Marie vue par un protestant

Publié le par Garrigues et Sentiers


Demander à un protestant de parler de Marie dans un blog "catholique" semble vouloir l'orienter vers l'affrontement puisque c'est probablement (avec le pape) un des sujets majeurs de divergence entre le catholicisme et le protestantisme. On ne peut ignorer cette divergence et la rappeler en termes sereins paraît une nécessité si l'on veut dans un second temps tenter de la surmonter.

Disons tout simplement que les protestants ne voient aucun fondement biblique au développement considérable de la théologie et de la piété mariales dans le catholicisme. Ils y trouvent un exemple presque d'école de la discussion remontant à la Réforme sur les rapports entre Écriture et Tradition. Tous les exégètes, même catholiques, conviennent que le Nouveau Testament est très sobre sur Marie et c'est surtout dans les documents apocryphes, donc rejetés du canon biblique par l'Église primitive, que l'on trouve des textes pouvant par des raisonnements plus ou moins logiques fonder une théologie aboutissant par exemple à des dogmes tels que ceux de l'immaculée conception ou de l'assomption de la Vierge. Ces dogmes sont fondés sur l'idée affirmée dans le catholicisme que la Tradition , à coté de l'Écriture, est une source sûre de la révélation.

Le dogme de l'immaculée conception a été promulgué en
1854 par Pie IX dans sa bulle Ineffabilis Deus dans les termes suivants : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel est une doctrine révélée de Dieu, et qu'ainsi elle doit être crue fermement, et constamment par tous les fidèles. » Cette doctrine « révélée de Dieu » n'existe nulle part sous forme directe dans le Nouveau Testament et on en a une première intuition dans le Protévangile de Jacques, texte apocryphe du milieu du IIe siècle. Il est inutile de dire que tous les théologiens protestants rejettent ce dogme à la fois pour son manque de fondement scripturaire, mais aussi pour son contenu théologique.

On peut en dire autant pour celui de l'assomption de la Vierge proclamé par Pie XII en 1950 et confirmé par la constitution dogmatique Lumen gentium du second concile du Vatican (1964) en ces termes : « Enfin la Vierge immaculée, préservée par Dieu de toute atteinte de la faute originelle, ayant accompli le cours de sa vie terrestre, fut élevée corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur comme la Reine de l'univers, pour être ainsi plus entièrement conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs, victorieux du péché et de la mort. » Ici aussi le refus protestant se fonde tout autant sur des raisons exégétiques (absence totale de cette assomption et d'idée d'une reine de l'Univers dans le Nouveau Testament) que pour des raisons théologiques.

La piété mariale est également étrangère aux protestants. Ils y voient un danger porté à la place centrale de Jésus-Christ et nous n'avons besoin ni de Marie ni des saints pour entendre son message et essayer de le mettre en application. Les auditeurs de Radio Notre-Dame de la région parisienne entendent presque tous les jours et à plusieurs reprises l'Ave Maria qui dit « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. » Nos prières ne s'adressent qu'à Dieu révélé en Jésus-Christ et l'expression même « mère de Dieu » (theotokos) qui date du quatrième siècle paraît contestable aujourd'hui à nombre de protestants.

On pourrait continuer ainsi encore bien longtemps. Mais cela ne fait évidemment en aucune manière avancer le débat. Il semble toutefois qu'en parcourant d'autres chemins un dialogue plus ouvert pourrait s'instituer entre protestants et catholiques.

Tout d'abord les protestants sont peut-être trop logiques et ne voient pas que bien des catholiques ont pris beaucoup de recul par rapport aux textes que l'on vient de rappeler. Il y a évidemment des intégristes protestants comme catholiques mais pour ceux qui sont plus ouverts, les dogmes souvent liés à des conditions historiques qui ne sont plus les nôtres prennent une importance relative. La meilleure méthode alors consiste à revenir à ce qui nous est incontestablement commun, c'est-à-dire les textes bibliques. Ces textes ne sont pas là pour être figés en dogmes. Ils ouvrent un espace d'interprétations et je vais tenter d'ouvrir quelques pistes à partir de ce qui nous est dit sur Marie.

Les textes la concernant peuvent se grouper en trois catégories : ceux concernant le ministère de Jésus, ceux relatant la mort et la résurrection ainsi que le début de l'Église et ceux concernant la naissance et l'enfance de Jésus.

L'évangile de Marc ignore complètement les deux derniers et il n'est fait mention de Marie qu'en deux passages au demeurant guère flatteurs. Au chapitre 3, Marc dit que « les gens de sa parenté vinrent pour s'emparer de lui » car ils considèrent « qu'il a perdu la tête » et un peu plus loin il précise que cette parenté contient « sa mère et ses frères ». Et devant cette incompréhension familiale qui inclut sa mère, Jésus se pose même la question de leur nature : « Qui sont ma mère et mes frères ? », pour conclure par l'affirmation « Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma soeur, ma mère. » Un peu plus loin, au chapitre 6, le nom de Marie est explicitement cité dans un épisode relatant l'étonnement et l'incompréhension de ses proches et Jésus en conclut qu'« un prophète n'est méprisé que dans son pays, parmi ses parents et dans sa maison. » Dans le passage parallèle, Matthieu est encore plus sévère puisqu'il ajoute tout crûment : « ils ne croyaient pas » (13,58).

On peut prendre ces passages comme décrivant de simples faits ne nous concernant plus guère. On peut au contraire y trouver un message encore actuel. Marc annonce ce que Paul amplifiera dans sa vision universaliste : les liens de parenté, les liens de communauté, l'appartenance à l'héritage d'Abraham et l'on pourrait dire aujourd'hui l'appartenance à l'église ne sont pas une garantie d'acceptation du message de l'évangile. Et ce qui est dit ici de la famille de Jésus se retrouve aussi chez ses disciples qu'on nous présente si souvent comme hésitants, incrédules, voire prêts à la trahison.

Le seul autre texte mentionnant explicitement la présence de Marie au cours du ministère de Jésus est celui des noces de Cana rapporté par Jean (2,1-12). Le dialogue ne mentionne aucune intimité entre Jésus et sa mère et Jean l'aurait écrit différemment s'il avait voulu montrer le rôle éminent de Marie dans l'action de son fils. On a noté l'expression assez distante de « femme » pour parler à sa mère. De plus bien des exégètes pensent que la formulation assez complexe de la réponse de Jésus veut simplement dire « de quoi te mêles-tu ? » Mais à la différence de Marc, Jean présente une Marie qui semble à la fois ne pas bien comprendre la mission de son fils qui est conduit à lui dire « mon heure n'est pas venue » mais aussi lui manifester une pleine confiance puisqu'elle dit aux serviteurs « quoi qu'il vous dise, faites-le ».

La présence de femmes à la crucifixion est mentionnée par les quatre Évangiles. Ceci signifie que ce fait n'était pas sans importance pour les premières communautés chrétiennes. Matthieu et Marc donnent les noms de quelques unes de ces femmes et la mère de Jésus n'y figure pas. Seul Jean la mentionne explicitement en ce lieu et selon son habitude y ajoute une interprétation. Selon lui le dernier dialogue de Jésus avant sa mort s'est fait avec sa mère. Comme aux noces de Cana il la désigne sous le nom de femme mais surtout il instaure cette étrange nouvelle filiation avec le « disciple qu'il aimait ». Dès lors Marie devient mère d'un autre fils qu'elle n'a pas engendré et c'est avec cet autre fils qu'elle devra maintenant vivre puisque Jean précise que depuis lors elle s'installa chez lui. C'est à ce moment-là qu'elle entre dans la première communauté chrétienne selon le témoignage de Luc (Actes des Apôtres 1,14). Ce qui est remarquable c'est que, confirmant l'humilité notée au moment de l'annonciation, elle n'a aucune prééminence dans cette première communauté et c'est dans cette humilité qu'il faut situer sa grandeur.

Il est temps maintenant de revenir au début, c'est-à-dire à la naissance et l'enfance de Jésus. Comme on l'a vu Marc et Jean n'en parlent pas. Il faut donc se contenter des deux premiers évangiles qui décrivent ces événements en termes fort différents. On s'accorde assez généralement à penser que Matthieu s'adressait à des communautés venues du judaïsme. Il n'est alors pas étonnant que la place centrale soit donnée à Joseph et non à Marie. Tout d'abord la généalogie qui passe par David et Salomon aboutit à Joseph. D'autre part l'annonciation n'est pas faite à Marie mais à Joseph. Enfin c'est Joseph qui donne à Jésus son nom, comme l'ange le lui avait demandé. Il n'y a ni salutation à Marie ni magnificat et c'est encore à Joseph qu'apparaît l'ange venu lui dire de fuir en Égypte puis en Égypte de prendre « l'enfant et sa mère » et de rentrer en Israël. Le paysage est tout différent chez Luc. Les destinataires de son évangile étaient aussi très différents et l'on s'accorde à penser qu'il s'agissait de communautés de culture grecque. Dans son récit, seule la filiation davidique est mentionnée à deux reprises. La première fois (Luc 1,27) quand Joseph est présenté comme l'époux de Marie, la seconde dans la généalogie de Jésus (Luc 3,23). Par contre l'annonce est faite à Marie et c'est à elle que l'ange dit « tu lui donneras le nom de Jésus ».

Le développement de la théologie mariale évoqué au début se fonde essentiellement sur le récit de Luc et dans ce récit c'est le verset du magnificat « Oui, désormais toutes les générations me proclameront bienheureuse » qui joue le rôle fondamental. Mais il semble difficile d'en déduire que cela puisse conduire à donner à Marie le titre de Reine de l'Univers, comme l'a rappelé le dernier concile.

Une approche biblique plus modeste montre en fait que les quatre évangiles ont des visions radicalement différentes de la venue de Jésus dans le monde. Deux n'en parlent pas et les deux autres mettent l'accent l'un sur Joseph, l'autre sur Marie.

N'est-ce pas finalement le meilleur enseignement pour nous aujourd'hui. Il n'y a pas une manière unique d'interpréter un événement qui nous dépasse et une fois de plus les évangiles n'apparaissent pas comme des documents d'histoire mais comme une manière de comprendre et d'expliciter la foi des premières communautés chrétiennes. 

Bernard Picinbono

Publié dans DOSSIER MARIE

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