que Geneviève appelle le cœur de notre foi, ce goût de la relation qui, dit-elle, « peut habiter tout être humain ».

Thérèse de Villette, xavière

Publié dans DOSSIER 2 CULTURES

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