De qui suis-je l’étranger ?

Publié le par G&S

 

Ordinairement l’étranger est défini par sa carte d’identité, « ses papiers ». Cela permet de faire une catégorie des « sans-papiers ». Il y a les étrangers « assimilés » et les « intégrés ». À écouter les autorités, il y a ceux « qui n’ont pas vocation à s’insérer dans la communauté nationale ». Il y a ceux qui devraient voter aux élections locales, et ceux qui le pourraient. Quant aux élections nationales… On peut continuer longtemps à faire des catégories, mais que recouvrent-elles ? Ces étrangers se sentent-ils, se veulent-ils étrangers ? Qui décide ? Les critères sont-ils pertinents ? De qui suis-je le plus proche : de l’étranger qui vit sur mon palier ou du Français expatrié en Chine ? Lequel des deux fait société avec moi ?

Alors reposons la question différemment, en paraphrasant Saint Luc (10, 36) dans la parabole du Samaritain : de qui suis-je l’étranger ? De fait c’est moi qui me situe comme étranger à tel ou tel. Je peux me sentir très proche d’un étranger par les papiers, au point d’oublier complètement qu’il possède une autre nationalité, son insertion et la mienne dans la société nous rapprochant infiniment plus qu’avec un autre aux mêmes origines que moi.

En considérant tous ceux dont je peux me sentir l’étranger, soit par choix soit parce qu’il s’agit d’un ressenti dont je ne suis pas maître, peut-être sera-t-il possible de saisir un peu mieux quel est le cœur de cette « étrangeté ». Comprendre en quoi cela engage un statut d’homme, d’humain. S’il y a une chose essentielle en la matière, c’est bien, dans la façon de se situer vis-à-vis de l’autre, d’être en accord avec ce qui fait un homme. C’est bien cela qui nous anime dans nos choix. Peut-être faudra-t-il alors poser cette question incongrue : ne serions-nous pas parfois, ou irrémédiablement, étrangers à nous-mêmes ?

 

Étranger à qui ?

Lorsqu’on parle des étrangers, d’ordinaire on se réfère à la définition légale : ce sont les ressortissants d’un autre pays, d’une autre Nation (déjà se présente une difficulté, bien des pays sont composés de plusieurs nations, et dans un pays comme la France combien désignent comme étrangers les ressortissants d’autres régions ?). En fait la première personne dont je risque de me sentir l’étranger est mon propre frère. Lorsque la fraternité familiale se délite, s’use avec le temps, je peux fort bien me trouver étranger dans ma propre famille. Cela n’a rien d’exceptionnel, disons-même que rares seraient les familles ne connaissant pas de telles situations.

Le voisin peut susciter le même sentiment. Étranger de l’habitant de la même cage d’escalier dont on ne sait rien, dont on n’a rien envie de savoir, et qui inspire surtout la peur qu’il ne vienne déranger. Il a fallu instituer la fête des voisins pour tenter de briser ces murs plus épais que les minces cloisons séparant les logements dans les immeubles collectifs. Les personnes d’un autre milieu social sont aussi souvent rejetées aux marges de nos vies. Elles peuvent déranger par leur comportement qui ne correspond pas aux canons du savoir-vivre. Plus profondément, si on crée des relations elles risquent d’entraîner sur des terrains où l’on se sent mal à l’aise, sans repères, dans l’insécurité. On se sent totalement l’étranger de celui qui risque d’apporter l’insécurité. On peut continuer la liste. Les inconnus, impossible de s’en sentir proche, on préfère donc les ignorer. Dans une foule anonyme tous sont l’étranger de tous. L’expérience est d’ailleurs bien réelle, une foule peut m’écraser, me passer sur le corps, sans même s’en rendre compte.

Enfin on trouve les étrangers selon les papiers. Mais encore là, suivant les cas, on se pose en plus ou moins étranger. Actuellement les étrangers de culture européenne sont plus ou moins admis… s’ils ne viennent pas prendre notre travail. Nous nous sentons en terre connue. Mais les Africains, du Nord ou du Sud ? Ou les Asiatiques ? Avec leur culture, leurs coutumes incompréhensibles pour nous, ils nous agressent. Ceux qui renoncent, au bout de quelques générations, à tout ce qu’ils étaient, peut-être sont-ils assimilables, mais les autres « n’ont pas vocation à vivre parmi nous ». Et nous parlons d’envahissement, sentiment d’être submergés, moins par le nombre ou la réalité de leur impact sur notre vie que par la profondeur à laquelle ils pourraient nous déstabiliser et la peur qui s’ensuit.

Ce qui est commun à tous ces étrangers, c’est notre décision de leur caractère d’étranger. Je me rends étranger à eux, ils n’ont pas voix au chapitre. Ils ne sont pas étrangers par essence, c’est le fruit d’une décision qui me revient.

 

Le cœur de l’étrangeté.

Pourquoi est-on amené à prendre une telle décision ? Y a-t-il quelque chose de commun entre toutes ces personnes que l’on décide de rejeter dans l’étrangeté en se déclarant soi-même étranger à eux ?

Le premier sentiment qui nous vient est celui d’une gêne, d’un dérangement. Allons plus loin : en quelque sorte ils nous agressent. Qu’il s’agisse du plus proche, mon frère dont je me suis séparé, ou du plus lointain, on sent comme une agression toute intrusion de leur vie dans la nôtre. Et nous voulons nous protéger. Comme les animaux, les hommes ressentent le besoin d’une zone de sécurité autour d’eux. Pour les animaux elle est strictement géographique – si je ne pénètre pas dans le périmètre de sécurité d’un lion, je ne risque rien, il me voit de loin et me laisse. Pour les hommes, si elle est bien fille de l’instinct, elle est aussi construite par l’éducation et l’histoire, elle est géographique, bien sûr, mais aussi elle se passe dans notre tête. Les votes xénophobes de certaines contrées d’Alsace sont le fait de citoyens n’ayant jamais rencontré un Maghrébin dans leur village, mais les Maghrébins leur « pompent l’air ». L’étranger que je désigne comme tel est quelqu’un qui respire un air que je veux pour moi, et cela est une agression.

Le second sentiment est peut-être une déstabilisation. Les étrangers, par leur étrangeté, nous remettent en question. Nous avons nos codes, nos habitudes qui peuvent être dérangés si nous côtoient des gens ne les respectant pas, mais pire, ne pas les respecter est nous dire qu’il se pourrait que leur valeur soit caduque ! Bien sûr il est légitime de réclamer de tous le respect des codes essentiels, civils ou autres. Mais les difficultés réelles commencent quand il s’agit d’usages bien établis mais peut-être pas tellement justifiés. Par sa présence l’étranger me dit la fragilité de mes certitudes.

Si l’on reprend la liste de ceux envers qui nous nous déclarons étrangers, tous tombent sous le coup de ces deux sortes de sentiments, y compris ceux qui simplement nous indiffèrent. Pour le frère, ou le lointain, d’une autre culture, ces deux sortes de danger sont évidentes. Pour celui qu’on se contente d’ignorer, il en est de même. Pire, avec lui je ne sais pas ce qui m’attend, alors qu’avec les autres je pourrais me prémunir s’il le fallait.

Alors en me déclarant étranger, je me protège. Je refuse d’offrir mon visage. Offrir son visage, c’est accepter le vis-à-vis, c’est accepter la possibilité d’un désir de l’autre à notre endroit. Notre désir de l’autre est surtout un désir de désir : nous désirons que l’autre nous désire. Offrir son visage, ce n’est pas seulement permettre à l’autre d’avoir un désir sur nous, c’est lui permettre de nous demander de le désirer, lui. Il peut donc non seulement nous agresser par ce désir, mais il risque de nous obliger à s’engager nous-mêmes dans un désir. En me voulant étranger, je refuse mon visage. Ce refus d’offrir son visage, par peur du désir, est tout-à-fait évident dans certaines situations.

Quand un SDF nous demande un euro sur le marché, quelle est notre réaction, que nous donnions ou pas ? Ne pas le regarder, ce qui est une façon de ne pas offrir notre visage et ne pas être accroché par le sien. Nous avons peur de ce regard de désir qui pourrait nous déstabiliser. Mais lui-même, tout en cherchant à accrocher notre regard, seule chance ou presque d’obtenir cet euro, il s’en détourne. Repassons par le même endroit trois minutes plus tard, il nous redemandera un euro, il ne nous reconnaît pas, il ne nous a pas vus ! Dans cette non-relation, nous empêchons le SDF de se trouver comme un homme, nous le déshumanisons, et il nous le rend. La première chose que nous devrions faire dans une telle situation, ce n’est pas de donner un euro, mais de regarder la personne, quitte à lui dire que nous n’avons rien à lui donner.

Si la burqa est si insupportable, c’est qu’elle manifeste visiblement ce refus du visage. La porteuse de burqa proclame en me rencontrant qu’elle refuse mon désir et aussi toute démarche d’elle vers moi. Elle nie en elle son être de désir en me l’interdisant à moi, suprême violence contre elle et contre moi. En cela elle nie mon humanité, car l’homme est fait de ce désir que l’autre nous désire. L’homme n’est pas d’abord un être posé quelque part qui serait par lui-même, il est réponse à un appel qui le précède, il est désir permanent de l’autre, désir jamais comblé mais creusé par la réponse de l’autre.

C’est Sartre qui écrit, dans L’Être et le Néant : « Ce à quoi se réfère mon appréhension d’autrui dans le monde comme étant probablement un homme, c’est la possibilité permanente d’être-vu-par-lui […] L’"être-vu-par-autrui " est la vérité du " voir autrui ".»

Le premier lieu, non dans le temps mais dans l’importance, où l’homme est humanisé est le couple amoureux. Dans le couple chacun est dans le désir du désir de l’autre, désir fécond qui donne naissance à un nouvel être qui est réponse à ce désir. Et lorsqu’à un moment ou un autre on n’arrive plus à se parler et qu’on se ferme, l’épreuve est redoutable. Il en va de notre humanité. Si on refuse son visage, parce que le désir de l’autre sur soi est devenu insupportable, ce désir est interprété non plus comme un désir de désir, mais un désir de puissance. On se trouve alors en pleine régression, devenant étrangers l’un à l’autre, c’est le fondement de notre humanité qui est alors sapé. Et si à ce moment un tiers intervient pour manifester – même superficiellement – que lui a un désir envers l’un des deux, le couple est en grand danger car on est prêt à tout, tant est insupportable pour chacun la négation du désir, puisqu’elle détruit le fondement de notre être.

Se poser comme étranger à l’autre, c’est bien lui refuser son visage et par là l’empêcher d’advenir à son humanité.

 

Le dépassement de l’étrangeté

C’est notre caractère d’être humain qui est engagé. La relation à l’autre précède notre être. Cette relation implique notre relation au proche. Mais où sont les frontières ? Finalement on peut bien décider d’être étranger à un certain nombre d’habitants de la planète, tout en acceptant de répondre à l’autre, à un appel, qu’il faudra par la suite décliner dans mon histoire. Nous advenons à l’être par cet appel-réponse, mais par la suite se déroule à travers notre réponse la constitution de la société qui nous entoure. La liberté essentielle de l’homme est de décider de ses réponses. S’il se soumettait à son instinct, il se limiterait à la fratrie biologique, pour un temps seulement d’ailleurs. Mais parce qu’il est libre et non soumis à l’instinct, il a construit tout un tissu de relations dans le temps et dans une aire géographique, d’où la constitution de sociétés, de patries, de nations. Il est normal d’établir des frontières. Pour ne pas être un vain mot, la relation à l’autre doit se différencier, l’homme n’est pas l’ami de tout homme, ni le condisciple, ni le confrère… Il est proche de certains, loin d’autres.

Alors le statut d’étranger retrouverait sa légitimité. En un sens ceci est tout-à-fait vrai. Mais, parce que l’homme doit se libérer de l’instinct pour construire lui-même son humanité, dans cette réponse au désir de l’autre, il est essentiel que la frontière soit perméable. Frontière, oui, mais sans interdire à l’autre de la traverser. Me déclarer étranger à l’autre, c’est refuser d’offrir son visage en interdisant à cet autre de passer la frontière et manifester son désir envers moi. Interdire, à un autre, aussi loin qu’il soit, de suivre son désir, désir d’abord d’être lui-même désiré, c’est régresser dans l’humanisation du monde.

Après, il faut gérer cela. Rien ne va de soi. Construire la société, s’insérer dans l’histoire, n’est pas chose simple, il y a des contingences qu’on ne peut ignorer. Les hommes ont des rapports dialectiques entre eux, ne serait-ce que celle du maître et de l’esclave pour commencer, ou de l’homme et de la femme. C’est justement en ne refusant pas son visage que l’on peut avancer, sortir des antinomies pour progresser en humanité. Faire des lois sur l’immigration est tout-à-fait légitime, c’est inscrire dans la société des démarches concrètes pour progresser dans l’humanisation. Ce qui est en cause actuellement, c’est le fondement de ces lois. Lorsque leur but est non de gérer les frontières, mais de verrouiller le refus d’offrir notre visage à l’autre, alors les lois deviennent illégitimes.

 

Le christianisme a-t-il quelque chose à dire ?

Le Christ est venu pour « les enfants d’Israël », il y avait une frontière. Mais justement, sans faire de théorie, il a manifesté après l’ouverture au monde entier. Il est passé des Juifs, le peuple choisi appelé par Dieu, aux païens qui, jusqu’à lui, étaient exclus. L’opposition des Juifs et des païens est surmontée par lui, ils sont appelés à devenir chrétiens sans s’arrêter à leurs différences (cf. le débat pour savoir si les païens devaient d’abord passer par la Loi juive avant de devenir chrétiens, la réponse a été « non »).

Dans la lettre aux Éphésiens Saint Paul est très clair :

« Mais voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin avez été rendus proches par le sang du Christ. Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux mondes [le juif et le païen] en a fait un seul, renversant le mur qui les séparait – la haine – et abolissant dans sa chair la Loi avec ses décrets et ordonnances… » (Ephésiens 2,13-15)

« Les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, bénéficiaires de la même promesse dans le Christ Jésus par le moyen de l’Évangile » (Ephésiens 3,6).

Enfin il affirme la résolution des trois dialectiques par lesquelles passe l’humanité pour se constituer en société humaine, à savoir celles du maître et de l’esclave, de l’homme et de la femme, du Juif et du païen :

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec [c’est-à-dire païen], il n’y a plus d’esclave ni d’homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme : vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus » (Galates 3,28).

S’il est conséquent avec sa Foi, le Chrétien sera amené à ne pas se soumettre à cet instinct primitif qui habite tout homme de se poser comme étranger d’un autre.

 

Étranger à soi-même.

Reste que ce visage, qu’il nous arrive même de refuser à notre plus proche, notre conjoint, peut-être le cachons-nous parfois à nous-mêmes. S’offrir son visage, c’est accepter d’être creusé par le désir et non de le combler. C’est accepter d’aller toujours au-delà de notre être. Quand nous avons du mal à nous regarder dans la glace, c’est que nous avons bloqué ce désir fondamental, quand nous l’avons détourné de son mouvement. Nous vivons tous cette scission (« je fais le mal que je hais et ne fais pas le bien que je désire »).

Notre liberté se divise entre une nature en laquelle on s’isole, pour soi, et un appel au dépassement dans lequel on s’extrait de soi dans le don. Après le choix de l’humanisation (et de la réponse au Christ pour les Chrétiens), la liberté voit sa nature transfigurée par un renoncement à la fermeture (réponse à l’appel du Christ pour les Chrétiens). Mais nous avons toujours une part d’étrangeté en nous, de refus de l’offrande du visage. L’humanisation est un combat.

Ce visage, que parfois je voudrais me cacher, est le visage que j’offre aux autres. La femme à la burqa refuse catégoriquement cette offrande, mais alors comment peut-elle elle-même se regarder, sans don possible puisqu’elle a refusé le désir de l’autre ? Il y a son mari ; nous ne savons rien de cette intimité, mais épuise-t-il toute la richesse humaine pour l’humaniser ? Narcisse, lui, se contemple, mais tellement et dans un tel désir non de l’autre mais de lui-même, qu’il brise son image en l’embrassant, il n’atteint pas l’humanité. Reste le peintre qui fait son autoportrait. Lui, au contraire, se cherche. Comme Narcisse il regarde dans le miroir, mais voit au-delà du miroir en projetant sur la toile ce qu’il a trouvé. En se (dé)peignant il nous offre ce qu’il a trouvé au fond de lui-même et nous invite à le désirer. Et ce portrait nous regarde, et donc nous donne vie.

Les autoportraits sont le symbole de l’offrande du visage qui transcende toute relation d’étranger.

Marc Durand
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Publié dans DOSSIER L'ETRANGER

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