Des pauvres d’argent aux Pauvres du Seigneur

Publié le par G&S

Est-ce un hasard si nous n’avons que peu de mots pour désigner ceux qui manquent d’à peu près tout ? À part pauvre, que nous répugnons à utiliser (n’évoquons même pas indigent, humble ou miséreux, complètement évacués du langage moderne), il ne nous reste que des expressions politiquement correctes, c’est-à-dire technocratiques, édulcorantes et « dématérialisantes », de smicard à SDF, en passant par érémiste (faut-il dire dorénavant éréssaïste ?...).

Les hébreux du Premier Testament en avaient bien plus, et bien plus concrets. En voici quelques-uns…

 

Le mot pauvres dans le Premier Testament

- rash, le pauvre « tout simple », celui qui est dans le besoin ; re’sh (qui s’écrit comme le mot signifiant tête, pour une raison que j’ignore) est la pauvreté.

- dal (oui, comme l’association Droit Au Logement ; curieux, non ?) est le pauvre, mais aussi le maigre, le faible. Dalah est une chose mince, la trame ; cela me rappelle ce que disait ma grand-mère des gens maigres : on lui voit le jour à travers…). Dal est aussi un nom qui signifie porte, peut-être parce que les pauvres sont quelquefois assis à la porte des riches (cf. le pauvre Lazare de Luc 16,19-31)…

- ’ébiyon est le pauvre, mais aussi le malheureux, l’affligé. Le verbe ’abah dont il dérive signifie vouloir, consentir, témoigner de la soumission. Ce pauvre là serait-il « complice » de son état ?

- chélekh (prononcer à peu près réler) est le pauvre, mais aussi le souffreteux, le peureux, mots construits sur le substantif chiyl. Curieusement, le mot chaiyl, qui comporte les mêmes trois consonnes, signifie force, richesse… En hébreu aussi la Roche Tarpéienne est à côté du Capitole !

- misken est le pauvre, mais aussi celui qui est en danger (verbe sakhan) ou… celui qui profite ! Les pauvres seraient-ils soupçonnés d’être des écornifleurs ?

- ’aniy (pluriel ’anaviym) est le pauvre, mais aussi l’humble, le doux… mais dérive du verbe ’anah qui signifie s’humilier, être humilié, opprimé, maltraité.

Nous parlerons peut-être un jour du Magnificat (Luc 1,46-55) et nous verrons alors que le mot grec tapeinos, qu’on affecte à l’humilité de la servante du Seigneur qu’est Marie, pourrait peut être affecté à l’humiliation de la femme stérile qu’était sa cousine Élisabeth… Mais cela est une autre histoire…

- chaser (prononcer à peu près rassere) est celui qui manque, qui est privé de quelque chose.

Il y en a sûrement d’autres, mais sept ce n’est déjà pas si mal (on pourrait dire parfait !) en comparaison de la pauvreté (!) du vocabulaire français contemporain. Ils suscitent quelques questions qui ne sont pas sans intérêt :

- les pauvres seraient-ils si minces qu’on ne les voit plus ?

- les pauvres seraient-ils consentants, soumis, complices de leur état ?

- les pauvres seraient-ils pauvres pour profiter de la richesse des riches ?

- les pauvres seraient-ils humbles et doux ? ou humiliés et maltraités ? ou les deux à la fois ?...

et sans doute d’autres, que je vous laisse le soin de trouver, amis lecteurs.

 

Des pauvres d’argent…

L’existence des pauvres est une tache pour tout peuple, qu’on essaie de cacher. Le peuple d’Israël n’y échappait pas, bien que Dieu lui ait dit clairement : « les pauvres ne disparaîtront pas de ce pays » (Deutéronome 15,11), ce que Jésus leur confirma plus tard, tout aussi clairement : « les pauvres vous les aurez toujours avec vous » (Matthieu 26,11 ; Marc 14,7 ; Jean 12,8)

Pour justifier leur existence, les auteurs bibliques utilisaient un méthode bien connue encore de nos jours : ils essayaient de montrer que la vie qu’ils avaient menée « avant » les avait conduits à être l’objet d’une punition divine… les riches étant bien sûr les élus de Dieu.

Les exemples ne manquent pas et je ne citerai que les maximes des Sages les plus flagrantes, tirées du Livre des Proverbes dits de Salomon ou des Psaumes (généralement dans une traduction « personnelle »).

Sur la vie qui mène à la pauvreté (Proverbes) :

- Le paresseux attend, mais rien pour sa vie ; la vie de « ceux qui se bougent » est opulente (13,4)

- Homme indigent celui qui aime le plaisir ; celui qui aime le vin et les graisses ne sera pas riche (21,17).

- Va vers la fourmi, paresseux ! Regarde sa conduite et deviens sage : elle qui n'a ni juge ni policier ni patron, elle prépare pendant l'été son pain et amasse, à la moisson, sa nourriture. Jusqu’à quand, paresseux, seras-tu couché ? Quand te lèveras-tu de ton sommeil ? Un peu dormir, un peu s'assoupir, un peu s'allonger les mains croisés et elle vient comme un rôdeur ta pauvreté, et le manque comme un homme en armes (6,6-11).

Le grec de la Septante rajoute un passage sur l’abeille industrieuse…

- La fortune du riche : sa place-forte ; la peur des faibles : leur pauvreté (ou : la peur des pauvres : leur faiblesse !) (10,15)

On remarque même que quand, exceptionnellement, le texte hébreu reste discret : Une femme gracieuse acquiert de l'honneur, les violents acquièrent la richesse… le texte grec de la Septante brode sur le thème : Une femme gracieuse fait l’honneur de son mari, celle qui fait fi de la justice est un trône de déshonneur. Les indolents manquent de ressources, les violents acquièrent la richesse (11,16) !

Sur la punition divine (Psaumes) :

- Heureux l'homme qui craint le Seigneur et aime fort ses commandements ! Sa descendance sera puissante sur la terre ; la race des équitables est bénie. Richesse et bonheur dans sa maison ; sa justice se dresse à jamais. (112,1-3)

Tout cela n’empêche pas qu’il existe des pauvres honnêtes, et qu’il faut bien le reconnaître, les textes ne se risquant pas à discerner s’ils sont devenus pauvres malgré leur honnêteté ou s’ils sont devenus honnêtes une fois pauvres…

 

- Mieux vaut le pauvre qui se conduit honnêtement que l'homme aux voies tortueuses, fût-il riche (Proverbes 28,6),

… et que la richesse ne fait pas le bonheur, ce qu’on reconnaît plus facilement dans la Bible qu’ailleurs…

- ils se fient à leur fortune, de l’abondance de leur richesse se glorifient. Mais un frère ne peut racheter son rachat ni payer à Dieu son pardon : il est cher le rachat de sa vie (Psaume 49,7-9).

 

… aux Pauvres du Seigneur

L’expression Les Pauvres du Seigneur n’apparaît pas exactement en ces termes dans la Bible, mais elle résume une réalité qui court dans bien des textes, et qui est encore couramment utilisée de nos jours.

L’expression hébraïque ’aveney YHWH a pour valeur 72 (sur la valeur numérique des mots hébreux, cf. l’article Déchiffrons les lettres hébraïques). C’est (est-ce un hasard ?) le nombre des disciples que Jésus choisit en Luc 10,1 et qu’il envoie en mission en leur disant : « n'emportez pas de bourse, pas de besace, pas de sandales… ». Quand ils reviennent, heureux de tout ce qu’ils ont accompli, il leur répond : « réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux », avant d’ajouter en direction de son Père : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. »

Les voilà les Pauvres du Seigneur ! Ceux qu’on entend à longueur de Psaumes crier vers lui : « Seigneur, réponds-moi, car pauvre et malheureux je suis » (Psaume 86,1), dans une fabuleuse allitération hébraïque :’aneni ki-’ani ve’évyon ’ani, où on découvre qu’au pauvre (’ani, avec la lettre ’ayin initiale) qui lui parle de lui (’ani, avec la lettre ’aleph initiale) Dieu répond (’anah).

Dans le mot ve’évyon on reconnaît ’ébiyon et on constate que ce malheureux là n’est pas « complice » de son état (pour répondre à la question évoquée supra).

Les voilà les Pauvres du Seigneur ! Ceux qu’on entend à longueur de Psaumes crier vers lui : « garde mon âme, car je suis ton fidèle, sauve ton serviteur qui a confiance en toi, mon Dieu. » (86,2), où le fidèle est le chasid (prononcer rassid), de chesed, amour (cf. verset 15 : Dieu plein d’amour et vérité …) et où la confiance et aussi la tranquillité (cf. Psaume 62,2.6 : en Dieu seul le repos pour mon âme, de lui vient mon salut… en Dieu seul repose-toi, mon âme, de lui vient mon espoir…).

On remarque sans peine que ces ’anaviym sont des gens humbles, mais aussi des gens humiliés : « des orgueilleux ont surgi contre moi, une bande de forcenés pourchasse mon âme » (86,14) et que le Magnificat, encore une fois, n’est pas loin ; cf. Luc 1,51 : [Le Seigneur] a dispersé les hommes au cœur superbe

Quel meilleur résumé de ce que sont les Pauvres du Seigneur que le chapitre 2 du livre de Sophonie ? Le Seigneur, près de 700 ans avant la venue du Christ, y annonce le Jour du Seigneur, où se manifestera l’ardente colère du Seigneur (2,2) : « cherchez le Seigneur, vous tous les humbles de la terre (’anevey ha’arets)... cherchez la justice, cherchez l’humilité (’anavah)… peut-être serez-vous à l’abri de la colère du Seigneur. »

Puis il s’adresse à directement Israël : « Ce jour-là tu n'auras plus honte de tous les méfaits que tu as commis contre moi, car j'écarterai de tes entrailles ceux qui se réjouissent de ton orgueil ; et tu cesseras de te hausser sur ma montagne sainte. Je laisserai subsister en tes entrailles un peuple humble et pauvre (’anyi vadal; ils s’abriteront dans le nom du Seigneur. Le reste d'Israël ne fera pas de forfait, il ne dira pas de mensonge ; la langue trompeuse ne se trouvera pas dans leur bouche. Oui, ils paîtront et se reposeront sans que personne les inquiète. Pousse des cris de joie, fille de Sion ! une clameur d'allégresse, Israël ! Réjouis-toi, exulte de tout ton cœur, fille de Jérusalem ! » (Sophonie 3,11-14)

Terminons en notant que les expressions Jour du Seigneur et humbles de la terre ont respectivement pour valeur 66 et 99. 66 est le nombre triangulaire de 11 (sur cette notion, cf. l’article 666 ? c’est tout bête !), autrement appelé gloire de 11. Le mot le plus simple ayant cette valeur est le mot ’aiy, malheur !

L’expression Jour du Seigneur est la gloire du malheur ! Compte tenu du détail de ce qui s’y passera, cela n’est pas étonnant.

Cette « gloire » porte en elle tout le poids du malheur d’où sortira le reste d’Israël, les humbles de la terre, dont la valeur est celle de la Résurrection (9, 99, 999 : nombres précédant immédiatement 10, 100, 1000, nombres d’une vie nouvelle)…

Serons-nous du nombre des ressuscités ? C’est tout la grâce (et la gloire !) que je nous souhaite, amis lecteurs… Sinon, nous serons vraiment de pauvres malheureux

René Guyon

 

 

Illustration : le pauvre Lazare (Luc 16,20-31)

Publié dans DOSSIER PAUVRE(TE)S

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Michel Louis Lévy 30/09/2009 23:11


Merci pour vos bons vœux pour Roch Hachana. J'ai composé un billet à partir du vôtre. A bientôt. MLL
http://www.judeopedia.org/blog/2009/09/30/pauvres-et-pauvrete/ 


René Guyon 02/10/2009 07:43


Je ne peux que recommander à nos lecteurs d'aller voir le site de notre ami Michel-Louis Lévy, fin connaisseur de la Bible et qui nous ouvre des horizons sur les trésors de l'hébreux biblique,
qu'il connaît fort bien.