Au pays des Géraséniens, à Bethesda, et sur toutes les routes des éclopés

Publié le par Garrigues

Marc 5,1-5 et Jean 5,5-7

« Aussitôt que Jésus y eut débarqué, vint à sa rencontre, des tombeaux, un homme possédé d'un esprit impur. Il avait sa demeure dans les tombes  et personne ne pouvait plus le lier, même avec une chaîne car souvent on l'avait lié avec des entraves et des chaines... et personne ne parvenait à le dompter... Voyant Jésus de loin l'esprit impur accourut et se prosterna devant lui et cria d'une voix forte : « que me veux-tu Jésus, je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas »

La maladie déconstruit la personne, indépendamment de la société, de l'environnement, des sentiments et des croyances. Le corps malade est solitaire en sa maladie, il est délié. Seul le soin, quand il existe, le socialise dans la dépendance parfois blessante et toujours douloureuse, en attendant la compassion, qui n'est pas le compassionnel, quand elle existe aussi. Ce qui permet de dire, paradoxalement, que le corps malade peut ne pas être solitaire en sa maladie. Le corps malade délégitime toute (auto) justification construite de la maladie : la biologique, la religieuse, l'éthique, la sociale, la psychologique. C'est pourquoi, d'un même mouvement, il devient aussi refus de légitimer l'impuissance du pauvre par l'injustice qui la fabrique au premier rang de laquelle se situe la possession de la puissance, toute à la fois rang social, religion, savoir, argent, famille ou société quand celles-ci obligent à l'élévation méprisante. Pourtant il ne jalouse rien de tout cela. La seule justification qu'il légitime, en la radicalité de la maladie, c'est la fatalité à laquelle il ne se résigne pas pour la bonne raison que cela reviendrait encore à la légitimer, c'est-à-dire à donner pour Vérité ultime du corps, la maladie et la mort. Comme le ferait un dieu pervers. Ainsi, la maladie du corps remet tout en cause des raisons d'être, du corps et de l'âme bien avant d'accuser un ordre du monde, quel qu'il soit, et tout discours qui s'acharne, jusqu'à l'écœurement parfois, à lui donner une « valeur », sotériologique, existentielle, purgative, réformatrice. Dans le dérasement intime des représentations du monde et de soi qu'elle distille à l'insu des regards, elle « abolit » tous les « bibelots d'inanité sonores » (Mallarmé) en leurs deux versants traditionnels, bien que déclinés selon l'époque et les cultures, qui font du corps malade le creuset de l'émergence de la subjectivité, donc du sujet comme on dit, libéré enfin de l'illusoire, ou, l'autre versant, l'irruption de sa destiné de mortel, comme corps en tant que tel : le « c'est comme ça ! ». Le corps malade n'entend rien, sinon la critique radicale de la vie que fait sa douleur terrible, sa déchéance résignée, son impuissance radicale, sociale. Ainsi, ce qu'il découvre d'abord, c'est sa solitude, une tombe immense et sans fond où sa maladie l'a conduit. Et ce que son cri, son silence, ses larmes invisibles, d'aucuns diraient sa prière, réclament c'est que quelqu'un entende cette solitude dans sa révolte même, qu'elle existe pour quelqu'un, un autre humain compatissant, comme témoin du vivant et de l'être qu'il veut être encore et toujours, jusqu'au dernier souffle consenti. Ainsi la maladie du corps peut conduire, lentement ou brutalement et plus ou moins en avant, dans cette région insoupçonnable de la déprise de la puissance en sa naturalité d'abord : celle de l'esprit, l'agir et le penser à la fois, de la liberté du pouvoir vouloir, de la suavité des corps et du goût du monde, jusqu'à la déprise de la honte elle-même où se niche en ses soubresauts les derniers relents de l'estime de soi, de l'image de soi, toujours chevillée au corps. Et ce n'est pas la moindre des pauvretés, dirais-je déclassement, que celle de perdre concrètement la maîtrise de la présentation de soi. Reste évidemment le recours au refus de la déprise par la souveraineté de la décision fatale. Après tout, quand « on » vous vole la vie, il peut être compréhensible de vouloir en rester maître par la souveraineté dans la mort.

Parvenu en ce foyer obscur et redoutable, le corps malade est pauvre de vie. Il cumule les pertes comme d'autres corps accumulent les biens. Le problème, je dis bien problème car c'est ainsi qu'il se pose d'abord à la conscience du corps malade avant une quelconque dotation métaphysique de sens, le problème donc, c'est la fuite impossible de la maladie, que personne ne parvient à dompter, car même si la guérison arrive, quand elle arrive, même si les anesthésiants de tout genre font leur travail, le corps malade est toujours là, avec sa brisure permanente, mémorisée bien qu'apaisée. C'est en fait dans sa présence persistante, son actualité dans l'insignifiance même, et ce quel que soit le degré du reflux vital, qu'émerge pour le corps malade la question de sa raison d'être au monde, là et maintenant, et non dans une quelconque finalité : « Que me veux-tu Jésus, fils de Dieu ? » C'est bien là la question à la vie que pose le corps malade. Son évitement, imaginaire ou concret, toujours possible et varié, est provisoire et, il faut bien l'affirmer, jamais méprisable car on fait ce qu'on peut. La culture aussi fait ce qu'elle peut lorsqu'elle propose un corps idéal qui ne vieillit jamais, ou, en religion, un corps d'avenir délivré de sa douleur auquel, en attendant, elle substitue le corps malade purificateur et salvateur, que je subis ou qu'un autre subirait à ma place, par dévolution. La chose ne fait plus recette, ou beaucoup moins, et le corps malade n'y trouve pas son compte.

Pourtant, dans cette présence persistante, le mouvement têtu même qui refuse toute légitimation de la pauvreté du corps malade, manifeste une demande de sens qui est aussi et surtout la même chose qu'une demande de santé, tenace comme le corps, mais fragile comme l'instant présent qu'on ne possède pas.

Ce mouvement c'est celui du réel qui m'introduit à ma propre réalité, et celle de l'autre, a fortiori celle du pauvre qui ne peut de lui-même et en lui-même trouver la raison d'être de sa présence, de son être-là au monde, privé de sa volition et parfois de tous les moyens qui étayent sa personne physique et sociale par quoi il communique avec autrui. « Il y avait là un homme qui était infirme depuis trente huit ans. Jésus, le voyant étendu et apprenant qu'il était dans cet état depuis longtemps, lui dit : « veux-tu guérir ? ». Seigneur répondit l'infirme, je n'ai personne pour me jeter dans la piscine... » (Jean 5, 5-7) Le corps malade sollicite l'émergence d'autrui, pour sa guérison bien sûr, mais aussi parce qu'autrui, malade ou bien portant, me demande de vivre, par sa présence même, qu'elle soit parole, soins, pelle et pioche, droit, amour au mieux : « Veux-tu guérir ? ». Libre à chacun de voir en tout cela Dieu ou l'Homme, ou simplement l'homme malade qui dans la matérialité même de sa maladie et de sa demande de santé est obligé de se souvenir de sa source et de sa naissance, de son innocence, mots sans morale, là où se donne et se redonne l'immense tendresse du Christ : je suis au milieu de vous comme celui qui sert...

Aussi, le corps malade m'invite à faire mienne l'attitude de l'autre envers moi, à lui demander d'attester que je vis et que j'ai envie de vivre, ce que dans l'insignifiance et le refus même provoquées par la maladie je ne saurais faire : « je n'ai personne pour me jeter dans la piscine ». Au fond, le corps malade fonctionne un peu comme une cellule de notre cerveau : elle ne doit son existence qu'à sa capacité génétique de tisser des liens plus ou moins provisoires avec les autres cellules du corps par quoi elle détruit sa capacité non moins génétique d'autodestruction. Une joie, celle du mouvement réel de la vie comme événement reçu et collectif, qui n'a plus besoin de prothèses, de religion, d'idéologie, de substitutions, de projections, d'alibi, est présente, comme le corps est présent, fût-il encore malade, le mien et celui des autres.

Au pays des Géraséniens, à Bethesda, des hommes, grâce à un autre homme, se sont convertis à leur humanité. Est-il d'autres voies ? C'est pourquoi la maladie du corps est un acte social parce qu'elle convoque le corps social autour de l'impuissance. Cet acte social relève du droit pour l'organiser et le rendre impératif. Pas de Dieu. A moins de prendre au sérieux, concrètement, le leitmotiv du psalmiste : « Il réclame à la fosse ta vie ».

On doit s'interroger pour savoir pourquoi le corps malade n'accède pas toujours à la reconnaissance de cette joie et demeure en sa tombe, en ce désespoir mortel. Je crois savoir que je ne sais pas, tant les explications, pour ne pas dire les verbiages, me semblent,  au bout du compte, bien relatifs. Je sais seulement que c'est là, dans cette tombe et parfois dans cette joie, que se tient le fils de l'homme. Ce lieu se nomme Gethsémani.

Angelo Gianfrancesco

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