Chronique d’un engagement ordinaire

Publié le par G&S

D’abord, il y a l’odeur.

Qui frappe quand on entre dans le local d’accueil, où attendent cinquante personnes pour les entretiens du matin. Parfois plus… suivant la météo du jour et la date du mois (en fin de mois, quand l’argent du RMI est « mangé »…). Une odeur qui pénètre et qu’on sent encore longtemps, quand on est parti… une odeur de sale, une odeur de malade, une odeur d’épuisement, une odeur de pauvre.

Après, il y a le look ; enfin si on peut employer un mot anglais pour décrire une apparence du quart monde : des fripes usagées, trop grandes ou trop petites, sales parfois, mal accordées. Des cheveux pas lavés ; un visage et des mains avec des pansements, ou des plaies, ou des croûtes. Parfois, un signe original : une plume, un tatouage, un costume original…

Puis, au contact, la langue : le français souvent, ou un charabia de cette langue si difficile à apprendre. Quelquefois, du russe, du moldave, enfin une langue qu’aucun d’entre nous ne connaît. Et l’anglais, langue universelle, parlée comme on peut…

Enfin, le désarroi. Est-ce que je vais trouver là l’aide que j’attends ? Est-ce que je vais m’en sortir ? Je veux un rendez vous tout de suite… je veux parler, exposer ma détresse. Entendre qu’on m’a compris. Que je vais m’en sortir. Partir avec une adresse pour dormir, pour manger. Je reviendrai, pour dire où j’en suis, pour un autre conseil, pour un autre lit… pour que passent les jours, jusqu’à une trop grande souffrance, si grande que je ne reviendrai plus, que je me blottirai sur un coin de trottoir dont je ne sortirai plus.

Et puis quelquefois, un cas ; un cas qui touche, un jeune, ou une jeune, jeté dehors par sa famille, parfois une femme seule avec un bébé, et la volonté de s’en sortir. On veut trouver une chambre, un accueil dans un lieu de travail, un soutien pour le bébé. On encourage. Si ! Ca peut changer, ça va changer, le bébé sera beau, va bien grandir, et d’ailleurs on vous aidera à obtenir des allocations, des consultations de médecins. Tout de suite, on vous donne des vêtements, des produits pour être propre et beaux, tous les deux, le bébé et vous… Et puis, il ou elle ne revient pas, ne téléphone pas. On n’ose pas non plus téléphoner, liberté oblige. Que s’est-il passé ? Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ? Non, dans ce monde, pas de nouvelles, c’est plutôt le signe que les choses se sont aggravées et que la force a manqué pour continuer de se battre. Alors, on y pense, on s’en veut d’une action aussi incomplète, aussi inaboutie. On imagine le pire. Et puis, on passe au cas suivant. Tout aussi vecteur de tristesse. Mais on s’accroche.

Et on se dit qu’on devrait avoir honte : quand on part après une matinée, une journée d’accompagnement, on retourne à une vie de confort. L’autre retourne à la rue.

Quelquefois, l’autre a un espoir : il faut le voir rire, sa poitrine gonflée d’un souffle inconnu. L’espoir d’un travail. Souvent. On sait pourtant que le CV qu’on a fait ensemble ne présente aucun élément encourageant pour un employeur. Mais on a téléphoné (ah ! le téléphone !), et l’employeur potentiel a accepté de recevoir l’impétrant. On recommande le meilleur vêtement (on le fournit parfois), on envoie chez le coiffeur, on donne savon, rasoir… et on gonfle le moral à fond… et à Dieu vat ! C’est le cas de le dire : Dieu ou le destin : ça marche, ou ça ne marche pas !

Pas facile d’accueillir cette misère. D’affronter parfois la hargne de ces gens qui n’acceptent pas cette situation et veulent une solution immédiate. Avec ce qu’on fait pour eux, ils pourraient être plus sympas, dire s’il vous plaît et merci, être patients, même gentils. Et ils croient que je vais sortir de mon chapeau la solution à leur problème ? Ce qu’ils sont exigeants alors ! On entend ces paroles, oui, parmi les accueillants énervés, quelquefois épuisés et désespérés de la désespérance de ceux qu’ils entendent.

Le bénévole s’impatiente. On était convenu que vous feriez ceci, que vous iriez là… et vous revenez me dire que vous ne l’avez pas fait, que vous étiez fatigué, que vous n’avez pas compris ; et vous revoici au point de départ. Et vous croyez que je n’ai que ça à faire ? Regardez tous ceux qui attendent ! On est soi-même bénévole, donc actif et batailleur, plutôt confiant dans l’aboutissement du projet engagé… pour une personne concernée par le projet et qui « ne se donne pas les moyens », comme on dit. On oublie que la pauvreté décourage et enlève à l’autre le peu de répondant qui lui reste. Face à cela, deux attitudes pour le bénévole ; certains voient d’abord le désespoir et sont prêts à remettre cent fois l’ouvrage sur le métier. Les autres (dont je suis) ont le résultat en ligne de mire : il faut arriver à obtenir… surtout que l’autre change pour devenir… actif, batailleur, confiant : chacun porte en soi son propre passé, sa culture, son expérience professionnelle qui déterminent son tempérament. D’aucuns diront qu’on ne change pas l’autre, surtout lorsqu’il porte tant de misère. Qu’il faut accepter l’impuissance. Même si elle laisse l’autre dans la misère ; même si l’on traîne après soi cette impression d’inégalité entre soi et l’autre, qui mine...

Je me suis engagée parce que je suis chrétienne. LE message, c’est l’amour des autres. Et l’envie de concret. Afin que ma croyance, mon dessein ne restent pas une affaire d’intello. Et ne crée pas une immense frustration – parler sans faire – si douloureuse au moment des bilans : qu’ai-fait de ma vie ? Qu’ai-je fait de mon baptême ?… Paul dit : « si je parlais toutes les langues du monde, si je possédais toutes les richesses du monde, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien ». Celui qui est m’a convaincue que la Vie est dans la relation juste à l’autre, que la liberté  est d’être debout et d’aider l’autre à être debout aussi. Alors je veux, je dois.

Me serai-je engagée sans ma croyance ? Peut-être pour avoir une bonne opinion de moi. Simplement. Parce qu’il ne sert à rien de s’enfermer dans des clôtures ; le monde finit toujours par nous rattraper. Autant aller au devant de lui. Calcul ? Bonne assurance ? Désespérance aussi parfois : parce que responsable de n’avoir pas trouvé de quoi répondre à une question de vie, de vie toujours ! pour l’homme dans le malheur. Mais désespérance qui pourrait n’être pour le bénévole qu’une désespérance de soi, de sa propre incapacité à trouver la réponse.

D’autres qui n’ont pas la foi, ni même l’espérance (d’un monde meilleur), donnent aussi temps, sourire et compétence. Seulement par amour de l’autre. Pas mal, non ?

Je pense comme d’autres, que la mission des chrétiens c’est d’apporter au monde souffrant la tendresse de Dieu, sans chantage, sans contrainte. C’est ainsi que nous prenons la suite de Celui qui s’est incarné dans ce monde à la plus petite place. Bien sûr, il y a les « abbé Pierre », les « Mère Térésa », « Sœur Emmanuelle » : les saints et les prophètes du moment ; il y a aussi les sans nom, sans grade qui vivent l’Évangile et assurent la meilleure conversion possible, celle du cœur. Tous portent et témoignent des mêmes valeurs, celles qui sont liées à la reconnaissance et à l’amour de l’autre. Avec les imperfections au quotidien, ce qu’on appelle le péché : les égoïsmes, les impatiences, les certitudes.

Nous sommes des chrétiens invisibles. Non ! des chrétiens visibles autrement. Pas des chrétiens qui assurent croire en des choses incroyables. Ni qui font perdurer des modes de transmission voués à l’échec. Des chrétiens qui sont là, dans l’amour, « dans la brise légère », auprès de ceux qui ont d’abord besoin qu’on les aime. Et qu’on les aide, dans leurs besoins quotidiens, primaires.

Nous leur lavons les pieds. Et c’est sans doute comme cela que le christianisme en perdition se régénèrera. Si les manifestations de l’amour se multiplient.

Et si l’amour triomphe partout, alors le Royaume sera enfin là, aux yeux de tous.

Clémence Cursol

Publié dans DOSSIER PAUVRE(TE)S

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